Deuxième fantôme

07 avril 2010, 19h15 par Nicolas Bouyssi


Ma sœur est morte hier matin, je l’ai appris dans le journal. C’est mon fils qui me l’a apporté vers onze heures. « Regarde, m’a-t-il dit, ici ils parlent d’une dame qui a le nom de tata, et ils disent qu’elle est morte. » C’était la page destinée aux annonces entre particuliers. Deux lignes y précisaient en effet sa mort. La phrase était sobre, et bien dans ses habitudes. Nous ne nous voyions plus depuis des années. « Tu sais, ai-je répondu, cette femme, je crains bien que ce soit ta tata. »
J’ai un enfant sensible, pas comme moi ; c’est un exalté et il tient ça de sa mère. Il s’est mis à pleurer. Moi, je me sentais sec. Je n’ai pas réussi à réagir, pas à penser. En fait, je ne suis arrivé à rien. J’ai replié le journal après avoir lu les grands titres, puis je l’ai jeté dans un coin. Je devais sortir, c’était urgent. La tête vidée, j’ai entrepris de cirer mes chaussures. Je suis passé dans la cuisine.
Françoise, ma sœur, était l’aînée. Je l’adorais, mais nous nous étions brouillés, à cause de ma femme, que j’avais trompée. On nous avait invités à une fête. J’avais beaucoup bu. La fille était une amie d’ami. Elle était laide et blonde. Ses jambes étaient mal épilées ; elle avait un petit cou, des seins énormes ; en somme, c’était tout le contraire de Rachel. Ma sœur l’avait su le lendemain par je ne sais qui, et elle ne l’avait pas supporté. « Et maman, m’avait-elle dit, tu y penses à maman ? » A l’époque, je n’avais pas pu en rester là. J’étais assez mal comme ça. Du coup, j’avais éclaté de rire. J’avais serré les poings, et je l’avais giflée.
Dans la cuisine, tout en repensant à cette période, je me suis mis à chercher le cirage dans les placards. Je n’ai pas trouvé. « Julien, ai-je redemandé, tu sais où est le cirage ? » Mon fils ne m’a pas répondu. Il était sans doute maintenant à l’étage, dans sa chambre, ou peut-être dans le grenier, pour méditer à la façon d’un enfant de son âge, dans le noir, le bois et la poussière, parmi les souvenirs et les toiles d’araignées. Peut-être que je le choquais, aussi. Il aimait bien ma sœur et il ne devait pas comprendre comment, dans un moment pareil, je restais comme la veille, souriant, paternel et sûr de moi, à me préoccuper de cirage. En grandissant, il découvrait une part insoupçonnée et décevante de son père, celle qu’exprimaient pourtant chaque jour mes lèvres pincées, mon front austère. Il n’aimait pas ça. « Julien, ai-je répété en haussant le ton, tu pourrais quand même répondre à papa, papa t’appelle, est-ce que tu sais où est le cirage ? » Il ne n’a pas répondu. J’ai commencé à monter les marches de l’escalier.
Françoise n’avait pas supporté la gifle. Elle était devenue toute rouge, avec les lèvres tremblantes et les poings également fermés. Puis elle m’avait craché à la figure. Ma sœur était une femme de caractère — elle tenait ça de notre mère, sans doute. Ensuite, Rachel, ma femme, m’avait quitté, elle aussi, et nous nous étions partagé la garde du petit. Julien était encore bébé, un beau bébé, avec les joues, les cuisses et le zizi bien fermes. Tout ça, à y repenser, ne me rajeunissait pas. Les couches, la période des couches, et avant ça la grossesse et les cris, et après ça le développement du corps et de l’hostilité ; et puis je devais toujours sortir, pour rejoindre Pascale.
J’avais désormais rendez-vous dans moins d’une heure. Il n’était pas question que je la retrouve avec des chaussures non cirées, par principe ; en quelque sorte. « Julien, ai-je crié, tu vas répondre à ton père à la fin, où es-tu espèce de crétin ? tu sais, écoute-moi, je vais te dire : tout le monde meurt, c’est comme ça, il ne faut pas pleurer, mamy est morte, papy est mort, moi aussi je mourrai, mémé aussi, pépé aussi, et puis maman, et toi aussi, tous on mourra. » Françoise avait beaucoup pleuré, elle, quand notre mère était morte. Moi, j’étais déjà resté dans mon coin, à boire du porto en regardant la télé, avec mon père.
Julien ne réapparaissait pas. Il était toujours dans sa chambre, ou le grenier, sans doute à faire sa pose. Je me suis énervé. Françoise s’énervait au fond rarement, c’était une femme patiente. Rachel aussi était patiente. J’avais connu des femmes formidables, toutes attentives, toutes aux petits soins, des femmes qui m’avaient consolé, avaient dû prendre sur elles pour me passer mes caprices, des femmes admirables.
En m’entendant hurler, Julien est réapparu. Il a déboulé du deuxième étage. Il avait les joues rouges, d’avoir tant pleuré. Ça lui a donné l’air bouffi, un peu stupide. Il avait un regard d’idiot. « Je veux rentrer chez maman », m’a-t-il dit. Il gémissait, il a semblé vieux, déjà pénible. « D’accord, ai-je dit, va pour ta mère ; mais réponds d’abord à ma question. »
Le cirage était bien dans la cuisine, sous l’évier, dans une bassine, avec la serpillière. J’ai ciré, j’ai longuement ciré à l’aide d’un chiffon, un ancien collant de Rachel. Puis je suis remonté au deuxième et j’ai préparé, silencieusement, le sac de mon fils. Nous sommes sortis. Après l’avoir raccompagné chez sa mère en métro, j’ai tâché de retrouver Pascale. Nous avions rendez-vous dans un café, près de la rue de Compiègne.
Je suis arrivé avec une demi-heure de retard. Elle était déjà repartie. Ou peut-être qu’elle était morte, elle aussi. De toute façon, il faudrait bien que ça lui arrive un jour, alors pourquoi pas maintenant ? Je l’ai appelée sur son portable. Elle n’était pas morte, mais furieuse : « C’est dingue, je t’ai attendu une demi-heure », a-t-elle protesté. Je lui ai expliqué pour ma sœur. Elle s’est d’abord tue, a paru confuse. Elle a ensuite été désolée. Plus que moi. Elle s’est excusée. Elle aussi, c’est une femme formidable.
Elle m’a demandé ce que je désirais faire. Je lui ai répondu que je voulais la retrouver chez elle, avec en tête l’idée de faire l’amour, pour conjurer la mort. « C’est classique, ai-je ajouté, on trouve ça dans tous les livres. » Elle a compris. Touché, j’ai senti ça au niveau du sternum, j’ai eu envie de lui offrir quelque chose. Je suis allé aux Halles, dans l’objectif de lui acheter une robe rouge, elle en possédait déjà toute une collection.
Après être passé chez H&M, j’ai un peu traîné à la Fnac. J’avais envie de m’acheter un disque. A la caisse, devant moi, il y avait un vieux type, des Que sais-je ? pleins les mains. L’un d’eux était sur le plancton. J’ai regardé sa tête, ses rides. Il était maigre. Il avait un cou de poulet. Ses mains tremblaient. J’ai trouvé ça fou. J’ai presque eu envie de l’embrasser. Puis j’ai pris la ligne 4. Pascale habite dans le XVIIIe, près de la station Château-Rouge : « Un quartier marrant », dit-elle.
C’était une heure d’affluence. J’étais comprimé au fond de la rame, entre un gros type qui me bourrait les côtes avec sa sacoche et deux femmes noires en boubou. En arrivant à Château-Rouge, la rame s’est vidée d’un coup. J’étais sur le quai au moment de la sonnerie, à droite d’une porte encore ouverte : un type s’est jeté sur moi. Il m’a arraché mon sac H&M et il m’a repoussé vers l’intérieur de la rame. Je me suis vautré parmi les strapontins. En me relevant, j’ai eu le temps de voir le type, hilare, me faire des doigts tandis que la rame redémarrait.
J’ai rejoint à pied la rue des Poissonniers. J’ai traversé la cour pavée qui donne sur la partie de l’immeuble où vit Pascale. Elle avait sorti le grand jeu. Elle avait du rouge à lèvres, des bas noirs, ses chaussures à talon, ainsi qu’un soutien-gorge en soie. Elle était assise sur son fauteuil, avec la culotte baissée en-deçà des rotules. Ses mains caressaient ses seins et elle avait les jambes ouvertes. Nous n’avons pas parlé. Nous avons fait l’amour longuement, d’abord dans la cuisine, puis dans le couloir et dans la salle de bains.
Je suis rentré chez moi tout de suite après. J’ai fait un détour par l’Arabe afin d’acheter une bouteille de vin, ainsi que par le Chinois, histoire de manger un peu avant de la boire. Françoise me répétait souvent que je buvais trop. D’ailleurs, elle était persuadée que je mourrais avant elle. Rachel aussi, avant de me quitter, le pensait. Une fois chez moi, je suis monté au troisième étage.
Françoise avait préféré toucher l’argent, après la mort de notre père. J’avais donc hérité de la maison familiale. C’est une belle demeure placée dans une rue tranquille, du XIVe arrondissement. De la fenêtre de ma chambre, on voit la tour Montparnasse, un bout de la tour Eiffel et beaucoup d’autres monuments. Une des pièces était restée fermée pendant deux ans. J’ai récupéré la clé dans un des tiroirs de mon bureau et je suis entré. La pièce était vide. Sur le seuil, je me suis dit que si ç’avait été la chambre qu’avec ma sœur, nous partagions quand nous étions enfants, je m’y serais réfugié pour penser. Je me serais également convaincu que j’avais toujours su que Françoise mourrait avant moi. Il y a des théories comme ça, sur ce qu’on peut apprendre de la mort de quiconque, en examinant son visage, et Françoise n’était plus heureuse. Si ç’avait été notre chambre, j’aurais allumé une petite lampe violette en forme de corolle à droite de la porte d’entrée. Et près de notre vieux lit rouge superposé, punaisés aux murs et puis jaunis par les années, il y aurait eu quelques posters de chanteurs aimés et désormais risibles de notre génération.
Cette pièce aurait senti la moquette. J’aurais ouvert une malle. Elle aurait été pleine de revues pour jeunes filles vierges : toute une collection aux couvertures gondolées, aux couleurs pastel. J’en aurais feuilleté une. Les jeunes filles y auraient souri de toutes leurs dents, étant dans la primeur de l’âge. Françoise, me serais-je dit, Françoise, Françoise, maintenant que tu es morte, que vais-je devenir ? Mais la pièce était vide.
Je l’ai refermée et le téléphone a sonné. C’était Pascale : « Je te rappelle », ai-je dit. Après son coup de fil, repensant à ce que nous avions fait ensemble dans le couloir, la salle de bains et la cuisine, j’ai reconnu que j’aurais été plus malin en restant chez elle. Je me suis ravisé en me resservant un verre de vin, un grand verre de vin que je n’ai pas tout de suite bu. J’ai préféré d’abord vider la bouteille. Ma tête s’est aussitôt mise à tourner. D’un certain point de vue, comme ça, à moitié ivre, j’ai eu le sentiment de ne jamais avoir autant pensé à ma sœur que depuis qu’elle était morte.
Julien était désormais avec sa mère, et elle devait être en train de lui lire des histoires pour l’endormir. Sans doute qu’elle répétait que j’étais fou afin de le rassurer. Je suis remonté. J’ai enfoncé ma clé dans la serrure. Le pêne s’est dégagé de la gâche et j’ai pénétré dans la pièce vide. J’ai observé les murs. La peinture était écaillée. Des toiles d’araignées étaient visibles un peu partout. Pas de posters. Pas de malle. Pas de lit rouge superposé. Je suis redescendu, et j’ai allumé la télé.
La page de publicité venait de commencer : de jeunes femmes athlétiques couraient. D’autres préparaient joyeusement des salades monstrueuses en les recouvrant d’huile d’olive. Sur une autre chaîne, un animateur chauve en tricot de corps, au visage couvert de crème à raser, se dirigeait vers le public en hurlant, avec dans les mains des bouteilles d’eau qu’il déversait sur le public, une enfant vêtue d’une robe courte, un vieillard en salopette. Tout le monde riait, et mon fils pleurait pour un mot. Pourtant, il n’avait pas vu sa tante depuis trois ans et il était encore jeune. Pourquoi pleurait-il comme ça ? Et pourquoi pas moi ?
J’ai considéré mes chaussures impeccablement cirées. J’ai eu envie de les souiller, puis je suis remonté au troisième étage, dans la pièce vide. Ça n’avait jamais été notre chambre, mais le bureau de notre père. Après sa mort, il y a quatre ans, on s’était débarrassé de ses meubles en les revendant. Le bureau avait été nettoyé, et je n’avais pas eu le courage de le réaménager. J’ai fini mon verre ; je suis sorti acheter une deuxième bouteille. La soirée s’annonçait mal. Je me suis endormi une petite heure sur le canapé.
En me réveillant, j’avais mal au crâne. J’ai eu envie de relire l’annonce. Après tout, qui l’avait écrite ? Elle, avant sa mort, déjà moribonde ? Mais de quoi était-elle morte ? Ou quelqu’un d’autre ? Mais qui ? De toute façon, c’était trop tard : on l’enterrait demain en fin de matinée. Je ne verrai plus ma sœur, ai-je conclu, en rentrant dans le salon. Le journal était tombé près de la bibliothèque. J’ai eu beau le relire, le faire-part n’a pas cessé de me fasciner par son invraisemblable brièveté. C’était peut-être une forme de vengeance.
Peu après, j’ai cherché le tire-bouchon. J’ai ouvert la deuxième bouteille, et je me suis rassis sur le canapé. J’ai repensé au vieil homme, à son besoin d’apprendre si vieux. Se perfectionner, aller de l’avant. Nous sommes pareils, me suis-je dit. Puis j’en ai eu assez d’être assis. Incapable de lire, d’écouter de la musique, je suis ressorti et j’ai marché vers Montparnasse. J’ai fini par prendre un taxi. Je lui ai donné l’adresse de Pascale. Elle n’était pas là. Le lendemain, au réveil, je suis remonté dans la pièce vide. J’ai rappelé Pascale : « Je te quitte, lui ai-je dit, j’ai de la peinture à faire.»
 

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