Paul Otchakovsky-Laurens descendant un escalier

04 janvier 2018, 08h54 par Gérard Gavarry

Ce texte a été écrit pour le numéro de The Review of Contemporary Fiction consacré à P.O.L (automne 2010)

 

Je pensais qu'en tant que peintre, il valait mieux que je sois influencé par un écrivain plutôt que par un autre peintre.

                                    Marcel DUCHAMP, entretien avec James Johnson Sweeney

 

Ce type est complètement fou mais je crois que je vais le suivre.

                               Georges PEREC, propos privé

 

Il est là-haut, retranché interminablement dans la soupente aux manuscrits tandis que nous, en bas, guettons le moment où s'étant enfin décidé à suspendre sa lecture, et pressé désormais de rejoindre ses auteurs, il descendra l'escalier. Aussi quand effectivement il apparaît s'élève un "Ah!" de satisfaction unanime, sonore et prolongé, ou du moins le début d'un pareil "Ah!" car tout à coup : panne!... Panne, oui — la lumière… Se serait-il agi d'une classique coupure de courant, vu l'heure, vu la saison, l'obscurité aurait été totale et notre clameur, loin de s'interrompre, se serait sur le champ amplifiée, l'enthousiasme initial remplacé par un composé d'étonnement, d'hilarité naissante, de contrariété et d'excitation.

Mais les choses, en fait, se déroulent autrement — de quoi sur le coup nous restons sans voix.

Faux contact accidentel, ou mise en marche délibérée de quelque appareil installé en secret, la lumière en même temps qu'elle est devenue plus vive a commencé de clignoter, produisant des flashes qui, tout en multipliant devant nos yeux la personne de notre éditeur, décomposent en une série d'images fixes son déplacement dans l'escalier. Combien sont-ils, alors, les Paul Otchakovsky-Laurens ? Impossible de les compter — non pas qu'ils soient à proprement parler innombrables, mais tel d'entre eux est flou, tel est incomplet, tel encore se trouve masqué par un autre, lui-même masqué par le suivant et ainsi de suite, tout juste comme sur la célèbre chronophotographie d'Étienne-Jules Marey on voit l'image répétée du sauteur d'obstacles et la trace, non moins multiple, laissée aussi par quatre pastilles noires et trois blanches utilisées en guise de repères par l'inventeur. Reste que net ou pas, et quand bien même visible seulement en partie, chaque fois, avec une évidence que n'amoindrit nullement  la brièveté de l'apparition, c'est lui, c'est Paul Otchakovsky-Laurens.

Plus tard, entre témoins de cet instant stroboscopique, nous aurons à nous convaincre mutuellement que le phénomène s'est produit pour de bon. Nous discuterons de sa durée — combien ? six, cinq, ou même pas cinq secondes ?... Et fixité, mobilité, image rétinienne, arrêt, vitesse, persistance : nous ergoterons sur tout ça, le regard volontiers filant à l'oblique vers un vide lointain — paupières plissées, mi-closes —, comme on fait par espoir de trouver dans le défaut du visible une réplique fiable du passé.

"Ah, oui!" m'exclamerai-je à part moi.

Puis de nouveau, la voix plus forte dans la tête et le i de oui plus accentué, plus prolongé :

"Ah, oui!!!"

La première exclamation me sera venue de ce que soudain, chez l'un ou l'autre des Paul Otchakovsky-Laurens descendant l'escalier, outre la tignasse afro j'aurai reconnu certain port de tête — elle penche vers l'épaule avec douceur, quasi tendrement, maternellement — ; la seconde, de ce que m'aura frappé à son tour certaine façon méditative d'enfouir tout ensemble bouche, menton et poil au menton dans l'enveloppante tenaille du pouce et des quatre doigts opposés.

"Ce geste", m'étais-je déjà dit sur le moment, au pied de la soupente aux manuscrits,"cette attitude-là, c'est tellement lui!"

Et juste après — mais dans un délai si bref, vraiment, que les deux visions en étaient comme simultanées —, avec le même minuscule, intime et délicieux pincement j'avais distingué en un nouvel éclair les lunettes à large monture sous la visière de la casquette, et surtout les deux longs bras minces et pâles laissés à nu par le T-shirt manches courtes. C'étaient les mêmes longs bras dont j'avais gardé le souvenir depuis qu'ils m'étaient une première fois apparus, dans un semblable excès de lumière : tourné vers le soleil et exposé sans réticence à sa clarté, Paul Otchakovsky-Laurens se tenait assis à même le plancher d'une sorte de cloître Zen, adossé à une cloison coulissante qui ménageait derrière elle un large couloir d'ombre. Nous avions parlé cinéma, livres, édition. Puis nous avions gardé le silence, goûtant durant un moment la tranquillité ambiante où retentissait seulement le son creux rendu par le plancher, un peu plus loin, sous les pieds d'un gamin qui jouait. Paul avait dit qu'il espérait rester toujours un enfant sincère et têtu dans ses lubies face au gros bon sens condescendant des adultes. Et là-dessus, d'un bond s'étant relevé voilà qu'il se met à jouer au basket, mimant à la fois le joueur en train de dribbler et l'entraîneur criant ses consignes : rbond rbond rbond r'bond r'bond rebond rebond rebonde / "Cinq!" "Jouez, jouez, jouez, jouez!"

Rien de pareil, bien sûr, dans l'escalier mais, descendu d'une ou deux marches depuis qu'il a quitté sa soupente, un autre Paul Otchakovsky-Laurens, riant celui-là, tête basculée en arrière quoique rentrée aussi dans les épaules, tel que je l'avais vu sur son balcon un jour à Paris, et une autre fois en voiture, en route vers Dreux, et une autre fois encore sur une vaste plage de la côte normande… C'était marée basse, de nuit, l'été. Il faisait très chaud depuis plusieurs jours et, au lieu de l'habituelle fraîcheur nocturne, une moiteur brûlante émanait de l'étendue vaseuse, emplissant intégralement l'espace et épaississant jusque dans les poumons l'air amphibie qui empoissait également les habits et la peau. Ces sensations, sans doute, renvoyaient chacun à ses propres expériences, vécues soit dans ce même lieu, soit dans un autre, proche ou lointain ; de sorte que les mémoires qui se côtoyaient ce jour-là en toute complicité étaient pourtant visitées par les scènes et les paysages les plus différents… Paul Otchakovsky-Laurens, quant à lui, sur la côte normande, à quelle mer ou à quel delta pensait-il ? À quelle mangrove, quelle rizière, quelle jungle ? À qui, à quoi, à quelle voix, à quelle langue et à quelle façon d'en user ou de la prononcer, à quel pluie tomber sur les montagnes en bondance, à quel eau descend la pente remplit les fentes, à quel grands fleuves eux remplissent les océans ?... Et moi-même in petto, sur le balcon parisien comme dans la voiture ou sur la plage ­— et au pied de la soupente aux manuscrits, aussi bien :

"C'est tellement lui!"

Plusieurs témoins de la descente de l'escalier en douteront. L'effet stroboscopique, dira l'un, défigurait notre rieur au point qu'un instant il avait été le portrait craché d'Édith Piaf. Alors deuxième témoin : "Édith Piaf!?... Mmm… Peut-être, après tout. Tiens oui, Piaf un peu… Oui, Piaf, il lui ressemble, c'est vrai". Un troisième témoin ne voit, n'a vu aucun rieur dans l'escalier. Il prononce en les séparant les trois lettres P.O.L, disant : "Un P.O.L surmené, plutôt, qui ne dort pas assez. Un descendeur en manque de souffle. Devrait s'entraîner plus souvent. Fatigué, incapable de, n'avance pas. Poussière dans la poussière. Devrait faire du sport, courir le long de la rivière en survêtement orange dans le soleil"… Et les commentaires de fuser, celui-ci niant la tignasse afro et le poil au menton, celui-là au contraire les attestant, envisageant même, par jeu, de les inverser, bouc en haut, tignasse en bas — tête palindrome, en somme, de Paul Otchakovsky-Laurens. Puis encore : bras pas si longs, pas si grêles, ou au contraire oui, bras longs bras grêles, mais des lunettes jamais de la vie. Et de même, féminin non ou féminin oui mais pas du tout Piaf — le vêtement trop contemporain pour ça, l'iris trop noir, le cheveu trop dru, trop épais ; et Piaf, d'ailleurs, s'était-elle jamais coiffée comme ça, avec une frange si rectiligne et tombant si bas sur le front ?!...

La discussion s'animera. Certes, tous les témoins de la scène se rappelleront le bégaiement de la lumière et l'éblouissement répété de l'œil. Ils diront tous avoir perçu à la fois la fixité et le mouvement, ressenti la brièveté de chaque image en même temps que sa persistance sur la rétine. Ils admettront l'encombrement de cette dernière ainsi que certain brouillage qui s'en était suivi, de la durée non moins que de l'espace. Mais hors ces quelques sujets d'unanimité, nul accord sur ce qui pourtant rendait ou aurait dû rendre Paul Otchakovsky-Laurens reconnaissable, identifiable, et à quoi lui-même avait affaire quand il se trouvait devant n'importe quelle surface réfléchissante ou qu'il rencontrait son ombre sur un mur. Les voix, les questions, les affirmations se succéderont sans pour autant reconstituer dans son unité l'apparition de Paul Otchakovsky-Laurens sur le seuil très privé de la soupente aux manuscrits, ni rétablir dans sa continuité sa descente de l'escalier. On affirmera l'avoir vu en costard. L'avoir vu en jeans. L'avoir vu en veste de tweed. L'avoir vu en perfecto. L'avoir vu avec ou sans bonnet de laine sur la tête. On aura reconnu, alors qu'il allait poser le pied sur la quatrième marche en partant du haut, son corps massif, son large thorax, ses bajoues, comme aussi son profil d'oiseau. On aura entraperçu son torse nu sous un pull en V. Et son épaule de jeune fille. Et son crâne rasé, alors qu'il allait poser le pied sur la quatrième marche en partant du haut. On aura vu sa couronne de cheveux poivre et sel, ses cheveux ondulés, sa raie sur le côté, ses cheveux lisses tombant droit jusqu'aux reins, ses cheveux crépus coupés courts, sa couronne de cheveux blonds. On aura vu et reconnu sa silhouette de garçon habitué depuis toujours à être plus grand que les autres. Reconnu aussi, alors qu'il allait poser le pied sur la quatrième marche en partant du haut, sa façon de garder les yeux baissés vers le sol, la main à la maisselle, dans l'attitude que prêtent au mélancolique les peintres anciens.

Devant tant de visions divergentes, les mots se décourageront au point de peu à peu se raréfier. Les voix s'amenuiseront. Le brouhaha des paroles ira diminuendo jusqu'au presque silence, sur fond duquel ne se détacheront plus que d'épisodiques tintements de bouteilles et le son feutré du piétinement collectif sur le revêtement de sol en jonc de mer. Autour de nous, empilés sous les bureaux ou tapissant les murs du local P.O.L, nos livres sommeilleront, tandis qu'isolée et inaccessible, quoique culminant à bien faible altitude, la soupente aux manuscrits paraîtra un lieu sans égal. Nombre de regards furtivement s'y élèveront, s'y heurteront à porte close, en reviendront pour aussitôt recommencer. Leur course au-dessus des objets et des corps croisera celle de souvenirs flottants : un énième Paul Otchakovsky-Laurens, certaine introversion de son œil bleu pourtant grand ouvert sur nous, la manière aussi qu'avait eu son pied, à tel instant, de prendre appui sur une marche sans toutefois y faire peser aucun poids ; ou bien ce sera quelque chose qu'il avait dit un jour, à propos de pieds précisément, une anecdote qu'il avait racontée — sa propre descente de quarante années le long d'un escalier autrement éprouvant pour les orteils que celui de la soupente ; ou le fait que le pied, posé à terre, dissimule exactement la surface sur laquelle il s'inscrit —, et ces paroles-là, envolées et libres comme le secret du barbier que le vent trahit, allant partout sifflant ou murmurant la nouvelle que Midas, le roi Midas, a des oreilles d'âne, ces paroles seront parmi nous la littérature même.

Mais retour aux flashes. Retour à ce théâtral moment où le perpétuel semble coïncider avec l'éphémère sous l'effet des flashes. Et à tous ces Paul Otchakovsky-Laurens qui descendent l'escalier… Ai-je dit que je trouve l'un d'eux plus raide sinon plus compassé que les autres — auquel je verrais bien une moustache, pourquoi ?... Je ne le connaissais pas encore, j'avais vu de lui une photo, il portait la moustache. Casquette et moustache. Or arrivant à ce qui était notre premier rendez-vous, quelque part dans Paris, cinquième arrondissement, quartier Sorbonne, je vois bien la casquette mais pas la moustache!... C'est lui néanmoins. Il doit donner une conférence à l'École des Chartes voisine, occasion de notre rencontre. Et comme avant la causerie une respectable dame qu'il vient de me présenter me demande quel genre de romans j'écris, le conférencier s'intercale et répond à ma place : "Pornographique, chère madame, exclusivement pornographique, le genre que vous préférez". Puis se tournant vers moi, et affichant l'air serein de qui vient d'accomplir son devoir avec conscience, il hoche la tête en même temps que de la main il tapote le vide devant lui, comme pour me dire : "Laissez, laissez, cette conne n'a que ce qu'elle mérite". Et sans plus une parole ni un regard pour la dame, il m'entraîne jusqu'à l'amphi vieillot où l'attend un auditoire lui-même "surchauffé par le grand âge", ce sont les propres mots de Paul Otchakovsky-Laurens.

Où en est-il à présent ? Combien de marches encore avant qu'il nous ait rejoints sur le revêtement de sol en jonc de mer ? Ou si à la fin la fixité l'emporte sur le mouvement, est-ce qu'il ne va pas, prisonnier de l'escalier, rester coincé une fois pour toutes en ses multiples poses et manquer indéfiniment sa jonction avec nous ?...

Quelques-uns de mes compagnons d'attente présagent pire.

Rappelons-nous, disent-ils, le sauteur d'obstacles d'Étienne-Jules Marey. L'impression que le personnage est animé d'un mouvement vers l'avant peut en un rien de temps laisser place à celle qu'il se déplace à reculons. De même, sous nos yeux, Paul Otchakovsky-Laurens n'est pas en train de descendre mais de remonter l'escalier. Il ne vient pas, il s'éloigne. Bientôt il sera sur le seuil de la soupente aux manuscrits, l'aura réintégrée en marche arrière, reprendra la lecture interrompue… Certains l'entendent d'ici : "très content de la voir / ravissante / beaucoup ensemble / Toi ? Mais tu / bé justement"… Ou déjà ils éprouvent en imagination l'exiguïté de l'endroit, son encombrement, et qu'en raison de la faible hauteur sous plafond il faut s'y tenir couché, assis, courbé à la rigueur. De là, selon eux, que le corps de Paul Otchakovsky-Laurens s'est incliné. De là aussi qu'il s'exaspère parfois d'une pile de documents effondrée, de feuillets mélangés, égarés, dispersés. Il les cherche longtemps sous l'ordinateur ou sous le lit où ils ne sont pas, en se redressant se fracasse le crâne, en éraflant le mur s'arrache une oreille et se tord le dos en voulant la ramasser trop précipitamment. Il peste. Il jure de renoncer définitivement au papier.

Je reste persuadé quant à moi qu'il vient bel et bien vers nous et que, serait-ce dans le noir ou au milieu des éclairs, nous trinquerons sous peu avec lui. Tout au plus, marqués d'avoir assisté à sa multiplication, nous le regarderons d'un œil nouveau, soupçonnant que des répliques de lui-même si nombreuses, et qui se sont manifestées à nous si vivement, ne peuvent que persister un tant soit peu dans l'existence. Au sein de l'original, peut-être. Ou dans l'escalier, invisibles désormais mais chacune, en cet état fantomatique, demeurée néanmoins sur la marche de sa récente apparition. Ou même dans la soupente… Ainsi, mettons, Paul Otchakovsky-Laurens est en bas avec nous. Nous lui parlons, l'entendons nous répondre, le voyons boire, s'affairer, sourire, il se montre prévenant avec chacun. De là-haut pourtant une voix nous parvient — indubitablement la sienne. Ce sont des marmonnements de lecteur. Des contentements, des ravissements, des surprises qui s'échappent en phrases ou en cris. Des rires, des râles. Des "Ah! la la" enchantés… Nous feignons d'être sourds à ces bruits. Bridant notre curiosité, nous nous retenons de tourner la tête vers l'escalier ou de regarder le plafond.

*

Ce portrait de Paul Otchakovsky-Laurens comprend des citations plus ou moins modifiées de : Georges Perec, Serge Daney, Jacques Jouet, Harry Mathews, Olivier Cadiot, Jean-Charles Massera, Marguerite Duras, Nicolas Vatimbella, Nathalie Quintane, Daniel Oster, Fred Léal, Emmanuel Hocquard, René Belletto. Il comprend aussi des emprunts virtuels ou des allusions à tous les autres auteurs P.O.L, morts, vivants et à venir. Je remercie ici chacun d'eux.

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