L’amour (Extrait du roman en cours d’écriture)

27 novembre 2013, 13h27 par Patrick Varetz

L’amour. Je crois que cette ombre, sans forme, travaille sans relâche à creuser le vide sous mon existence. Cela s’apparente à un tiraillement sourd, et parfois à une gêne dans la gorge et derrière les yeux, une faim impossible à rassasier. Ce n’est jamais dirigé contre quelqu’un en particulier. C’est là, qui m’oblige à saisir l’opportunité qui se présente, à accepter n’importe quoi, par peur toujours de voir la situation empirer jusqu’à l’inacceptable. À aucun moment, il n’est question de faire valoir des réticences, et moins encore des exigences. L’amour, qui se manifeste exclusivement en termes de déficit, promet chaque fois de ramener le monde aux proportions indignes auxquelles on voudrait le voir réduit. Il faut être deux, toujours, pour colmater les brèches et compacter les espaces. À deux, on apparaît moins effrayés, occupés que l’on est — le plus souvent — à s’éviter ou à se déchirer. Je ressens sous le cœur, très exactement sous le plexus, un manque — une absence — impossible à résorber. La fatigue, l’inquiétude, et l’urgence parfois des situations, suffisent à élargir cette poche, au point de m’alarmer. Il suffit que l’on vienne cogner à ma porte, que l’on s’obstine ensuite à me téléphoner, pour que je me sente aussitôt traversé — troué — par ce besoin passablement idiot de tout avaler. À intervalles réguliers, j’ouvre le réfrigérateur, et je fixe la lumière blanche qui y clignote : je ne parviens jamais à trouver, en moi, l’éclairage adéquat pour analyser un contexte auquel je demeure — viscéralement — étranger.

C’est là, qui me ronge, tandis que je me refuse à l’admettre. Je pense à Violette, ma folle de mère, qui a contrario veut croire ¬— aujourd’hui encore ¬— à la suprématie des sentiments, ne serait-ce que dans le cadre pourtant étroit de sa télévision, et ce malgré qu’elle ait renoncé à tout pour elle-même. Elle s’accroche jusqu’au bout à cette lubie — l’amour de toute une vie —, car cela ne fait que révéler de manière plus éclatante son malheur. Cependant qu’elle observe des fantômes s’agiter dans la lumière, à suivre ses feuilletons depuis son fauteuil, les ténèbres recouvrent obtusément sa vie. Elle se gave de sucre, barres chocolatées ou pâtes de fruits, pour mieux sentir — comme une brûlure — cette douceur qu’on lui refuse. Là-dedans aussi on se malmène, bien sûr, mais c’est pour mieux s’étreindre au terme de péripéties extravagantes autant qu’inutiles. Et puis l’on sait trouver à chaque fois les mots, et les gestes (la moindre situation devenant prétexte à bavarder sans fin, à se tourner autour). Chaque regard, cadré serré, se charge d’insistance ; chaque frôlement, alenti avec une ridicule élégance, vise avant tout à bouleverser : on croirait épier, d’un épisode à l’autre, la prorogation d’un flirt immature se refusant à aboutir. Là-dedans au moins, dans cette maudite télé, on se retient d’aboyer, et jamais — hormis quelques whiskies jetés au visage, et quelques gifles isolées — on n’en vient réellement aux mains.

L’amour. On en connaît depuis longtemps les premiers gestes et les balbutiements, au point de les reproduire chaque fois avec un semblant plus probant de conviction. Mais jusqu’où, au fond, est-on prêt à apprendre des enjeux qui se nouent ? On s’accommode mal, bien sûr, des inconvénients et des incertitudes de vivre seul, mais désire-t-on pour autant — au moment d’entamer une relation — soulever le voile, et apercevoir en pleine lumière l’ombre qui nous obsède ? Accablé par un sort contraire, on souhaite avant tout interrompre une mauvaise passe. On voudrait, pour un temps, se pénétrer d’une urgence d’une autre nature, interposer entre soi et le monde une tierce présence en mesure de nous protéger. Vivre à nouveau avec qui voudra bien supporter — au moins en partie — le poids de mon existence, voilà tout ce qui m’importe. Et je me refuse pour l’instant à imaginer — à admettre ¬— ce que cela suppose de compromis, de renoncements, de contorsions de l’être. Je désire simplement entendre la voix de Claire sur mon répondeur.

 

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