Bal de sortie

07 mai 2020, 21h41 par Nathalie Azoulai

Il y a les fêtes auxquelles on va et les fêtes auxquelles on rêve. A celles-ci, on se transporte comme vers des horizons joyeux, lumineux, pleins d’une foule accueillante. Tenez, prenez qui se profile à l’issue du déconfinement, par exemple, un beau soir de juin. A quoi ressemble-t-elle ? Qui réunit-elle et comment ? Qui se risque à l’organiser et qui à y aller ?
Imaginons-en un instant le carton d’invitation et, dans la foulée, tantôt l’impatience qui nous saisit telle la jeune débutante en route vers son  premier bal, tantôt l’appréhension de qui ne sait plus faire les gestes et qui de toute façon redoute d’en mourir. Et voilà que les vivantes fêtes de naguère se raidissent pour adopter la lenteur de cérémonials empesés, gauches, robotiques, qui ne donneraient envie d’y aller à strictement personne. Et notre belle fête de rejoindre celles que la littérature début de siècle aime mettre en scène, celle de Clarissa dans Mrs Dalloway ou celle de Proust dans Le Temps retrouvé, ces fastes mondains coupés de monologues et de confidences sinistres, ces virevoltantes évaluations qui pondèrent sans cesse l’allure et le statut pour établir la cote ou la décote de ses hôtes, sans oublier, bien sûr, le paramètre des paramètres, à savoir la masse des rides et des années qui les encombre. Autant de fêtes qui commencent bien et se finissent mal. Reste donc à savoir de quels paramètres s’enorgueillira notre grand bal de sortie pour promouvoir ses nouvelles valeurs : l’élégance de la gestuelle barrière ? la beauté du masque aux normes ? l’intense rayonnement du regard qui s’en échappe? Ou tout simplement le sens de l’avenir aussi obscurci soit-il et l’art de marcher dans le noir sans se cogner ?
Plus on la regarde au loin et plus notre belle fête, telle une mer houleuse, promet à chaque instant de monter mais aussi de se retirer, nous laissant avec juste un peu d’eau aux chevilles, à poil devant l’immensité, penauds dans le ressac où miroite ce qui a été perdu. Alors viendrez-vous ?
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