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Une Tentation

28 mai 2015, 18h17 par Bernard Noël

Indignez-vous, et puis quoi ? L’indignation, bien sûr, vaut mieux que la soumission, mais elle n’y met pas fin. Peut-être même l’apaise-t-elle comme la colère apaise une tension. L’indignation ressemble à la révolte. Son énergie est touchante, ses éclats séduisent et souvent rassurent, son effet est immédiat. Au mieux, c’est une prise de conscience, qui peut se développer ; au pire, c’est une agitation sans lendemain qui a le tort de donner bonne conscience à son acteur.
L’organisation actuelle du monde et l’orientation qui la guide sont révoltantes, mais elles ont l’habileté et le pouvoir de nous faire croire qu’elles sont la seule voie possible. Socialement, elles ne produisent que de l’ordure et la qualifient de nécessité raisonnable. Ainsi, graduellement, tout est dénaturé afin de rendre l’aliénation désirable tandis que la perte de la liberté devient un gage de sécurité. Le travail demeure la base de l’existence mais c’est une valeur sans valeur puisqu’on lui reproche d’être ruineux pour les entreprises et d’un coût fatal pour la compétitivité. Tous les acquis sociaux sont désormais des obstacles pour l’économie et ils s’autodétruisent en creusant leur dette. Quant aux services publics, ils avaient le tort de rendre service à tous alors qu’ils ont à présent l’avantage de faire payer par tous la richesse de quelques-uns.
La différence entre la réalité et le discours des profiteurs au pouvoir serait caricaturale si elle ne faisait le malheur de millions de pauvres et de chômeurs : elle est socialement ordurière et humainement meurtrière. Tout démontre que le patronat et ses serviteurs politiques n’ont jamais accepté les progrès lentement conquis par les ouvriers et les employés de telle sorte qu’ils en précipitent la destruction. Une de leurs armes récentes est la délocalisation : elle a pour prétexte le recours à une main-d’œuvre bon marché, mais sa raison principale est de réduire par le chômage la solidarité des travailleurs afin de les rendre plus dociles.
Tout cela est trop banal dès qu’énoncé mais prouve que les mesures théoriquement sociales du pouvoir sont la façade d’une immense déchetterie où le code du travail est peu à peu déchiqueté. D’ailleurs qu’est-ce qui règle aujourd’hui le travail, et spécialement dans les services privatisés, c’est le « management ». Et quel est son but principal ? Mettre constamment le travailleur sous la pression de performances destinées à le disqualifier, soit pour qu’il prenne la porte, soit pour qu’il crève à la tâche en augmentant sans cesse les normes du rendement.

Ce n’est plus la qualité qui, dans ce système, est décisive, mais la quantité. Il s’agit de faire toujours mieux en nombre parce que le nombre s’additionne, se multiplie et se prête aux statistiques tandis que la qualité se dérobe à toute mesure. La conséquence est un nombre record de suicides professionnels et le choix de la rentabilité comme seul critère d’excellence. Choix qui a des effets pervers dans les domaines où l’attente, la patience, la réflexion et le mûrissement étaient déterminants, mais la rentabilité n’attend pas : elle est immédiate ou elle n’est pas. Il en va donc des œuvres comme des plats, qui doivent être consommés dès leur confection sous peine de finir à la poubelle ou au pilon.
La nouvelle morale nous assure que la chose la plus demandée est évidemment la meilleure. Le nombre est une preuve : la preuve que la majorité est bien la plus représentative et qu’elle mérite d’exercer le pouvoir. Ce principe est indiscutable puisqu’il est la base de la démocratie. On ne saurait s’en prendre ni à la publicité ni à la démagogie ni à l’habileté de celui qui les utilise pour sa promotion puisque son succès démontre qu’il possède justement l’habileté adéquate à la fonction qu’il occupe ou qu’il ambitionne.
Ce spectacle est devenu inévitable : il a remplacé la pensée politique. Sa minceur passe pour de la transparence. Et il relève lui aussi d’une sorte de « management » généralisé dont rien ne dénonce l’ordure : une ordure propre, sans bavure visible, sans merde et sans sueur. L’ordure ancienne était matérielle et physique ; l’actuelle est la perversion de toute corporalité qu’elle neutralise et prive de toute dimension humaine. Le morcellement des tâches, la privation d’initiative, la perte d’engagement personnel détruisent le sens et le goût du travail. Plus question d’épanouissement mais de cadence et de production. Plus d’interlocuteurs, rien que des voix machinales dès que l’on a besoin d’un renseignement. Au lieu de l’attention naturelle et réciproque, l’isolement et la solitude.
L’ordre est de déshumaniser les rapports publics dans les commerces, les banques, les bureaux. À quoi bon cette perte de temps qu’est la relation quand seul importe le rendement ? Le téléphone, internet et les robots remplacent efficacement vendeurs et guichetiers. Les emplois manquent sauf pour les machines, qui sont d’ailleurs des employés modèles car, une fois mises en marche, elles obéissent à la perfection et vont jusqu’à l’épuisement. Le code du travail vient d’être dénaturé par les accords dans le cadre des entreprises : les travailleurs vont pouvoir diminuer légalement leur salaire pour sauver leur emploi et limiter ainsi les effets de la crise.
L’une des plus belles inventions du Capital est d’ailleurs cette « crise » : elle sert à semer la panique dans l’imaginaire collectif afin de le préparer aux sacrifices déclarés indispensables et qui, sous le nom de austérité, restaureront la normalité, c’est-à-dire la domination de la finance. Autres avantages : tant que dure la crise, les banques ont le droit de voler l’État et l’État le devoir de se laisser voler. Mieux encore, grâce à l’Union capitaliste dite Union européenne, un État a l’obligation de réduire son peuple à la misère pour rembourser les banques, et d’abord celles qui l’ont encouragé à dépenser au-delà de ses moyens.
La crise est un instrument d’oppression et de répression en même temps qu’une bonne manière de conforter le pouvoir quand il a gâché son image par de trop visibles injustices. Elle le déculpabilise en lui permettant d’accuser les circonstances, les fraudeurs sociaux, les immigrés clandestins et, bien entendu, l’irresponsabilité de l’opposition. La crise fait oublier les promesses non tenues et la corruption : elle occupe toute la devanture politique pour nous exposer l’agitation salutaire du Président et de ses ministres, qui sauvent l’euro et disciplinent l’Europe. Il arrive même qu’on y vante les effets bénéfiques du système d’assurances sociales qu’on est pourtant en train de détruire. La crise enfin désarme d’avance la tentation de la révolte et de l’émeute en peuplant les têtes d’images médiatiques qui désarment leur résistance.
Cette occupation des têtes est d’une efficacité bien rôdée que vient compléter le désastre créé dans l’éducation nationale. Il faut rationner l’intelligence pour qu’elle soit réservée à l’élite qui gère le pouvoir ce qui lui évitera une contestation également intelligente. On sait que la consommation massive d’images visuelles entraîne un vide mental que comble uniquement la récidive de cette consommation. Et que l’ordre repose aujourd’hui sur la fabrication d’un appétit que ranime sans cesse la marchandise faite pour l’exciter en ayant l’air de le satisfaire.
Peut-on métamorphoser la conscience qu’en chacun de nous les conditions générales ont formée ? Tous les liens sociaux traditionnels contribuent à sa soumission : famille, propriété, travail. Il ne faudrait cependant qu’un peu de réflexion pour s’apercevoir que notre besoin de travailler et de consommer, que ce besoin vital peut devenir un capital individuel en s’arrachant à la dépendance ordurière du capitalisme qui l’exploite en se flattant de l’entretenir. Le choix serait alors possible de la jouissance contre le Marché.
Ce choix, évidemment, menacerait l’Ordre et il serait en soi un révolution : une révolution non violente faite de rire et de refus. L’erreur et l’échec de toutes les révolutions successives furent dans la volonté de s’emparer du pouvoir car révolutionnaire ou pas, jamais il ne change de nature. Quand l’humain prime et la conscience de la solidarité qu’il exige : il ne s’agit plus de prendre le pouvoir mais de le dégrader à jamais.



 


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