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Lautréamont

08 novembre 2009, 20h13 par Marie Darrieussecq

Si cette édition en Pléiade pouvait réactiver, au sens radioactif, la lecture de Lautréamont… « Toi, qui déterres avec ton groin l’osùsù plein d’épines, et qui le donne à la femme-truie ! » C’est avec ce poème yoruba que JMG Le Clézio introduisait l’édition de poche que nous avons côtoyée au lycée. Il soulignait l’extraordinaire pouvoir de métamorphoses des Chants de Maldoror. Et il détachait en exergue ce vers des Poésies : « Je veux que ma poésie puisse être lue par une jeune fille de quatorze ans ».
J’ai lu ce Lautréamont, adolescente, avec enthousiasme et terreur : Maldoror brut, vierge et assassin. Puis j’ai lu le Lautréamont surréaliste. J’ai lu, avec difficulté, les Poésies, qui m’ont ouvert un autre Lautréamont, celui de Pleynet, d’Aragon, de Sollers. Il y a aussi celui de Ponge, ou de Blanchot. La Pléiade présente en fin de volume de nombreuses lectures d’écrivains. Une histoire littéraire du XXème siècle se dessine en suivant leur fil : c’est une ligne de front. Il y a ceux qui tiennent au Lautréamont romantique, rebelle, éternel jeune ; ceux qui le lisent comme un fou, comme un étranger, ou comme un grand sage occidental. Je le vois comme un antidote surpuissant à tout empêchement d’écrire. Je le relis quand tout devient trop bête.
Ce n’est pas un livre « de chevet » : la table de nuit brûle. Si on le lit vraiment, il faudra vendre le volume sous emballage clos. Maldoror pousse au suicide des enfants méritants, et viole en détails (et avec bouledogue) une petite fille : le prof de français qui me fit étudier, dans les années 80, l’épisode du « canif américain », serait aujourd’hui poursuivi en justice. Impossible de citer vraiment. Ligues de vertu ou pas, l’horlogerie ironique du texte ne s’entend qu’en prenant le temps des longues phrases. Fil farceur des métaphores, parenthèses entre parenthèses pointant le centre d’un abîme où tout s’inverse. Chant IV : « Hélas ! je voudrais dérouler mes raisonnements et mes comparaisons lentement et avec beaucoup de magnificence (mais qui dispose de son temps ? ), pour que chacun comprenne davantage, sinon mon épouvante, du moins ma stupéfaction, quand, un soir d’été, comme le soleil semblait s’abaisser à l’horizon, je vis nager, sur la mer, avec de larges pattes de canard à la place des extrémités des jambes et des bras, porteur d’une nageoire dorsale, proportionnellement aussi longue et aussi effilée que celle des dauphins, un être humain, aux muscles vigoureux (…) . »
Lire Lautréamont est une expérience physique et métaphysique, une transe textuelle ; mais tenue, construite, et très drôle. Poésies II : « Les descriptions sont une prairie, trois rhinocéros, la moitié d’un catafalque ». Les notes érudites de Jean-Luc Steinmetz naviguent de Hugo en Claude Bernard en passant par l’Abbé Delille : Lautréamont, « bibliothèque en marche » (Sollers). Et formidable générateur de fictions. Dans son « j’inventerai des récits imaginaires pour les transvaser dans votre cerveau » j’entends le terrible « vous m’avez fait former des fantômes », de Sade.
La fiction, ce grand trouble, est-elle encore possible dans notre monde d’ordre moral et psychologique, où notre capacité à être de bonnes victimes est constamment évaluée ? Lautréamont n’est pas vrai comme est vrai le vraisemblable. Il est vrai de ce qu’il y a dans une tête humaine : images, fantasmes et raison, révolution permanente de la pensée quand on l’exerce, scandale de l’imaginaire.
Les Chants de Maldoror se présentent comme une autobiographie à plusieurs voix. Isidore Ducasse se met dans la peau de Lautréamont, de Maldoror et aussi du pou ; il assiste aux débauches d’un cheveu de Dieu, et s’accouple avec un requin femelle. Comme l’écrit Breton, « l’imagination n’est plus cette petite sœur abstraite qui saute à la corde dans un square ». Elle donne accès à des mondes, autorise la porosité des corps, met en contact – scandale – l’autre en nous avec l’autre en l’autre. Irréductible même à l’inconscient, elle fait exploser la routine du Moi, le ressentiment général, les limites des têtes et des corps, et la rentabilité minutée de nos vies. Léon Bloy : « si l’on y tient absolument, quel livre, je le demande, quel roman moderne, quelle autobiographie mâtinée de fiction, pourrait être plus vécue que les lamentations et les hurlements de ce supplicié ? »
Lautréamont, L’autre en amont. Peut-on aujourd’hui écrire des fictions, en particulier à la première personne, dans lesquelles il se passe des choses illégales ? Impunies ? Chimériques ? Blasphématoires envers un Sacré réduit à l’expression d’individus groupés ? Y a-t-il des limites morales à la prise de parole fictive ? « Combien de fois, depuis cette nuit passée à la belle étoile, sur une falaise, ne me suis-je pas mêlé à des troupeaux de pourceaux, pour reprendre, comme un droit, ma métamorphose détruite ! »
Pourtant « tout était réel dans ce qui s’était passé, pendant ce soir d’été » – « Allez-y voir vous-mêmes, si vous ne voulez pas me croire. »


Marie Darrieussecq Les Inrockuptibles mardi 20 octobre 2009

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