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Les F. de la littérature

25 mai 2010, 18h44 par Édith Msika

Longtemps je me suis posé la question. J'avais des soupçons, c'est cela (je cherche mes mots), j'avais des soupçons sur le fait qu'il n'y avait rien à dire qui ne fût immédiatement contredit par un autre dire. Cet être de langue, je le fis vivre : en rond. Je ne sais pas comment dire autrement. Il était rond comme, mettons, mmmmm, un cercle de fumée qu'une bouche arrondie aurait soufflé. Rond et finalement relativement voluptueux.
Mais rien n'aurait été à dire, autre que certaines idées, revenant sans cesse, sans qu'elles fussent obsessionnelles, non, autre que certaines idées de déplacement, un peu comme si Pénélope eût été moins sage que ne voulût le faire entendre l'auteur d'Ulysse, dont à l'instant-même je n'ai aucun souvenir.
Toutes ces choses à dire, je dois maintenir le secret sur elles, comment rendre compte de cet impossible ? Certains mots me sont même interdits, certaines descriptions doivent rester vagues, certains paysages inidentifiables, certains portraits détournés, etc. Je suis encagé, haut, bas, droite, gauche, sol et plafond. Un encagement invisible, que personne ne voit, personne ne le voit, le lieu est étroit.

Je marche, je marche, je marche, sans répit, je marche sur les trottoirs, j'arpente les villes françaises et quelquefois européennes. J'arpente notamment une ville dont le nom commence par S. comme Suzanne, mais ce n'est pas Suzanne. Suzanne, la ville que j'appelle Suzanne, est pleine de béton bien avant l'heure. En un temps reculé Suzanne était occupée, elle aussi , comme je le suis aujourd'hui, mon corps et mon esprit, mes jambes et mon crâne, mes poils et mon menton. Je suis un territoire occupé, voilà, je suis Gaza. Etant Gaza, mais marchant dans Suzanne, j'inaugure une façon sans relâche d'être. Je marche à pas souples. Dans Suzanne, j'ai de l'espace, je respire, c'est irrespirable mais je respire parce que je ne croise pas d'organes de trop près, les organes m'ont toujours dérangé, je suis trop sensible.
Je m'applique à ressembler à n'importe quel synthétique non occupé. Le SNO-type pense qu'il est uniquement unique, plein, sans doutes ni division, et Suzanne en est plein, de SNO. J'essaye une technique pour être Gaza dans Suzanne sans que ça se voie trop. Le groupe-monde a des antennes partout, je dois faire attention. Le gonflement du commentaire est devenu obscène comme un gros croisé sur un trottoir étroit qui ne vous laisserait aucune chance de passer. Le commentaire et l'explication ressemblent à ce gros corps qui ne peut faire autrement que d'occuper un espace qui va vous manquer en vous rencontrant. Le corps qui encombre l'espace qui vous manque indique suffisamment l'intrusion, l'emprise, la politique du coucou; j'étais envahi comme un pays l'est, sans possibilité aucune d'émerger nulle part, ni rue de Rivoli, ni ailleurs.

Je me suis déjà exprimé sur le sujet, mais il semble que je doive recommencer aujourd'hui, il y a eu trop d'oubli depuis, et la question, qu'on me demandait de traiter (je me suis défilé, bien sûr, trop occupé pour ça, trop impacté, trop irradié, trop troué), je l'ai ignorée, alors que je ne devais pas, bien au contraire, je devais m'en occuper.
On attendait ma réponse depuis déjà quelques années, mais j'étais encore dans Suzanne, à arpenter les infrastructures publiques, c'était ça qui me faisait du bien : croiser des administrations et chercher la solution. Les murs et les couloirs que j'empruntai, les escaliers et les ascenseurs, les anonymes rencontrés, devant lesquels je m'effaçai avec un zèle étonnant, les affiches défraîchies par le temps, le soleil et l'oubli, les débuts de fenêtres frêles, les amorces obliques de lumières poussiéreuses, me réconfortaient et me proposaient une solution possible : obtenir un passeport, faire tamponner une autorisation, demander un permis.
Les employées étaient toutes sans exception exceptionnelles, vraiment exceptionnelles, toutes avec des coiffures incroyables et des maquillages hors-normes. Sur chaque bureau, des photos d'enfants jouant, d'enfants souriants, d'enfants aussi banals qu'elles étaient exceptionnelles. Il fallait voir comme elles se saisissaient du papier, comment elles appliquaient le coup de tampon, comment elles s'enquerraient de mon identité, lieu de naissance, date de naissance, heure de naissance, nom des parents, prénoms des parents, naissance de la mère, naissance du père, français, pas français, si, vous pouvez mettre F.


Je marche, et en marchant, j'élabore, mais ça fuit, ça fuit sans cesse, ça ne se tient pas, je tente de rattraper ce qui fuit mais je manque de récipient, je ne suis récipiendaire que d'une impossibilité renouvelée. Mon contact intime avec le béton, les lieux bétonnés - et les administrations dès lors qu'elles incarnent cette martiale séparation des hauteurs et des largeurs - se traduit à la fois par ce que j'en sens, avec mon nez (l'odeur du béton frais), et ce que j'en vois (avec mes yeux levés).
Autour, bien sûr, dedans, aux étages transparents, des foules compactes, marchent, elles aussi, grises et colorées, tendues vers un objectif qu'on devine, lequel n'est pas le plus important, elles marchent très rapidement, concentrées.

Le climat a beaucoup changé depuis mon installation dans S., et quand je dis climat je ne parle pas que du climat des conditions climatiques. Aujourd'hui que j'observe avec attention la constitution accélérée des sectes, sous couvert de danse des corps, de sourire aux lèvres et de créativité avancée, l'explication a engrossé l'intégralité des activités humaines, plus rien ne leur échappe, plus rien. Suzanne a été très en avance, elle a permis bien avant les autres que je me reposasse, une fois acquis le papier nécessaire pour y demeurer; elle a proposé des dispositifs pour m'arrêter et considérer les choses avant de les consommer et d'en être consumé en retour. Et même s'il n'y avait pas d'échappatoire, elle a eu le mérite de l'avoir proposé.
J'ai cessé de m'inquiéter de la question, je ne pourrais pas dire depuis quand, mais ça a cessé, l'inquiétude. Je répondrai en temps utile, quand j'aurais la réponse, et si je ne l'ai jamais, je n'imagine pas la sanction.

 


 


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