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Un animal dans sa tête

25 novembre 2009, 07h25 par Frédéric Boyer

J’ai, vous avez, nous avons tous un animal dans la tête. Ne cherchez pas. Depuis des millénaires que nous nous aimons, que nous nous détestons, que nous nous éliminons et que nous nous reproduisons, et surtout que nous nous intéressons complaisamment presque exclusivement à nous-mêmes, nous le faisons avec un animal dans la tête. Dès les origines de ce que nous appelons la littérature, nous avons fait parler les chevaux et les lions, nous avons fait penser les mouches et les oiseaux... Comme s’il n’avait jamais suffi de nous faire parler, de nous faire penser nous-mêmes. C’est avec l’animal que nous nous sommes animés, que nous nous sommes représentés à nous-mêmes. Sinon pourquoi les avoir mangés ? Pourquoi les avoir élevés, tués, aimés, chassés, éduqués, sacrifiés, enfermés, représentés, poursuivis, imités et annexés ? Sinon pourquoi en avoir fait des sujets de compagnie, des idoles, des poupées, des peluches, des automates, des presque personnes à notre image, à notre ressemblance ? Nous nous sommes vus à leur ressemblance presque exclusive. Nous avons eu la cruauté du loup, la douceur de la biche, la ruse du serpent, l’élégance du cygne, la bonhomie de l’ours... L’animal fut si longtemps notre métaphore. On l’humanisa autant qu’on s’animalisait. Il y a eu les brebis du Cyclope dans l’Odyssée, « tout son troupeau bêlant de brebis et de chèvres », il y a eu les 59 cygnes sauvages du poème de Yeats, les souris de Ted Hugues, enfant, qu’ont remplacé les poèmes quand à l’adolescence il préféra capturer des mots. Il y a eu les 450 apparitions d’animaux sauvages ou familiers répertoriées dans les fables de La Fontaine... Je voudrais rappeler cet entêtement avec lequel les auteurs ont parlé des bêtes, leur ont surtout prêté notre langage, nos émotions, notre parure d’humanité. Et inversement comment ils ont insisté sur les métamorphoses possibles. Souvenez-vous. Les hommes loups, l’homme cheval, l’homme dauphin, la femme araignée, les filles panthères, les femmes éléphants, les hommes rats ou chauve-souris... Depuis Homère, depuis Esope et Ovide, jusqu’aux personnages des comics et des mangas aujourd’hui. L’animal a été depuis les origines un formidable producteur de métaphores humaines. Je pense à la façon dont Homère, dans l’Iliade, ne peut conduire son récit épique sans recourir à la métaphore animale dès qu’il s’agit de décrire, de montrer les postures de l’action humaine. Répétitions vertigineuses, presque hypnotiques, comme si la seule image possible pour représenter les hommes entre eux, pour se faire une image de leur humanité, c’était précisément celle de l’animalité. Achille au combat est un lion féroce, les Troyens qui se replient sont des sauterelles qui fuient un incendie, les Achéens sont des loups mauvais se ruant sur des chevreaux, les Troyens au combat sont des chiens attaquant un sanglier blessé... Souvent folie et cruauté humaines n’ont pu forcer nos lèvres qu’en parlant d’animalité. Voyez également dans la Bible, au livre de Daniel, quand le roi Nabuchodonosor, chassé de sa royauté, est décrit comme un animal : « il mange de l’herbe avec les boeufs, son corps est trempé par la rosée du ciel jusqu’à ce que ses cheveux poussent comme des plumes d’aigles, ses ongles comme des griffes d’oiseaux. » (Dn 4, 30) D’où vient l’animal qui surgit dans la phrase et la pensée humaines ? A quelle place se rend-il ? Que vient-il révéler ou détourner de nous-mêmes ?

La Fontaine, après quelques autres, prétendait : « je me sers d’animaux pour instruire les hommes. » On aurait tort de ne voir dans cette humanisation des animaux ou cette animalisation de l’humanité qu’un simple jeu de l’esprit, une prosopopée, une manière de langage métaphorique dont la pertinence ne s’étendrait guère au-delà de l’art de la fable ou du récit. La fable nous tend un étrange miroir qui voudrait nous faire croire à la métaphore mais finit par déplacer nos distinctions, par brouiller l’organisation de nos références. Je parle d’entêtement puisqu’il est bien question ici d’avoir un animal dans sa tête. Ce que la littérature nous apprend, depuis la nuit des temps, c’est que l’animal est au coeur de la prédication humaine sur l’homme. Il faut prendre au sérieux la rhétorique, la force de la fiction ou de la fable. Il y a ces sentiments humains que l’animal soudain porte si bien à nos yeux. Demandons-nous pourquoi est-il si difficile de les porter nous-mêmes et pourquoi prendre si vite l’animal pour miroir de nous-mêmes ? Quelle absence à nous-mêmes dessinons-nous en faisant parler des animaux à notre place, en nous décrivant avec les attributs fabuleux de l’animal ?

Oui, nous nous sommes régulièrement servi des bêtes pour donner une image à notre noirceur. Comme si une sorte de point aveugle était touché en nous et que l’aveu de cette limite, de ce bord d’obscurité en nous ne pouvait se dire parmi nous qu’au travers de l’image animale. Nous avons fait dans la langue, dans nos récits, fables, épopées, poèmes, nous avons fait de l’animal ce fantôme, ce spectre de l’humanité. Longtemps nous avons pensé et pesé les valeurs les plus hautes en écoutant notre passion dominatrice pour l’animal comme un feu raisonnable. Nous avons, hommes, femmes, enfants, amis, adoré les événements irrationnels et muets qui constituent le grand courant de la raison. Nous avons désigné l’animal comme cette compagnie nécessaire qui a toujours été pour nous le miroir paradoxal de notre défaillance humaine, de la peur, de l’effroi, de l’incompréhension que nous sommes humainement à nous-mêmes. L’animal a remplacé l’homme comme la fantaisie remplace un jour l’ennui ou l’effroi. Comme l’image dompte l’obscur. C’est l’histoire d’un déchirement, d’une distinction floue, d’une domination flottante et cruelle. Je fais comme si l’animal était ce que je suis tout en pensant ne pas être comme lui. Et l’animal, notre première rencontre, notre seule image, a bientôt reçu de dignes coups de fouet et fut conduit par l’esprit neuf, raisonnable, éclairé, au travail et à l’abattoir.

Mais qui nous rendra nos ailes de tourterelle ? et notre pelage de tigres ? et nos yeux de loups ? notre voix de brame ? Je voudrais proposer que nous n’appartenions plus tout à fait à l’humanité, si tant est que nous lui ayons appartenu pleinement un jour. Parce que je veux prendre au sérieux la fiction animale dans laquelle, par laquelle nous nous sommes compris, décrits, expliqués avec nous-mêmes. Nous pouvons exterminer les grands singes, les baleines, les fourmis, mais sans eux nous ne sommes plus métaphorisables, nous ne pourrons plus sortir de notre propre petite fiction humaine et raisonnable, de notre condition aveugle, nous ne pourrons plus jamais espérer nous délivrer de notre propre asservissement d’hommes par les hommes. La métaphore animale de l’homme est le déplacement, l’aveu, le refoulement le plus étonnant de notre parole sur nous-mêmes.

L’homme est un loup pour l’homme... mais qui est l’homme pour le loup ? L’homme fut un loup pour le loup. L’ironie veut que nous ayons fait de l’animal l’origine, la raison de notre férocité, de nos instincts (l’animalitas des Antiques), mais également, plus cruellement encore dans la subtilité, nous en avons fait le miroir de notre inhumanité que nous avons l’illusion d’apprivoiser en la désignant comme animalité. L’animal, que nous asservissons et massacrons, cette victime devient elle-même l’image, la métaphore du bourreau que nous sommes envers nous-mêmes mais aussi envers l’animalité du monde. La nôtre, la leur. Notre animalité est devenue chez nous ce que nous disons ne pas vouloir être, notre face obscure, anarchique, incontrôlable. Par une formidable inversion nous avons construit notre humanité comme cette « non animalité » qui nous oppose à l’animal.

Tout cela ne signifie pourtant pas que les bêtes seraient au fond des êtres humains ni que les êtres humains seraient des bêtes. Il s’agit de deux solitudes appelées depuis les origines à vivre l’une avec l’autre. Mais maintenant que nous voici presque installés dans la solitude victorieuse de notre espèce, que nous nous sommes séparés des animaux, voilà que nous regrettons de ne pouvoir manger avec eux auprès d’un feu, ou de ne pouvoir leur parler jusqu’à une heure tardive de la nuit. Leur pelage, leurs aboiements, leurs galops nous manquent. Oh nous serions presque prêts, comme les compagnons d’Ulysse prisonniers du sortilège de Circé, la magicienne, à retrouver le monde animal. A devenir cet animal que nous avons dans la tête. Souvenez-vous. Ulysse implore Circé de délivrer ses compagnons transformés en porcs. La nymphe exige que les compagnons ainsi métamorphosés lui demandent d’abord si tel est bien leur désir. Et bien cela ne va pas de soi. Certains hésitent et beaucoup d’écrivains se sont engouffrés dans cette hésitation. Plutarque explique que le compagnon Gryllos refuse car dans sa peau de bête il dispose de tout en abondance et il n’a aucune envie de « redevenir homme, écrit Plutarque, c’est-à-dire le plus misérable, le plus calamiteux des animaux au monde ». Les bêtes, ajoute encore Plutarque, ne mentent pas, n’acceptent pas la servitude, ne connaissent pas les fluctuations du coeur, et les femelles y sont aussi courageuses que les mâles... Et, dit-il, « on n’a jamais dit d’un lion qu’il a le courage d’un homme... » La métaphore est à sens unique. On se souvient aussi de la lettre de Descartes à Morus, le 5 février 1649, parlant des animaux : « On ne peut pénétrer dans leur coeur. » Et si c’était cela le secret des compagnons d’Ulysse : avoir pu pénétrer dans le coeur des animaux. L’animal est cette métaphore vivante, réelle, charnelle qui nous échappe toujours.

Nous sommes, vous êtes, je suis un animal avec un animal dans la tête. Il n’est pas certain, pas prouvé du tout que l’animal, lui, ait un animal dans la tête, qu’il ait dans la tête par exemple cet animal que nous sommes. C’est embarrassant un animal dans la tête. Et l’embarras est humain. L’embarras est assassin. Cet embarras, mesdames, messieurs, mes amis, remonte à la nuit des temps. A l’origine que nous rêvons, à celle que nous craignons. Nous venons d’un paradis né du désespoir d’un vieux célibataire de la famille. Un dieu seul contrarié devant la solitude de sa création. A cette question « qui est l’animal ? », la Bible a répondu de curieuse façon (à peu près à la même époque que celle d’Homère, quand de retour d’exil à Babylone les lettrés et les prêtres judéens ont compilé et rédigé leurs récits fondateurs, disons au 5ème siècle avant notre ère). Personne, ni dans la tradition juive ni dans la tradition chrétienne, ne s’est arrêté sur la signification pour l’animal, pour notre relation à l’animal, de ces quelques versets du deuxième chapitre de la Genèse (2, 18 – 20) :

Yhwh Dieu dit
L’adam tout seul
ce n’est pas bon
Je vais lui faire une aide
Comme quelqu’un devant lui
Yhwh Dieu fabrique avec de la terre
Toutes les bêtes sauvages
Tous les oiseaux du ciel
Il les fait défiler devant l’adam pour entendre le nom qu’il leur donne
Chaque être vivant reçoit son nom de l’adam
L’adam trouve des noms à tous les animaux
Aux oiseaux du ciel
A toutes les bêtes sauvages
Mais pour l’adam aucune aide
Personne d’autre devant lui

 

Dans la Bible, au commencement, le Créateur met un animal dans la tête de l’adam, sa première créature. Il y a deux récits de création, précisément pour faire mentir tous ceux qui voudraient nous faire croire que la Bible se contente de raconter ce qui a eu lieu une fois pour toutes. Dans le premier récit (Gn 1, 24 – 30), sans doute le plus ennuyeux mais le plus politique, l’humanité est créée à la fin de la création, comme un achèvement en quelque sorte, créée immédiatement à la fois mâle et femelle, et placée à la tête de ce royaume mais à la condition d’exercer avec douceur ce pouvoir. La création entière est soumise au régime végétarien... (lire Genèse 1, 26 - 30) :

Dieu crée l’adam à son image
les crée à l’image de Dieu
les crée mâle et femelle
Dieu les bénit et leur dit
A vous d’être féconds et multiples
de remplir la terre
de conquérir la terre
de commander
au poisson de la mer
à l’oiseau du ciel
à toutes les petites bêtes ras du sol
Dieu dit
Je vous donne enfin
comme nourriture l’herbe à semence
qui donne semence sur la terre
les arbres à fruits
qui donnent semence
Pour nourriture le vert végétal
à toute bête de la terre


Il fallait un second récit dont voici l’ordre d’apparition dans la création : le jardin, l’humanité comme jardinier en chef, mais bien seul, terriblement seul. L’adam, cette fois, n’a pas immédiatement de sexe. Il lui faut quelqu’un alors comme lui, dit l’hébreu, quelqu’un en face de ou face à lui. Il faut créer quelqu’un qui ne doit pas être bien différent puisqu’il est fait pareil : avec de la boue, de la poussière du sol. L’adam, c’est le nom de l’humanité, est d’abord placé devant, face aux animaux dans un défilé génial des bêtes sauvages... Les Hébreux ont placé dans le deuxième récit de la création (Gn 2, 18 - 22) un bref récit énigmatique. Il vient une fois l’adam installé dans le jardin d’Eden, et à la suite de l’interdit de l’arbre qui se lit comme le drame de la solitude de l’adam au coeur de la création : seul au monde et invité à ne pas se tromper quant à sa nourriture et quant à son action de connaissance, d’expérience du monde autour de lui. Et ce récit précède le célèbre cri de reconnaissance de l’adam : C’est elle enfin / l’os de mes os / la chair de ma chair (Gn 2, 23). Quel est ce récit ? Dieu fait le constat de la solitude de l’adam et la juge mauvaise : « Je vais lui faire une aide comme quelqu’un devant lui. » Dieu, c’est bien connu, a des idées de génie. Mais il faut ajouter que chacune de ses idées crée d’autres idées plus humaines, d’autres idées plus noires. C’est Boileau qui s’exaspérait en lisant ce récit : « L’homme seul, l’homme seul en sa fureur extrême / Met un brutal honneur à s’égorger soi-même. » La première idée de Dieu est répondre à la solitude de l’adam en créant les animaux. Et, dit le texte, « pour entendre les noms qu’il lui donne ». Dans l’art de raconter de la Bible, tout se précipite et se joint. La vue de l’animal est l’occasion, l’incidence en quelque sorte, de noter au passage l’invention du langage. L’adam parle ici pour la première fois et c’est pour donner un nom à chaque animal. Au commencement, elles n’ont pas de nom, ce sont les sans noms. La naissance du langage est associée à la rencontre de l’animal et non comme on l’a trop souvent dit à la découverte de la femme qui n’est que seconde dans cette histoire de nomination et de reconnaissance... La première expérience de l’autre dans la monde créé c’est la rencontre avec l’animal. Voilà ce que dit le récit biblique, dit « deuxième récit de la création.» Dieu avec l’animal entend donner à l’adam « une aide comme quelqu’un devant lui ». Littéralement « comme son vis-à-vis ». Kenegdo en hébreu : comme en face de lui / ou plus ambigu : contre lui, face à lui. Et je rappelle ce commentaire troublant de Rachi au 12ème siècle, jouant sur l’ambiguïté de l’hébreu : « si l’adam le mérite ce sera un aide, s’il ne le mérite pas ce sera son adversaire. » La traduction latine de la Bible par saint Jérôme, au 5ème siècle de notre ère donnera : similem sui - semblable à lui. Véritable coup de force de la traduction qui efface le drame du face à face. Le mot aide a également une importance stratégique ici. Le mot hébreu ‘ézèr est masculin (le féminin ‘èzérah désigne l’action d’aider, l’assistance). Il n’y a pas de confusion : l’animal est créé pour être cet aide. Le masculin ’ézèr (21 occurrences dans toute la Bible hébraïque) désigne toujours celui qui aide : l’assistant. Cet assistant est toujours Dieu ou plus rarement l’envoyé de Dieu, notamment dans les Psaumes. Ce n’est pas rien. C’est le mot par lequel le suppliant dans les Psaumes appelle Dieu à son secours et avoue avoir besoin de lui comme d’un roc ou d’un refuge (voir psaume 89, 20 : Dieu est l’aide du héros.) Genèse 2 est la seule occurrence du mot ‘ézèr employé pour désigner une autre réalité que celle de l’intervention divine. L’animal est convoqué, créé pour cette place, dans un premier temps. Toute sa vie, Adam, pendant des générations et des générations, ne pourra plus effacer de sa mémoire le défilé ahurissant de ces bêtes dans sa tête. L’animal est donc ici présenté comme la possibilité du secours de l’humanité non sexuée et solitaire en ses origines. Or le texte est ambigu, il n’est pas expressément dit que Dieu constate lui-même l’échec de son intuition. C’est le narrateur qui fait ce constat, après que l’adam a nommé tous les animaux. Les deux versets Gn 2, 18 et 2, 20, où Yhwh Élohim veut faire « un aide » comme partenaire à l’hominidé, sont les seuls versets de toute la Bible hébraïque dans lesquels le masculin « un aide » désigne quelqu’un d’autre que Dieu ou son envoyé comme dans toutes les autres occurrences du masculin. La femme ishah n’est pas explicitement qualifiée ainsi. Mais, dans le récit, elle répond parfaitement à la solitude de l’adam. En réalité, l’aide que prétendait être l’animal est remplacé par la sexuation de l’humanité. Par une personne que je reconnais, que je choisis et que je désire comme de ma chair, de mon corps. Qu’est-ce qui me sépare de l’animal ? semble nous dire ce vieux texte : le désir sexuel. Mon semblable n’est autre que celui que je reconnais de désir, et avec qui je peux m’assembler. Histoire troublante qui peut se retrouver, d’une certaine façon, dans l’épopée de Gilgamesh, en Mésopotamie il y a près de 5000 ans, dans laquelle Enkidou , le compagnon bien aimé de Gilgamesh, est d’abord assimilé à un animal jusqu’à sa rencontre avec une prostituée, une courtisane de Babylone qui l’en séparera.

Mais l’animal ici prend la place énigmatique d’un regret, d’une confusion, d’un possible. L’animal n’est pas celui que je désire comme étant de mon corps. Mais il est le premier que j’ai appelé, nommé. Le premier rencontré dans la solitude du jardin. Le premier compagnon possible. Et cette place est indélébile, archaïque. A la naissance du désir d’un autre et d’un semblable et s’y refusant, pour une part, mystérieusement. L’homme devant chaque animal cherche ce vis-à-vis et le nomme. Cette place d’une compagnie première, d’un déchirement premier, la Bible le rappelle souvent à sa manière. Dieu sauve l’homme avec les bêtes (récit du Déluge et le psaume 36.) Souvent l’animal est plus proche de Dieu que l’homme, et les bêtes entendent Dieu avant les hommes. Je pense à l’ânesse de Balaam (Les Nombres 22, 21 - 35). L’ânesse récalcitrante, qui reçoit les coups de l’homme qu’elle a pourtant toujours bien servi, a vu l’ange du Seigneur et compris avant l’homme l’intention divine.

Que ce récit ajuste en quelque sorte la création du jardin avec celle de l’humanité solitaire, la création de l’animal en réponse à cette solitude humaine dans le jardin, et enfin l’invention de la sexualité comme altérité réjouissante, comme secours porté à la solitude, voilà qui place l’animal à un bord vertigineux, une faille éthique, un bord amoureux et sexuel. Qui est l’autre que je désire en le nommant ? L’animal est d’abord (ordre du récit) convoqué à cette place émouvante d’avoir à répondre à la solitude humaine. Il n’est pas toute cette réponse. Il n’est pas ce vis-à-vis. Mais question vertigineuse, Dieu se serait-il trompé ? Notez que c’est l’homme qui est insatisfait. L’animal aurait très bien pu être pour l’humanité édénique cet alter ego secourable qui mette fin à la solitude. J’affirme ici, mesdames, messieurs, mes amis, j’affirme devant vous que l’animal est bien cet autre nous-mêmes, créé de boue et de poussière comme nous, cette première invention divine, première intention, et première insatisfaction, premier caprice, première déception. Il y a quand même eut cette idée dans l’esprit divin, le créateur : l’alter ego, le compagnon, le secours vivant de l’homme ainsi créé dans sa solitude, sans vis-à-vis, pourrait être l’animal. La Bible est familière de ces blessures énigmatiques. Quelqu’un d’humain a pris la place de l’animal. Dans le premier récit de création, l’animal est un élément du monde créé sous la domination d’Adam mais comme lui soumis au même régime de douceur, pacifique et herbivore,. Dans le second récit, l’animal est envisagé comme partenaire possible, comme mystérieux autre, soumis à la reconnaissance de l’adam. Il le nomme pour le reconnaître mais la convocation de l’animal accentue la solitude de l’homme. L’animal n’est pas l’autre avec lequel l’homme ne fera qu’un. Auquel il pourra « se coller » (Gn 2, 24).

L’animal n’est ni l’autre ni le frère ni le partenaire mais a une place sans assignation. Une sorte d’image secourable dès les débuts mais un rendez-vous manqué, une rencontre annoncée qui tourne au quiproquo. C’est pourquoi il ne faut pas rire des animaux de compagnie, ni de ces personnes humaines qui s’attachent parfois si curieusement à toutes sortes d’animaux, chats, chiens, canaris, tortues, poissons, souris, lapins... Il y aura jusqu’à la fin du monde, cette idée qui nous trotte dans la tête, ce souvenir lointain, cette intention créatrice de poser l’animal face à nous, devant nous pour que nous le reconnaissions comme autre pour nous. Comme présence issue de l’absence. Comme compagnie dans le jardin. On peut se demander si dans ces textes finalement, comme Philippe Descola le dit de certaines tribus amérindiennes, il ne s’agit pas moins de l’homme en tant qu’espèce que de l’humanité comme condition. L’animal est cette créature commune, si proche de nous, et qui porte pour nous ce regret de ne nous avoir pas suffi. L’animal, chacun peut l’éprouver un jour ou l’autre, nous rappelle que nous avons été si seuls dans la nature. Et c’est le rôle des récits de commencements, ils ne racontent jamais les commencements, mais désignent une utopie. C’est le rôle politique et théologique de ces récits : nous dire ce que le monde aurait pu être et d’une certaine façon ce que le monde devrait être ou sera. Et l’animal est situé dans cet écart, à ce bord d’une séparation, pour nous faire entendre combien nous sommes proches et indissolublement liés. Séparation d’où vient le langage. Séparation d’où vient l’autre distinction qui nous fonde, celle de la sexualité.

Le scribe biblique avait un animal dans la tête. Et un écrivain c’est souvent un animal avec un animal dans la tête.
Cela fait quoi d’avoir par exemple comme moi, très régulièrement, une vache dans la tête ? Ce n’est pas une image de vache ni même une vache en chair et en os. C’est une sorte d’écho, de résonance curieuse de la vache dans le langage et la pensée. Chaque mot humain résonne dans ma tête dans l’immense solitude des vaches. Commençons par le mot prairie. Poursuivons avec les mots journée, soleil, peur, amour. Les mots liberté, assassinat, droit et devoir... Une fois que vous serez arrivé à ce stade où pas un mot humain, pas une idée humaine ne fasse résonner la solitude des vaches dans notre propre monde habité et parlé, alors vous toucherez en quelque sorte la frontière de nos solitudes. Certains écrivains l’ont touché de si près qu’ils ont pu franchir la métaphore, passer de l’autre côté, dans ce royaume, cette utopie douloureuse où l’animal est indistinctement ce frère, cette soeur méconnaissable et irréfutable. Je pense, pour finir, à Joséphine la petite souris cantatrice de Kafka. Le narrateur de cette étrange nouvelle pénètre avec une certaine prudence, comme une hypothèse qu’il n’assume pas d’emblée, à la rencontre de cette souris cantatrice, mais peu à peu s’aperçoit que « Joséphine ne chante pas mais ne fait que siffler », écrit-il. Comme le font communément toutes les autres souris. Et « peut-être », ajoute-t-il, ne dépasse-t-elle même pas « les limites du sifflement usuel », commun aux souris en général. Un sifflement, donc, que nul ne songerait « à faire passer pour de l’art » et que tous pratiquent « sans le remarquer ». Ainsi, notre chanteuse ne chante pas et n’a sans doute jamais chanté. Son « humanité » est en deçà de son animalité, ou plus exactement son « humanité » ne la métaphorise pas. L’humanité du peuple des souris embarrasse progressivement le narrateur moins parce qu’elle lui rappellerait la sienne que parce qu’elle l’affole, le décentre de sa propre humanité. En ce sens Joséphine est sans doute notre sœur. Elle n’est « nôtre » que par l’exception absolue logée dans son indistinction même. La métaphore est progressivement effacée et au lieu de dissoudre une illusion, elle fait apparaître presque tragiquement notre commune condition.

 

Frédéric Boyer

Conférence prononcée au forum Le Monde-Le Mans: qui sont les animaux? le 14 novembre 2009

 

 

 

 

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