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Boy meets girl

13 juin 2011, 17h31 par Eric Meunié

Alex, je l’ai regardé si souvent, que je le reconnaîtrais de trois quart, de dos, et même à l’oreille, par la métrique de son pas. Au jardin des plantes, juste lui et moi à ce moment-là sur l’esplanade, par la sortie oblique choisie de concert (sans le vouloir), selon des diagonales et des vitesses variables qui ont fait qu’à plusieurs reprises, comme si nous étions à la surface de l’eau, j’ai été porté à proximité de lui, puis m’en suis trouvé éloigné, puis à nouveau dans ses pas.
À aucun moment, je ne l’ai dévisagé, mais c’est lui j’en suis sûr, de même doit-il nécessairement me sentir marcher dans son aire, certes sans le regarder, mais synchrone. Je sens qu’il sait, et qu’il évite de tourner la tête de mon côté, peut-être même le sait-il parce que j’évite de tourner la tête de son côté. C’est animal.
(Les corbeaux que j’observais de profil tout à l’heure ont bien vu mon jeu, j’avais beau ne jamais leur faire face, ils ne m’ont pas approché pour autant.)
Nous marchons le long de la fac de Jussieu de part et d’autre de la route. Je regarde avec insistance (et naïveté) une librairie pour qu’il pense, s’il me voit faire, que je viens de « la littérature ».
Je parie sur le feu rouge du petit terre-plein, au milieu du carrefour. Une chance sur deux d’attendre ensemble au passage piéton (et là je vais lui parler). Mais à l’orange, il fait un détour pour aller traverser un peu n’importe où. Alors je sais que c’est Alex, qu’il a compris mon intention, et qu’il préfère toréer au milieu de la circulation plutôt que d’avoir à savoir ce que je lui veux.
Le voir s’engager rapidement boulevard Saint Germain matérialise la frontière du harcèlement dans mon esprit, d’autant que me présenter à lui Boulevard Saint Germain « venant de la littérature » perdrait en providence, comparé à l’esplanade vide du jardin des plantes. Je lâche prise.
Considérant que c’est déjà pas mal pour la seule sortie de ce jour (neurasthénique) d’avoir eu avec lui cet échange animal par télépathie, auto conviction rétrospective sans doute, pour compenser l’échec, etc.
Je me persuade qu’il savait, à travers la rue pourtant large, que je marchais dans son rythme, dans son souffle, dans la mémoire de son jeu. J’ai revu d’ailleurs mentalement, pendant que je l’accompagnais devant Jussieu, des scènes silencieuses de Mauvais sang, où l’inquiétude naissait de son mutisme et de ses mouvements mécaniques.
À l’embouchure de Saint Germain, je bifurque, et m’engage dans la première petite rue où sa silhouette ne figure pas, puis une autre, en accélérant le rythme afin d’effacer au plus vite de son champ mon rayonnement aurique.
La déroute me transporte dans la rue où j’ai plusieurs fois repéré une toute petite librairie remplie de livres de poches, sans jamais pouvoir y entrer, car toujours passé là en compagnie d’une femme qui trouvait que mes toilettes contenaient déjà suffisamment de livres de poche.
La librairie s’appelle, je crois, L’amour du noir. Je reconnais sa devanture étroite, l’incroyable profusion de livres de poche qui en tapisse les murs, rangés comme des briquettes blanches. Je marque le pas devant la porte.
Sans une inspection préalable, je n’entre jamais. Pas exactement que les clients déjà présents m’en dissuadent, mais plutôt parce que leur malaise en vitrine me donne la mesure du malaise qui m’attend, une fois prisonnier du magasin, entre le regard culpabilisateur du vendeur dans son antre, et l’observation impudique des lécheurs de vitrines de la rue. Ce sont des peurs enfantines qui n’ont plus lieu d’être, mais elles méritent qu’on s’y arrête.
On comprendra mieux l’ampleur de mon sursaut, identifiant aussitôt devant les rayonnages de poches : le bizarre bonnet, la veste, le pantalon bleu d’Alex ! Dans le mouvement même par quoi j’allais franchir le seuil, je pivote sur l’axe de ma jambe d’appui et file, honteusement. Alex à nouveau, et seul client !
Mais honteux de quoi, si le ciel décide pour moi d’une seconde chance ? Il faut que je lui parle de ce ciel. Mais comment ? Quel effet aurait : « j’écris », pour justifier que je lui adresse la parole au fond de cette petite librairie obscure ? Au jardin des plantes, « j’écris » peut séduire (comme au cœur du Gujarat, être abordé par un Français), mais dans une cellule capitonnée par des centaines et des centaines de volumes, ne serait-ce pas l’image même d’une burlesque obscénité ? Ou d’un manque d’imagination peu engageant ? Ainsi pris au piège, quelle autre réaction pourrait-il avoir que d’exiger violemment que je lui foute la paix ?
Je fais quelques pas dans la rue, histoire d’examiner la situation nouvelle. Alors que je m’étais volontairement éloigné de son sillage, le hasard m’offre une seconde chance de lui parler. Mais pour raconter quoi ? Le jardin des plantes, puis mon changement de cap et la librairie où j’envisageais de me rabattre mais dont, par la discrétion que je m’impose désormais, il m’interdit l’accès ? C’est ce genre de trouble que je cherche à rendre, voyez-vous (lui dirai-je).
À supposer qu’il me laisse les lui exposer, verrait-il dans mes atermoiements sur le seuil de L’amour du noir le signe d’une sensibilité littéraire crédible ? C’est tout ce dont je dispose, en échange du fantôme énigmatique ayant accompagné ma jeunesse, et qu’il continue d’incarner dans les trois films où il joue.
Tergiversant ainsi hors de vue, il m’apparaît qu’il pourrait, pendant ce temps, ressortir de la librairie, prendre la rue dans le sens opposé et que je risque d’attendre longtemps à ce carrefour.
Je retourne donc m’assurer d’un coup d’œil à travers la vitrine qu’il y est encore. Sans ralentir, j’ai discerné dans la pénombre qu’il avait l’air de passer à la caisse, et que le libraire regardait dans ma direction, les yeux ronds.
Quelle imprudence ! Le libraire peut maintenant être en train de lui dire : « un monsieur à casquette, oui je viens de le voir passer, on dirait qu’il vous attend ».
Je bats en retraite jusqu’à l’angle d’un boulevard éloigné, et m’y désole : je gâche mon destin, je fais mauvais usage des dons du ciel.
Est-ce que l’état d’alerte sans objet dans les rues de Paris lancé à sa poursuite n’est pas un effet mimétique sur moi du cinéma qu’il incarne, vingt-cinq ans plus tard, un effet retard décalé (calamiteux) ?
En dissipant de la surface des eaux les anciens reflets narcissiques, je pourrais me borner à saluer l’inconnu portant un bonnet bizarre que le hasard a mis deux fois sur ma route depuis une heure. Mais quoi de plus crétin que cette démystification ?
Le temps qu’il met à sortir de la librairie m’est familier, à sa place j’y hésiterais encore aussi. N’est-ce pas le signe que nous partageons déjà quelque chose ? Ou est-ce juste de l’attendre ?
Qui pourrait bien guetter au coin de la rue le médiatique P de C. ? En faisant le guet, c’est cet échalas méprisant que, surpris par sa grande taille, je vois marcher vers moi. La télévision a aussi cet effet sur les physionomies. Voix égales et bustes équarris. Deux passants ont vu que P de C. s’apprêtait à passer (supérieurement) à ma hauteur et j’ai pensé que ceux qui ont semblé le reconnaître devaient m’envier de pouvoir le dévisager de si près. J’ai donc vite changé de trottoir, afin que nul ne puisse rapporter m’avoir vu en sa compagnie (sait-on jamais).
Alors que j’allais reprendre ma route, résigné à n’avoir finalement croisé que P de C., voilà qu’Alex vient sur mon trottoir, terriblement humain.
Comme je le regarde avec amour, il me regarde aussi, naturellement, et je me présente à lui, ce qui n’a pas cessé d’être ma décision : se présenter d’abord, plutôt que de l’interpeller (au risque de faire inspecteur Dumoulin). Il n’a aucune objection à la prononciation de mon nom, mais soulève un peu les épaules, pour signifier : bon et alors ?
Alors, j’allais voir Boy meets girl chaque semaine quand j’avais 23 ans, et nous avons sans doute le même âge. « Non, un an de moins, pas encore cinquante, moi, mais vous avez le même âge que Leos. » C’est tout à fait ce qui pouvait me réconforter, qu’Alex me rappelle que j’ai l’âge de Leos. Quand je mentionne les coïncidences successives depuis le jardin des plantes, Alex répond « oui, je vous ai vu tout à l’heure ». Et pour moi ça signifie : tout à l’heure, vous le saviez, n’est-ce pas, que nous jouions dans Boy meets girl ?
Ça devient une sacrée chance. Si je peux faire partie de ce film que j’ai toujours vu seul, alors sourions-nous de toutes nos rides et serrons-nous joyeusement la main.
 

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