Le Mans

08 novembre 2009, 00h00 par Charles Pennequin

Je suis libre de faire ce qu’il me plait au Mans. C’est ce qu’elle me dit. Elle me dit aussi si je veux je dis des choses mal, des choses je veux dire si je veux je dis c’est pas bien. Le Mans c’est moche. Il pleut tout le temps, les ruelles sont encore pleines de boue, on n’a rien nettoyé depuis les sœurs Papin. Je dis ça si je veux. Si ça me plait de dire comment elles sont les rues je le dis. Par exemple au Mans, car on dit pas « à le Mans », mais « au Mans », c’est la première chose qu’il faut savoir en arrivant. Donc au Mans, quand il fait beau malgré tout et que c’est dimanche, il y a le marché du centre ville, beaucoup d’artistes qui exposent au Vieux Mans viennent aux jolies terrasses, face au marché où le fromage coûte cher mais il est réputé, car si on veut des marchés pas chers et pas réputés et sans terrasse ni artistes, il faut aller un peu plus loin, à Pontlieue ou aux Sablons, c’est ce qu’on nous dit quand on arrive au Mans, on nous dit maintenant dans le Vieux Mans il n’y a plus que des gens bien, et tout le monde se presse sur les hauteurs et profiter du bon air. Ouf ! Plus de pauvres au Vieux Mans ça fait du bien, c’est ce que je me disais quand je suis arrivé là, je me suis dit où on va me mettre ? finalement on a trouvé un petit endroit sur le boulevard Geneslay avec ma famille et faire connaissance avec le concierge, qui baptisait gentiment ma fille du nom de « pétasse », où fréquenter la population populaire, car Le Mans est populaire dans sa périphérie et les gens sont plutôt marrants. Ils sont tranquilles, se portent plutôt bien, ils ne s’empoisonnent plus avec les rillettes et les 24 Heures ont toujours un franc succès. Mais bien sûr, Le Mans c’est surtout son haut mur quand on arrive, ou plutôt quand on se perd un peu dans la ville, on tourne autour des places, on va à la place de la République, puis on se dirige vers les Jacobins, ne me demandez pas comment, puis on prend direction les pompiers, puis direction Auchan, et juste quand on revient d’Auchan, et qu’on passe par la rue Sieyès par exemple, et qu’on traverse la Sarthe, et pas la SartRe, car les sarthois disent toujours « Jean-Paul Sarthe », et qu’avant de passer sous le pont où les gens se jettent pour se suicider, d’un coup on voit une belle pelouse et un très haut mur de l’époque gallo-romaine. Car Le Mans c’est un peu notre Byzance de la Loire, disait l’ancien maire monsieur Jarry, qui n’est pas un cousin éloigné d’Alfred, avec sa cathédrale très majestueuse et une professeure d’université qui est la mère de François Fillion et qui porte cette fierté moyenâgeuse à bout de bras. Le Mans et son université, Le Mans et son pôle technologique, Le Mans et ses intermittents notoires qui manifestent dans la ville et dans celle de l’ancien ministre, et aussi Le Mans et tous ces métiers sur la sellette et qui font grève, un peu comme partout. Sauf que Le Mans c’était une ville communiste ! Seulement aux communistes il ne fallait pas prononcer le mot le-mans car le mot le-mans c’était comme dire « le mot le-mans ment », pour paraphraser un des refrains de la résistance. Car pour les communistes c’était mal vu de dire le mot le-mans depuis que l’ancien maire, Jarry Robert né à Connerré en 1924, l’année du manifeste du Surréalisme, et qui n’a pas encore demandé un cure-dent, avait rendu sa carte. Cependant, le nouveau maire pense qu’il faut maintenant taire les querelles anciennes et repartir d’un pas neuf, ou repartir avec la ferme intention, ou repartir sur de bonnes bases, ou repartir sous d’autres lambris ministériels, ou repartir sous de meilleurs auspices, ou repartir sous les applaudissements, ou repartir avec de bonnes résolutions, et d’ailleurs les étudiants des Beaux-Arts pensent à faire des jolis cartons d’invitation qui correspondent à la charte de la communication culturelle de la ville, qui précise sur son site Internet le rôle de carrefour de l’Ouest de cette ville, carrefour que la SNCF voudrait bien contourner. Le Mans c’est aussi une très belle campagne, dans laquelle on peut, par exemple, visiter la chapelle de Verniette avec ses belles peintures murales, et boire du Ricard au même prix qu’à Paris, et tomber amoureux à Conlie ou croiser une couleuvre sur la route romaine. Tout ça avec une voiture Renault de préférence, car là-bas il reste une poignée d’ouvriers dans l’usine Renault, ainsi qu’un comité d’entreprise dirigé par la CFDT et qui a décidé de bazarder sa bibliothèque, car maintenant on ne lit plus, on va au MEGA C.G.R de Saint-Saturnin,16 films à l’affiche, avec sa Renault qu’on aura fait réviser chez un très bon garagiste à Béner, c’est là où j’habitais. Béner ça colle Le Mans mais ce n’est pas Le Mans, c’est Béner, c’est juste à côté du quartier Chasse Royale, qu’on ne faisait pas visiter en bus aux nouveaux manceaux à l’époque de l’ancien maire, qui n’a aucune parenté avec Ubu Roi, mais qui pensait que c’était le quartier des riches, alors que maintenant il y a des riches partout, et des pauvres aussi, un petit peu partout on croise des pauvres et aussi quelques riches au Mans, où il y aurait encore tant de choses à dire sur la ville, sur les gens, qui font leur course, qui attendent après le bus, qui meurent devant leur télé, qui s’éteignent en regardant TF1, et tout ça au Mans, d’autres encore qui travaillent, ou qui voudraient travailler, d’autres délocalisés, d’autres qu’on occupe culturellement, industriellement, politiquement, et tout ça au Mans, et d’autres enfin, c’est à peu près les mêmes, qui attendent que tout ça leur prête vie. Mais il y a aussi des vivants au Mans. Il y en avait. « Ç’a eu vécu » comme on dit, gravement, au Mans. Ç’a eu aimé aussi, bon an mal an, et puis ç’a eu mourut. Eh oui ! ça s’est vu enterré, et tout ça rien qu’au Mans !

Charles Pennequin Le Mans dans Libération du 24 septembre 2007

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