Pont de l’Alma

26 janvier 2021, 21h09 par Édith Msika

La flamme de la princesse Diana, grosse crème glacée dorée, occupe le carrefour. Elle est morte dans le tunnel de nos illusions : trop beau, trop théâtral. Morte dans un tunnel sale, peu avant le tournant du millénaire, mais on ne savait pas que c’était un tournant, seul son chauffeur le savait, peut-être. Quand ça va tout droit mais que ça tourne. Ça allait tout droit. Puis la suite.


Vingt ans ont passé. Ils ont organisé le monde différemment. Ça a été à la fois fulgurant et brouillon. J’ai rien eu à faire, non plus que l’institution qui m’employait, qui a disparu corps et biens. La révolution est loin, si loin.

Dilution des corps sociaux dans les algorithmes dominateurs. Remise des clés de la boutique à l’intelligence artificielle. Fin annoncée des relations sexuelles, du frottement des chairs triomphales, oubli notable de ladite libération sexuelle, voire de toutes les libérations. Plus personne ne cherche à se libérer de quoi que ce soit. Il n’y a plus lieu. Tabula rasa.

 

Je marche sans choisir mon pont, celui-ci plutôt qu’un autre. Tout à coup, c’est devenu gai, le ciel, le fleuve, la pauvreté non intentionnelle des gestes artistiques : coquilles d’oeufs brisées, lambeaux de déclarations, tissus déchiquetés, compressions hâtives. Faire oeuvre à tout prix. Jeunes filles en justaucorps rose tournoyant, voix sépulcrales censées prédire la catastrophe, spectacle flou sous casque de réalité virtuelle, comme si nous n’y étions pas déjà, dans la réalité virtuelle. Je jette un oeil au fleuve ; il charrie des déchets sous le soleil dense. Je suis moi-même un déchet ; je vais me trier. Je ris. Aujourd’hui, l’air n’est pas complètement irrespirable.

 

Je marche seul, c’est une chanson du siècle dernier. Le mensonge a tout envahi. Il n’y a plus de vérité, tout ment. C’est plus simple. Rétablir la vérité n’a plus de sens. Au loin des camionnettes des Compagnies Républicaines de Sécurité vrillent les rives de la Seine. Elles se déplacent au-dessus d’un bateau nommé Brigitte Bardot.


*


La nouvelle église russe brillait, ils avaient bâti des coupoles archi-brillantes, aveuglantes, d’une teinte entre l’argenté et le doré, indécidable, pour les russes parisiens, pour que la grande Russie scintille à nouveau. Les abords étaient encore en travaux, comme l’entièreté de Paris, en chantier, sans que nul n’en sache les raisons. Je continuai de promener ma vacuité partout, sans prise nulle part. J’entrai, après les vérifications usuelles de mon sac en bandoulière.


Un jeune pope, un livre à la main, sortait d’une pièce. Il souffla en passant sur un seul cierge. L’avait-il choisi ? Des visiteurs admiraient les icônes enchâssées, ornementées d’or et d’argent. Des chants liturgiques se firent entendre, plus fort puis moins fort, puis encore plus fort, comme l’annonce d’une messe. Les voix envahissaient l’espace de cette cathédrale trop neuve, trop propre, trop lisse. Des femmes se signaient devant les icônes. Une femme probablement inculte prononça : une merveille… de richesse à propos de ce qu’elle voyait, or, argent, brillant. Le jeune pope avait fait le tour de son domaine et ressortait par la porte d’entrée.


Je ne suis pas mille personnes ni même deux. Une et une seule. Ce que je ne suis pas en tant que non-princesse, c’est d’une richesse, d’une puissance vertigineuse : ne suis pas britannique, ne suis pas associé de près à la couronne royale du Royaume-Uni, ne suis pas mère de deux garçons, ne suis pas morte dans un tunnel.
Plutôt français, roturier, célibataire, vivant dans un tunnel métaphorique.
La princesse n’a pas eu le temps de devenir. Je ne me suis pas vraiment penché sur la question au moment où l’événement s’est produit. Mais je suis devenu. C’est une différence de taille. Nous sommes, les vivants qui ont franchi le seuil du nouveau millénaire, nés au milieu du précédent siècle, des amortisseurs de mémoire. Nous revenons, nous fouillons les poubelles de l’histoire, nous relisons nos propres histoires. Je ne sais pourquoi j’emploie subitement ce "nous" alors que je ne me sens relié à rien, lâché sans frein dans la ville que j’arpente : je n’ai plus besoin de ralentir, mon corps le fait pour moi. La vieillesse, c’est pratique, on ne choisit plus son allure.


Parallèlement à mon vieillissement et à celui de nombre de mes contemporains qui n’ont pas disparu, comme aiment à euphémiser les rubriques nécrologiques, la disparition est le régime qui domine les concrétions naturelles. Mais on ne sait pas si le rythme du mouvement de la disparition relève de l’entropie coutumière ou bien change en fonction des activités infligées à ces mêmes concrétions.
Je le constate avec la nourriture. On est obligé de s’intéresser à ce qu’on mange, de près, à la loupe. On ne peut plus juste manger. Il faut prolonger chaque bouchée d’une pensée en filaments arborescents jusqu’à l’origine. L’origine de la viande, de l’animal, de l’élevage, de l’abattage ; du légume, de sa culture. La pensée de la probité, de l’éthique. La pensée de la nourriture contamine par cercles concentriques l’intégralité de la pensée. Étymologiquement, pensare signifie peser, apprécier, évaluer. On pèse. C’est la pesante tonalité continue de ce début de siècle qui s’éternise. Ça tombe, comme les organes et les chairs qui tombent. C’est la gravité aux deux sens du terme : la loi de la gravité, et l’absence de légèreté, la gravité donc. Une époque pesante. Je me répète. Pourquoi échapperais-je au sort commun ?


*


J’ai revu la flamme, la crème dorée, l’autre jour, furtivement : beaucoup plus petite que dans ma mémoire, un peu chichiteuse même. Je me suis fait la réflexion en passant. Je me demande si je n’ai pas exagéré les rôles, de la princesse, de la liberté, de l’église orthodoxe russe. Pourtant quelque chose se passe entre l’Est et l’Ouest et vice-versa, un fait secret relié par le pont de l’Alma, entre la Flamme de la liberté et le Centre spirituel et culturel orthodoxe russe. Leurs rondeurs se répondent discrètement. Et la matérialité crémeuse de leurs métaux exhibés est bien à la mesure du mensonge politique de leurs régimes respectifs.


Alors, d’un autre point de vue, a surgi la vieille dame de fer, roide élancée dans le ciel, fine sur ses quatre jambes grêles. Le tiers-exclu, le vrai et le faux imbriqués, indissolubles, amants pour toujours.
Dans l’incapacité où il était de résoudre le problème posé par les deux monuments crémeux disposés de part et d’autre du pont de l’Alma, apercevant latourEiffel, il poussait un soupir de soulagement. Hésiterait-il longtemps ? Il était clair que l’apparition de la tour Eiffel était l’abolition même de tout point de vue ; qu’elle se cachait sous sa hauteur et son piquant pour signifier la rondeur ; que les deux monuments mous et dorés l’étaient faussement ; que l’inversion générale était à l’oeuvre.


La fière haute taille de la demoiselle de fer puddlé, tangente à la rondeur du globe, faite de ce qui deviendraient les déchets les plus pénibles à recycler, était sûrement vilipendée pour cela…certains se posant de plus en plus explicitement la question de la détruire puisqu’elle n’avait plus de justification pour la science, mais pour le divertissement seulement.
Il avait chaud. Il s’assit sur un banc et s’épongea le front. Il ne savait rien ni de la télévision ni de la tour Eiffel ni des monuments dorés de l’Est et de l’Ouest. Il était dans un décor de dessin animé, quelque chose comme ça, personne ne se rendait compte que les monuments étaient devenus ridicules, que la liberté, la religion, le divertissement, tout était parfaitement obsolète. Et qu’il n’avait, pour autant, aucune envie de se supprimer. Rester et continuer, quoiqu’il lui en coûtât.

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