Au bord du vide (extrait du roman en cours d'écriture)

29 janvier 2017, 08h52 par Patrick Varetz

Ce matin, au réveil, Facebook a souhaité fêter avec moi un semblant d’anniversaire : cela fait paraît-il neuf ans, jour pour jour, que j’ai rejoint le réseau. Pour l’occasion, une espèce de robot — pour ce que j’en imagine, un programme ciblé s’exécutant de lui-même — s’est ingénié à réaliser à mon intention une courte séquence animée (ce faisant, l’agent logiciel est allé fouiller parmi les centaines de documents publiés sur ma page, jusqu’à en extraire une unique photo, représentative selon lui de cette période de ma vie). Je vois donc réapparaître, au cœur d’une mise en scène dont je vous épargnerai la naïveté, une prise de vue appartenant à la série de Barcelone (l’une de celles où notre petit groupe, appuyé contre un mur recouvert de graffitis, singe la pose des musiciens new wave sur les pochettes de disques du début des années quatre-vingt). Ainsi il me faut admettre qu’une intelligence artificielle aura su analyser la somme complexe de mes actions et interactions, avec suffisamment de clairvoyance pour parvenir à la conclusion que ce fameux périple, qui remonte maintenant à près de trente-cinq ans, constitue désormais le principal fil conducteur de mon existence. Oui. En agissant de la sorte, Facebook me démontre une nouvelle fois que rien ne lui échappe, pas même mes pensées ou mes ressorts les plus secrets. Mais plutôt que d’afficher avec brutalité son omniscience, le réseau cherche au contraire à se rapprocher de moi, à jouer l’empathie (ce qui tend à prouver que les robots s’aventurent déjà à contrefaire certains sentiments humains, dans l’intention évidemment trouble de développer sur le long terme leurs stratégies de domination). 

 

Ainsi j’entame de mon plein gré une dixième année sur Facebook. J’ai tissé ici tant de liens, qui me retiennent captifs, que je me vois mal encore quitter ces lieux. Milena vient de fêter son soixantième anniversaire, recevant pour l’occasion de nombreux messages, dont ceux de Carole et du petit Jef (lequel, depuis peu, a accepté de devenir mon ami). Nous demeurons éloignés, et comme étrangers les uns aux autres, mais le réseau nous donne chaque jour l’illusion de nous retrouver pour proroger une phase d’observation qui semble devoir s’éterniser. Plutôt que d’initier ou de poursuivre le dialogue — à la vue de tous, ou plus secrètement en message personnel —, ce qui nous obligerait à dévoiler un quotidien sans éclat, très éloigné sans doute de l’idée que nous nous faisions de l’existence au sortir de l’adolescence, nous préférons épier nos parutions respectives, nous fendant le cas échant d’un j’aime — ou plus rarement d’un j’adore —, afin de maintenir vivace cette fausse relation qui nous unit. Dissimulateurs et complaisants envers nous-mêmes, nous évoluons sans relâche dans le monde des apparences, acceptant pour toujours l’idée de voir notre image supplanter la réalité de notre être. Milena poste les photos de sa nouvelle vie : des paysages apaisés, le plus souvent vides de toute présence humaine. Carole partage avec nous ses dernières scénographies : généralement des lambeaux de tissu accrochés à des bouts de branches, déployés dans l’espace comme autant de mobiles improbables. Le petit Jef, de son côté, publie avec régularité les dessins — pas suffisamment abstraits, à mon goût — qu’il réalise à partir d’un logiciel. Christophe Massé, enfin, remplit sa page d’autoportraits, nous gratifiant dès qu’il le peut de vidéos hilarantes où il présente les nombreuses expositions qu’il organise à Bordeaux, sa ville d’adoption. Quant à moi, je ne déroge pas à cette règle du faux-semblant qui, désormais, oblige chacun à se mette en scène au centre d’un univers censément plus étroit, mais conforme en tous points à ses attentes. Sur Facebook, je parle uniquement des livres qui — plus encore que le réseau lui-même — me tiennent éloigné de la vie réelle : tous ces ouvrages que j’avale avec plus ou moins de bonheur à longueur de temps, sans oublier ceux que mes amis publient, ou encore les miens qui paraissent de loin en loin. 

 

Milena, qui­ — une nouvelle fois — vient de déménager, déballe les cartons qui ont pris l’eau dans son précédent logement. Sur la foi d’une photo publiée il y a peu sur sa page — un carnet de notes aux pages gondolées —, je l’imagine occupée à rassembler et à trier une multitude de documents dont les contenus, textes et dessins, ont été en grande partie endommagés ou effacés par le sinistre. Si, comme je le crois, elle cherche désormais à réunir — sans en renier aucun — les fragments épars de son existence, elle doit se sentir poursuivie par une malédiction qui, contre elle, et depuis près de trente-cinq ans, parvient à mobiliser suffisamment d’éléments contraires. Ainsi l’encre et le papier n’apparaissent plus à même de conserver durablement les traces de son passage. Sa mémoire, où qu’elle la stocke, est menacée : les épisodes cévenols se promettent de l’engloutir, les vents la dispersent, et le soleil la décolore (jusqu’à la sécheresse qui dessine, au fond de ses yeux, un réseau toujours plus dense de filaments noirs et de corps flottants afin de la dissuader de fixer trop longtemps la lumière). Milena. La pluie, s’infiltrant de partout, s’est ingéniée à déformer et à décolorer le tracé nerveux de son écriture, emportant avec elle le sens des mots. Attachée à déchiffrer les membres de phrases encore intacts, dans l’espoir insensé de les relier tous, Milena se fait l’effet de remonter un torrent à contre-courant, en sautant d’une pierre à l’autre. À quoi bon, en effet, respecter le sens de lecture, puisqu’il manque par endroits près de deux lignes sur trois. Elle a très envie de secouer la tête — pour dissiper cette sensation de penser en pointillés — mais renonce finalement à le faire, par peur encore d’aggraver le désordre. Les photos ont, semble-t-il, mieux résisté à la débâcle. Les traces d’humidité, les auréoles, qui transparaissent parfois ne font que surligner le travail du temps : un travail rendu perceptible déjà, depuis l’avènement du numérique, par le grain de l’image et le manque de contraste des tirages. Ainsi on croirait les personnages — elle y compris — piégés dans leur cadre, et comme appelés à vieillir sans vieillir, malencontreusement figés dans une jeunesse d’emprunt.

 

Quand je demande finalement à Milena, en message personnel, de m’adresser quelques mots sur cette période de notre voyage à Barcelone (afin de confronter ses souvenirs au peu de matière que, de mon côté, je suis parvenu à rassembler), elle prétexte un manque de temps pour surseoir à l’exécution de cette corvée. Elle me fait néanmoins parvenir, en pièces jointes, une trentaine de photogrammes du court-métrage qu’elle a réalisé quelques mois après notre retour à Perpignan, à partir — ainsi le prétend-elle — d’un scénario que j’aurais écrit expressément pour elle. Ces images possèdent le grain épouvantable du Super 8 noir et blanc, support qu’à l’époque on utilisait encore pour la surveillance de certaines banques (ce qui explique les rayures et les taches, dues au peu de soin que les tireurs prenaient au développement de la pellicule). Les scènes, à l’évidence, ont été tournées avec une indigence totale de moyens, dans le petit appartement de la rue Escanyé où Pascale et moi habitions alors. L’idée principale du film, pour ce qu’elle transparaît, se résume à fixer dans la lumière les mouvements des corps — Les Corps, c’est d’ailleurs le titre du scénario et du film —, sans qu’il soit donné à aucun moment au dialogue la possibilité de fournir la moindre explication quant au spectacle qui se joue. Un homme couche tour à tour avec deux femmes aux physiques dissemblables, tandis qu’un second les observe, le visage déformé par une moue sarcastique. Ainsi l’on aperçoit des corps nus dans un lit, ou encore debout dans le contre-jour d’une fenêtre. Sur les images, je reconnais deux étudiantes des beaux-arts (dont l’une, la plus ronde, était devenue depuis peu ma maîtresse), ainsi que le premier mari de Milena, et le petit Jef (c’est lui qui observe les trois autres, la gueule oblique tandis qu’il allume à chaque fois une cigarette).

 

Milena a joint à ces photogrammes un portrait de Pascale, où — pour cette fois — elle apparaît sans artifice. Sans lunettes ni cigarette fichée au coin des lèvres, elle affiche à l’intention de la photographe un sourire en grande partie intérieur, perceptible, non pas au dessin de la bouche, mais à la douceur du regard, accrue encore par les effets de sa myopie : une attitude, tout en retenue, qui rend plus douloureuse encore l’indéniable révélation de sa beauté. Pascale. Tandis que la lumière du jour s’accroche au désordre de ses cheveux (la photo a été prise en extérieur, sur fond de végétation), elle semble m’adresser ­— par-delà la mort — un message, ou plus exactement un conseil pour toujours emprunt de bienveillance. À quoi bon chercher, et surtout trop tard, une cohérence à tout cela, c’est-à-dire à la vie elle-même ? Ne vaut-il pas mieux — ainsi qu’elle l’a toujours fait — adopter une situation de recul, en se désimpliquant de tout ?

 

       Christophe, de son côté, vient de retrouver une pleine boîte des lettres que je lui avais adressées à la fin des années quatre-vingt (quand, ayant quitté Pascale, j’avais fui Perpignan pour remonter vers le nord). Il semble s’étonner qu’une amitié telle que la nôtre, en dents de scie, ait pu générer une correspondance à ce point suivie. Sur mon insistance, il reproduit l’ensemble des documents, et me les transmet par voie électronique. — Tu vas être content ! Dans son mail, il ne dévoile rien du contenu de mes lettres, mais précise simplement qu’il a été touché — les relisant — par mon obsession d’alors à vouloir devenir écrivain. Je laisse passer plusieurs jours, puis j’imprime le tout, sans oser déchiffrer encore cette écriture qui m’apparaît étrangère. Certains textes, tapés à la machine, sont désormais illisibles (comme décolorés par le soleil, alors qu’ils sont demeurés toutes ces années remisés dans l’obscurité). Parcourant rapidement chaque feuillet, je me trouve bien incapable de rétablir un semblant de chronologie : si je notifie le plus souvent le jour et le mois en haut de la première page, ou parfois au bas de la dernière, j’oublie généralement de préciser l’année. Ce qui me conforte dans l’idée que le trentenaire que je suis devenu progresse à l’aveugle, dans le cours d’une existence à présent dépourvue de perspective. À me lire ainsi entre les lignes, je finis par comprendre que je peine à concrétiser coup sur coup plusieurs projets de roman, me brisant chaque fois les dents sur une ambition qui me conduit au bord du vide.

 

      

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