MERIDA VENEZUELA (HAUTS ET BAS)

04 janvier 2017, 21h16 par Patrice Robin

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            Depuis 2008 et le crash d’un avion de la Santa Barbara Airlignes, l’aéroport de Mérida n’accueille plus de vols commerciaux. Nous devons effectuer le nôtre, Cédric, Kiko, Vincent(*) et moi, de Caracas jusqu’à Mérida et sa Foire internationale du livre, à bord d’un appareil de la Petroleos de Venezuela SA, la compagnie pétrolière nationalisée mettant sa flotte à disposition des autorités et, à cette occasion, du Centre National du Livre vénézuélien. La veille du départ, notre vol est annulé, l’avion qui nous était réservé ayant été requis au dernier moment, ainsi que tous ceux de la Petroleos, pour aller chercher les ministres du pétrole de la zone Caraïbes conviés à une réunion d’urgence dans la capitale vénézuélienne. Le seul appareil disponible devant emmener, en plus de l’ambassadeur de France, pays invité d’honneur de la manifestation, et A. notre accompagnatrice, quatre travailleurs chavistes missionnés pour apporter, en ces temps de pénurie, de la nourriture dans ces coins reculés des Andes, ne dispose plus que d’une place. Nous tirons au sort : je suis l’heureux élu.

           La météo est mauvaise sur Mérida ce vendredi matin 27 mai, l’atterrissage sur l’aéroport de la ville jugé dangereux. La solution proposée par le pilote est de le tenter quand même puis, en cas d’impossibilité, d’atterrir sur celui d’El Vigia, 70 km à l’ouest de Mérida, et de gagner cette dernière en taxi. J’essaie de me rassurer en suivant le pilote aux larges épaules jusqu’à l’avion, en l’écoutant plaisanter avec son copilote. En pensant aussi, un peu plus tard, assis dans un des sept confortables sièges en cuir, que, transportant de temps à autre des ministres, cet appareil doit être régulièrement entretenu. Quand nous décollons, je croise quand même les doigts, puis, une fois dans le ciel, me dis que je ne peux plus rien y faire, qu’au moins, en cas de crash, mes proches auront la satisfaction de voir mon nom figurer dans la presse française auprès de celui de l’ambassadeur de France au Venezuela.

             Durant le voyage, je l’interroge sur les différents postes qu’il a occupés, Bagdad, Khartoum, Téhéran, San Francisco, Jérusalem, ne lui pose aucune question sur la crise vénézuélienne. J’ai lu sur le site de l’ambassade que la France appelait les parties au dialogue et sais qu’il ne m’en dira probablement pas plus, devoir de réserve oblige. Il échange quelques mots avec les deux travailleurs chavistes qui nous font face, je comprends qu’il est question de leur lieu de destination, de leur mission. Derrière nous, les deux autres rient de bon cœur en visionnant des vidéos sur un iPhone.

         Apparait d’abord, un triangle de toits rouges, immeubles ou maisons, tuiles ou tôles, on ne distingue pas, rues tracées au cordeau à la base du triangle qui se rétrécit soudain en son sommet, devient bande étroite, laquelle s’enfonce au creux d’une vallée, sur plusieurs kilomètres. Tout autour des massifs et au fond une barrière de montagnes plus sombres, parmi lesquelles l’une dominant toutes les autres, le Pic Bolivar, m’informe l’ambassadeur, le plus haut sommet du pays, culminant à près de 5000 mètres. Le ciel est dégagé au-dessus de Mérida.

 

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            Comme à Caracas, nous sommes logés dans un hôtel confortable : petites suites avec terrasse dans des bâtiments bas de style mexicain, jaunes, verts, rose, bleus, parc arboré et fleuri, bar de semi-plein air au bord d’une vaste piscine et aucune trace au restaurant de la pénurie de nourriture dont parle la presse internationale. De jeunes, très jeunes militaires (l’hôtel a été nationalisé) contrôlent distraitement les entrées et sorties de véhicules et abandonnent leur poste dès que la nuit tombe ou, plus rarement, quand il pleut.

            L’hôtel est situé dans les beaux quartiers, rues larges, hauts murs, certains surmontés de barbelés, villas avec palmiers se découpant dans le bleu du ciel sur fond de fils électriques ou de téléphone, je ne sais, tirés, sans aucune cohérence apparente, d’une maison à l’autre, d’un poteau à l’autre. Je prends des photos à travers la vitre de la voiture. Dans les quartiers modestes, les écheveaux de fils sont tissés si serrés au sommet des poteaux qu’on peine parfois à voir les façades. Ces dernières sont pour beaucoup défraîchies, des pièces ont été rajoutées au sommet de certaines maisons, murs en briques restés à l’état brut, toits de tôles, portes et fenêtres rafistolées. Dans une rue, deux poubelles en plastique posées, la première, au sommet d’une colonne de ciment, l’autre sur un toit terrasse, les deux de couleur bleu foncées se détachant sur fond de ciel d’été et d’immeubles colorés.

            La voiture ralentit dans les quartiers commerçants, je photographie des panneaux publicitaires, celui vantant les mérites d’un constructeur immobilier proposant des maisons bon marché à structure métallique No esperes mas TU CASA YA !!! , des devantures aussi, celle d’une quincaillerie comme je le fais chaque fois que j’en vois une, en souvenir de celle où j’ai grandi, pense en lisant son enseigne FERRETERIA, comercial EURABEL y Sucesores à celle qui se balançait au-dessus de l’entrée du magasin familial ROBIN Pierre quincaillerie droguerie et à laquelle je n’avais jamais envisagé, moi, d’ajouter et successeur. Des étals sont installés sur les trottoirs sous des parasols, on y vend principalement des fruits. A quelques mètres d’une montagne de prunes qui ne semble intéresser personne, une longue file d’attente devant un petit supermarché, comme partout dans le pays depuis que la nourriture, produits de base compris, est venue à manquer. Je prends discrètement une photo. Nous croisons un 4X4 à la galerie croulant sous les roues de secours et, j’imagine, parce que protégées par des bâches, de pièces de rechange, précieuses depuis que devenues introuvables au Venezuela. Des sigles de sponsors s’affichent sur les portières parmi lesquels ceux d’une chaine de télévision française. Impossible d’apercevoir le visage des aventuriers à travers les vitres maculées de boue. Nous traversons, sans nous arrêter, le centre ville colonial. J’aperçois de loin la cathédrale, l’une des plus belles du pays me dit A., le temps presse, c’est l’heure d’une première rencontre avec le public.

 

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            Un homme aux visage buriné et mains épaisses, de paysan, me dis-je, des Andes évidemment, entre dans la salle au beau milieu de mon intervention. Par erreur, j’en suis persuadé. Il s’assoit au fond, puis à l’heure des questions lève la main et me demande quels sont mes auteurs de chevet. Alors je repense aux 700 livres que le Président Chavez disait avoir lus pendant son incarcération de 1992 à 1994 suite à une tentative manquée de coup d’état. On nous avait affirmé lors d’une précédente rencontre à Caracas que cette plongée dans la littérature lui en avait fait découvrir toute l’importance et mettre en place son plan de lecture révolutionnaire avec, entre autres, distribution gratuite de livres jusque dans les campagnes les plus reculées, celles de Mérida sûrement.

            Je lis aujourd’hui qu’on pouvait trouver parmi les livres approuvés par Chavez d’abord Les Misérables de Victor Hugo, lecture qui l’avait, disait-il, converti au socialisme, Allez en Amérique Latine. Il y a beaucoup de Jean Valjean en Amérique Latine. Beaucoup. J'en connais certains. Vous voulez connaître Fantine ? Il y a beaucoup de Fantine en Amérique latine, et en Afrique également. Vous voulez connaître la petite Cosette et tous les autres... vous voulez voir Marius ? Ils sont tous là-bas, en Amérique Latine. Ensuite, bien sûr, Le manifeste du Parti communiste et, de façon plus surprenante, le Don Quichote de Cervantes, livre qui peut nous nourrir d'un esprit combattif et d'une volonté de réparer le monde. Tous ces ouvrages choisis pour renforcer le socialisme du 21ème siècle, ce que l'opposition avait dénoncé comme une politique d'endoctrinement. Figuraient également sur la liste, entre autres, Edgard Allan Poe et Oscar Wilde. 

            Marguerite Duras et Annie Ernaux, mais aussi François Truffaut et Jean-Luc Godard sont cités par les étudiants assistant à la deuxième rencontre, celle qui se tient le lendemain à l’Alliance française. Des photos prises durant cet échange me sont parvenues. Je les regarde aujourd’hui en me demandant lesquels parmi ces jeunes hommes et femmes quitteront définitivement le Venezuela si la situation continue à se détériorer, pour gagner l’Espagne (la file d’attente pour Madrid était impressionnante à l’aéroport le jour de notre arrivée) ou la France, pays dont certains parlent la langue parfaitement. Sur une de ces photos, on aperçoit A. notre accompagnatrice qui a choisi de rester, parce qu’elle croit encore, dit-elle, à l’avenir du pays. Sur une autre photo, de groupe, à ma gauche, H., français et professeur à la retraite de l’université de Mérida. Nous avons sympathisé. A. et moi sommes allés boire l’apéritif chez lui, dans sa grande maison qu’il cherche à vendre, l’inflation galopante ayant fait de ses 45 000 bolivars de retraite mensuelle (trois fois le salaire minimum) l’équivalent de 30 dollars. Un de ses enfants vit en Espagne, sa famille en France, il peut difficilement désormais, nous avoue-t-il, leur rendre visite. Nous l’invitons à partager notre dîner à l’hôtel. A la grande table où nous nous installons, quelques écrivains vénézuéliens invités de la Foire, des officiels, un ancien ministre, resté un mois en poste me dit H.. Il est jeune, la trentaine, large d’épaules et cheveux ras. Les ministres de la culture et de la communication que j’ai vus en photo sont jeunes également, le premier, fin, cheveux longs noués en catogan, le second, épaules larges et cheveux ras lui aussi, tels Chavez et Maduro, portant sur cette photo, comme ce dernier parfois, tee-shirt rouge sous chemise kaki au col largement ouvert.

 

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            Le téléphérique de Mérida gagne, en 12,5 km, le Pico Espéjo et l’altitude de 4765 mètres. Fermé depuis 2008, pour cause de câbles détériorés, l’installation a été entièrement refaite, les câbles bien sûr, mais aussi les pylônes, cabines et stations. Seules les fondations de ces dernières ont été conservées et à la plus haute ont été adjoints un bar, un restaurant, un musée et une terrasse panoramique. Le tout conçu dans un design avant-gardiste et les cabines peintes aux couleurs du Venezuela, fier de son plus haut téléphérique du monde. La foire du livre est l’occasion de le remettre en fonctionnement pendant un week-end avant sa réouverture au public. Ceux qui ont le privilège de l’emprunter sont les officiels, les écrivains invités de la Foire, les employés de la fonction publique et des entreprises nationalisées accompagnés de leur famille.

            Toutes les places assises sont occupées, la cabine en compte quarante. A quelques pas de moi, restées debout, deux jeunes femmes aux longs cheveux bruns et à la peau mate, au type indien prononcé. Je pense à ceux occupant la région avant l’arrivée des conquistadors, descendant des Incas, ai-je lu. L’une des jeunes femmes a les lèvres peintes en rouge pâle, les yeux très noirs, le regard un peu triste. Un grand sourire par contre sur le visage d’une femme un peu plus âgée lorsque je lui demande la permission de la prendre en photo. Elle a aussi les cheveux et les yeux très noirs, la peau mate, les lèvres peintes en rose et porte un bonnet aux couleurs vives. On voit son reflet dans une vitre au second plan, sur fond de masse rocheuse, trainées de brouillard et taches vertes de végétation, celles de la montagne au flanc de laquelle nous nous élevons. La femme fixe intensément l’objectif, son visage est un peu ridé, extraordinairement lumineux. Je ne sais si c’est son fils qui figure sur la photo suivante, j’ai pris à la dérobée celle d’un adolescent assis près d’elle. On voit en gros plan, dépassant de sa capuche, le profil de son visage découpé sur fond de lumière blanche, la toute base de son front, l’arrête de son nez, cassée en son sommet, ses lèvres closes, son menton légèrement en retrait, le tout dessinant une noble courbure.

            Le parcours est divisé en quatre tronçons. Nous changeons de cabine à chaque station. Bâtiments en béton brut, tourelles d’acier, rouleaux de câbles épais, une impression de solidité et de sécurité. Le brouillard s’épaissit à mesure que nous montons. On ne voit rien, ni bien sûr Mérida dans sa vallée, ni les montagnes alentour, encore moins le Pic Bolivar. Peu avant l’arrivée à la troisième station, H., qui nous accompagne, me montre le départ d’un sentier. Il chemine à travers les Andes de village en village dans lesquels on peut passer la nuit. Une semaine de marche, des mulets portent les sacs, je lui dis que je reviendrai, qu’il sera mon guide. Une légère impression de flottement en gagnant la quatrième et dernière cabine. Accrue lorsque nous la quittons à Pico Espéjo, les tempes prises dans un étau aussi, une légère nausée. H. me recommande de marcher lentement, de ralentir mes mouvements. Nous gagnons l’extérieur. Le paysage est plongé dans le brouillard. On distingue à peine, au bout de la longue terrasse aménagée pour jouir du panorama, la statue de la Vierge des neiges sur son rocher. Un photographe et une journaliste nous accompagnent. Je pose pour le premier au pied de la statue. L’atmosphère est humide, glaciale, je n’ai pas prévu de vêtement chaud pour le séjour, il y a un peu de vent, mes cheveux sont en bataille, la photo est prise en légère contreplongée, l’écrivain voyageur, mains dans les poches de sa saharienne, besace kaki en bandoulière, regarde en direction du plus haut sommet du Venezuela, invisible. Au retour la journaliste me demande mes impressions sur le téléphérique, le pays. Je dis qu’il est bon de prendre de temps à autre de la hauteur, que cela permet d’y voir plus clair.

 

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            L’avion de la Petroleos prévu pour notre retour ne sera pas au rendez-vous. L’ambassadeur, parti un jour plus tôt, a gagné l’aéroport d’El Vigia et emprunté une ligne commerciale. A. envisage que nous fassions de même avant d’apprendre que tous les avions sont complets pour les jours suivants, que nous ne pouvons compter que sur d’éventuels désistements. Il est donc décidé que nous retournerons à Caracas en taxi, presque sept cents kilomètres, une traversée de tout le nord-ouest du pays.

            Je fais le tour du véhicule au petit matin, constate, sans en parler à A. que les pneus sont lisses, pense qu’il nous faudra, avant de gagner la plaine, faire deux cents kilomètres sur des routes de montagne. Dès que nous commençons à rouler, je constate aussi que les vitesses passent difficilement, que la boite craque à chaque changement. Le chauffeur est un jeune homme un peu pâle, habillé modestement. La course, rétribuée 130 dollars aller retour, environ dix fois le salaire minimum, est pour lui une aubaine. Dans les faubourgs de Mérida, il quitte la route, s’enfonce dans des ruelles et stoppe devant une maison. Une jeune femme en sort, un sac plastique à la main, et le lui donne par la vitre baissée. Ils se font un petit signe avant qu’elle ne s’éloigne. J’aperçois dans le sac posé sur le siège passager des affaires de toilette, un tee-shirt, une paire de baskets, notre chauffeur dormira à l’hôtel et reviendra le lendemain. Il doit s’y reprendre à plusieurs fois pour redémarrer.

            Après Mérida, la route serpente dans une vallée, étroite et sinueuse, longe des villages dominés par des cultures en terrasses, puis elle s’élève doucement, encore plus sinueuse, il faut changer de vitesse souvent, la boite continue de craquer, je m’habitue. Le paysage, mi- verdoyant mi-rocheux, devient de plus en plus majestueux à mesure que nous prenons de l’altitude, immenses trouées de ciel, sommets enneigés, les petits villages s’éloignent. Nous en traversons d’autres, je note les noms, El Vergel, Capilla de piedra, La Mucuchache. Les façades sont défraîchies, leurs couleurs, vieux rose, vert pâle, bleu clair, largement passées. Beaucoup de maisons ont été agrandies, comme à Mérida la plupart des extensions sont demeurées inachevées. Pas un village non plus sans croix ou calvaire de pierre, on a le temps de les admirer, le chauffeur respecte scrupuleusement les priorités, franchit au pas les ralentisseurs. Des hommes sur le bord de la route, l’un plongé sous le capot d’une vieille américaine, un autre sur une moto à l’arrêt en maillot rouge de footballeur de l’équipe nationale d’Espagne, d’autres encore assis, attendant on ne sait quoi. Je filme avec mon appareil photo à travers le pare brise et les vitres. En guise de bande son, la radio en sourdine, des chansons de variétés. Près de moi, A. est plongée dans un profond sommeil. Elle en sort lorsque nous nous arrêtons à une station service pour un café. Je photographie une femme, son visage en très gros plan, de profil, son regard fixant le lointain, sa gravité.

            A la sortie des Andes, un premier contrôle routier, nous en aurons une vingtaine tout au long de la journée, tantôt de policiers tantôt de militaires. Ces derniers nous regardent passer d’un œil distrait, l’autre rivé à l’écran de leur iPhone. Le chauffeur prend soin à chaque fois de baisser sa vitre sans qu’on le lui ait demandé. Lors d’un de ces contrôles, un policier fait lentement le tour de la voiture et signale une ampoule défectueuse à l’arrière. Le chauffeur vient puiser dans la liasse de bolivars mise à sa disposition par A. pour les frais de voyage et l’affaire s’arrête là.

            La route à quatre voies, en très mauvais état, longe des zones industrielles, des grandes entreprises, à l’arrêt pour certaines, faute de devises pour payer les matières premières, la plupart importées. Lors des traversées de villes, la voiture cale à chaque feu. Le chauffeur a de plus en plus de difficultés à redémarrer. A., qui s’est éveillée, l’interroge. Il va réparer, au prochain arrêt. A l’entrée de San Carlos le taxi cale à nouveau, définitivement cette fois. Des voitures klaxonnent derrière nous. Nous sortons tous trois, le chauffeur plonge sous le capot pendant qu’A. et moi allons l’attendre une centaine de mètres plus loin dans une station service où nous espérons trouver du café. En vain. Une quinzaine de minutes plus tard, nous reprenons la route, pour peu de temps, il est largement l’heure du repas. Je profite de notre arrêt au restaurant pour recharger aussi les batteries de mon téléphone et de mon appareil photos, dois vider en partie mon sac de voyage dans le coffre du taxi pour retrouver mes chargeurs.

            A. qui dort peu, sauf en voyage, m’a-t-elle averti, replonge dans le sommeil après le repas. Quand elle s’éveille deux heures plus tard, elle regarde distraitement la route, puis avec attention et bientôt inquiétude. Le taxi a pris une mauvaise direction à l’entrée de Valencia, celle du nord, de Puerto Cabello, le port maritime le plus important du pays. A. insiste pour que nous fassions demi-tour le plus rapidement possible. Il n’y a pas de voies de dégagement à proximité. Seul le muret qui sépare l’autoroute en deux s’interrompt de temps à autre. Le chauffeur se gare sur la bande d’arrêt d’urgence à la hauteur d’une de ces brèches, puis profitant d’une brève interruption de la circulation, traverse l’autoroute en faisant crisser ses pneus, s’engouffre dans la brèche et reprend la direction de Valencia. Il est bientôt dix sept heures, la nuit commence à tomber.

            L’autoroute sur laquelle nous roulons est la moins sûre du Venezuela, m’informe A., des bandits de grands chemins y déposent parfois des obstacles la nuit, rochers, troncs d’arbres, forçant les voitures à stopper, arrêts dont ils profitent pour dévaliser, enlever de temps à autre, n’hésitant pas, si l’on résiste, à tuer. Elle ajoute que les meurtres d’une miss Venezuela et de son compagnon dans ces circonstances, deux ans plus tôt, ont fait la une de tous les journaux nationaux. Leur petite fille, dissimulée à arrière, allongée sur le sol, demeurée miraculeusement saine et sauve, a fait, elle, pleurer dans les chaumières. Je me sens soudain hautement désireux de retrouver Caracas qui, bien que classée ville la plus dangereuse du monde, me parait soudain nettement plus sûre que cette autoroute à peine éclairée sur laquelle, maintenant que nuit est tombée, nous sommes, me semble-t-il, terriblement seuls.

            Le bonheur d’être de retour sain et sauf, le plaisir de retrouver mes compagnons, m’ont fait oublier dans le coffre du taxi une paire de chaussures sortie de mon sac de voyage lors de l’arrêt repas. A coup sûr, mes modestes mais fines Clarks bleues, payées environ cinq fois le salaire minimum vénézuélien, ont trouvé preneur, à Mérida probablement, où donc, avec bonheur, je demeure, encore un peu.

 

(*) Cédric Gras, Kiko Herrero et Vincent Ravalec.

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