La Réunion de Candara

27 juillet 2011, 14h37 par Édith Msika

La Réunion de Candara

 

Personne ne l'intéresse en particulier, Candara. Seul le chiffre l'intéresse, comment faire le chiffre. De nombreux petits soldats du post-capitalisme n'ont comme repère essentiel que le chiffre, comme celui qui était brodé sur leur pyjama petit, ou sur leur doudou. Le chiffre est leur doudou ultime. Le chiffre s'énonce comme une trinité opaque, ou bien, encore plus simple, sur un plan croisant deux axes. Le chiffre projeté doit être atteint; le chiffre réalisé doit correspondre aux prévisions. Binaire comme bonjour. Axes. Flèches. Histogrammes. Mapping. N'a-t-il pas, cet homme, inventé une manière de liquider sa vie plus vite, ayant déjà repéré que rien de mieux ne s'y déroulerait ensuite ? 

Candara jouait avec son dernier jouet, celui que l'espèce humaine toute entière était en train de s'approprier, et dans lequel les différences de sexe, d'âge, de statut social, tendaient désormais à s'abolir. Il allait de droite et de gauche, levant brièvement le nez pour me saluer, le replongeant immédiatement dans l'objet centre de son attention me disant attendez je suis à vous, je n'en demandais pas tant, nous allons faire la réunion avec Sand. 
J'ai parlé à Sand, elle est intéressée par les résultats, il faut qu'elle soit là, très bien, je ne sais pas qui est cette Sand – aucune importance, asseyez-vous voulez-vous un café, j'en ai pour une minute.
Candara papillonnait entre son ordinateur sur son bureau, son fétiche calé entre ses doigts, la porte du petit espace de travail et retour (en tant que chef, Candara disposait d'un petit espace fermé, contrairement aux autres saupoudrés serrés dans l'open space). Sand arriva, pâle et diaphane, armée d'un bloc-notes, la réunion pouvait commencer.

La suite de la conversation mit rapidement la focale sur la Cité Nationale de l'Histoire de l'Immigration.
Le questionnement de mes deux interlocuteurs portait sur la valorisation de l'immigration, le renouveau de la confiance entre les peuples, et troisièmement, la cohésion sociale intérieure vectorisée par les deux précédents points. 
Candara s'agitait avec deux stylos calés dans les interstices de ses mains laissés libres par la saisie de l'engin, jamais complètement posé sur la table, jongleur d'esquisses de gestes. 
Allez voir l'Aquarium, me dit-il tout à trac, vous y trouverez certainement des informations utiles sur la coexistence des espèces. 
Le renouveau de la confiance entre les peuples, ou une expression approchante, je n'étais pas obligée de suivre les dénominations à la lettre, si j'en trouvais une meilleure pour « peuples », je pouvais, j'avais le choix, je pouvais croiser les terminologies, le renouveau est une notion précieuse en ce moment, il n'y aura pas deux renouveaux, c'est une notion unique, comme une holophrase, tu dis renouveau, on peut se tutoyer, oui bien sûr, comme la dernière démarche possible dans l'histoire de l'humanité, c'est maintenant ou jamais. 

Je regardai Sand, appliquée à noter pratiquement tout ce que disait Candara, elle hochait la tête. Si on ne réussit pas, je cherchai malgré moi où était sa faille, j'avais peut-être tort, si on ne réussit pas, la fin de sa phrase tomba comme un morceau de métal sur le bas-côté, avec un son mat, je joue mon poste. 
Les petits soldats ont ceci d'entraînant qu'ils nous entraînent, me chantonnai-je malgré moi à l'intérieur de ma tête. Joue mon poste ? Jouer son poste est le nouveau paradigme de la soumission des tiers quand ils ne sont décidément pas subordonnés, autrement dit pas sans moi, tu marches avec moi ou. 
Ou quoi ?? Candara se montrait bien imprudent, à découvert cette fois-ci ; joue son poste ne se dit qu'à la troisième personne, pas à la première. 

Axelle Sand, j'avais fini par obtenir son prénom, paraissait relativement sereine sur le sien, de poste. Le tour que prenait l'entretien m'ennuyait. L'immigration n'était un thème que pour ceux qui n'avaient pas encore compris que c'était fini, que quelque chose d'autre avait pris la place des nations, que comme la fonte des pôles, les nations se dissolvaient dans les places financières, et qu'il fallait être très très attentif aux dérives des morceaux de l'iceberg. 
Très touchy tout ça, comme aurait dit Candara dans son angliche de supermarket. Il avait reposé tous ses attributs masturbatoires secondaires et se rongeait dorénavant les cuticules, toute rétine tournée vers l'intérieur.
Je ne voyais pas en quoi le monumentalisme, non plus que la faune aquatique des colonies  – sauf s'ils représentaient la mesure du sentimentalisme passé, présent et à venir, ainsi que la juste dose de culpabilité –, pouvaient en quoi que ce soit apporter quelque chose à la valorisation des flux migratoires, sauf à les fixer en un état pittoresque, touristique, post-colonial, puisqu'il s'agissait encore de montrer au public des états de l'intégration dans le déjà intégré, alors-même que la théorie des flux était bien mieux perceptible à travers l'automobile et les deux rubans de circulation quasi mœbiusiens encerclant la Ville.

Le périphérique ne représentait-il pas une vision élémentaire de la cohésion sociale intérieure ? Un endroit où la circulation était idéalement régulée par des yeux électroniques ? Trois ou quatre files en circuit fermé avec quelques écailles permettant l'ouverture de quelques issues possibles par où les nouveaux entrants s'intégreraient sans trop de mal ? Repérer la bonne porte et s'inclure dans une autre ligne de véhicules avant d'être expulsé du cercle infini pour aller se garer dans un parking souterrain à places numérotées, s'y glisser en se contorsionnant, dans l'illusion d'incorporer la voiture célibataire accueillie en son fourreau… 

Dans renouveau de la confiance entre les peuples, il fallait entendre qu'un grand projet occidental de déminage des puissances émergentes était à l'œuvre, et qu'il fallait l'étayer, le tisser, l'élaborer, ça crevait les yeux, c'est peut-être pour ça que Candara paraissait si fatigué. 
Et valorisation de l'immigration équivalait à fixation de boutiques de souvenirs, fruits et légumes, accents chantants, sourires rayonnants, par le truchement d'images décentes, propres, accaparables par l'imaginaire du Nord. Des reportages, des tas de reportages individuels sur des anonymes qui n'ont rien à dire mais qui parlent, face caméra. Qui noient le poisson de l'Aquarium post-colonial.
Je vis qu'Axelle Sand attendait quelque chose, ses grands yeux ouverts sur une interrogation que j'avais dû louper. 
Mais il était tard et la réunion s'acheva sur cette interrogation muette et verte nuancée d'ocre.

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