Moïse

30 avril 2020, 12h36 par Nathalie Azoulai

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Le documentaire de David Teboul sur Freud m’a donné envie de lire Moïse et le monothéisme. Freud commence à l’écrire en 1934, soit un an après l’arrivée de Hitler au pouvoir, qu’il publie en 1938, année de l’Anschluss et de son départ de Vienne, et en 1939, année où il meurt à Londres. Moïse est donc son dernier texte. Pour ses adieux, Freud rejoint le peuple juif dans ce qu’il a de plus originel, son prophète, mais il décide de le faire en tordant le nez. Certains ont dit que c’était un midrash déguisé, c’est- à-dire un commentaire du texte sacré, une façon pour lui de répondre au hassidisme de sa famille paternelle, et plus globalement à la judéité de son père Jakob. Peut-être. C’est un regard critique, voire iconoclaste, sur la figure d’un Moïse déjudaïsé, d’une histoire rationnalisée à l’extrême et pourtant, semble-t-il, quelque peu erronée  au regard de l’archéologie. Peu importe. Ce qui me saute aux yeux, c’est cette façon de vouloir affirmer sa judéité in extremis tout en en contestant le socle, de reprendre les tables de la loi sous son bras tout en les brisant avec fracas. J’ai tout du long pensé au Traité théologico-politique de Spinoza et au Eichmann à Jérusalem d’Arendt, des démonstrations dont on peut penser ce qu’on veut mais qui, dans tous les cas, font retour et contestent, retissent le lien et le malmènent, des textes qui ruent intimement dans les brancards de l’appartenance. A la fin de sa vie, Freud veut signifier son judaïsme, sa judéité mais pas à n’importe quel prix et, tandis que le nazisme prépare la catastrophe, tandis qu’il ne se fait plus d’illusions sur le sort des juifs d’Allemagne et d’Autriche, il ne parvient pas à embrasser simplement ce destin, ne s’y coule pas, ne s’y confond pas, ne renonce pas à être d’abord et avant tout un Juif occidental.
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