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OUJDA / 9-13 octobre 2019

30 octobre 2019, 07h09 par Paul Fournel

Lorsque j’ai dit à mes amis que je partais au Maroc, ils m’ont dit « Super! », j’ai précisé à OUJDA et ils ont dit « Pas de pot ».

Changer de terminal à Casa c’est changer de monde. On passe de l’International au National, des restaurants chics à la sandwicherie, des cinq somptueuses mannequines brésiliennes qui travaillent pour Chanel aux femmes voilées, de l’anglais à l’arabe, de la précipitation à la patience. Sur le chemin de l’un vers l’autre les policiers veillent et tamponnent, assurant une douce transition entre les mondes.

Je reçois enfin sur mon écran le programme du colloque sur la Transmission que je réclamais depuis des jours. Le temps qu’il fasse le chemin, la conférence qu’on m’avait demandé de faire s’est transformée en table ronde. Je dois changer mon projet. Cette attente de cinq heures à Casa est donc bienvenue. Lorsque je lève la tête de mon travail, je vois, à travers les vitres, qu’il fait beau et pourtant gris.

Dans l’ATR qui nous hélice vers OUJDA, le commandant de bord invite les passagers à regarder sur la gauche de l’appareil car nous allons bientôt survoler la ville de « Meknes-City. » Meknes-City! La ville du Sherif Bénabou dont je vais voir, en me penchant, toute la parentèle, sous des Stetsons, déambulant!

Le spectacle d’ouverture est arabo-andalou. J’y arrive aussi en retard que mon avion. Je me glisse dans la salle et je me retrouve au Caire : les spectateurs vont et viennent, mangent, bavardent. Tous ont le portable allumé. La salle est immense avec quatre balcons vides. Sur scène, l’orchestre qui finit sa prestation est classique : ouds , mandoline, tambourin, derbouka, violon. On lui a toutefois ajouté un clavier qui saupoudre cette belle musique d’une mélodie occidentalisée du plus sinistre effet. Le morceau terminé, c ‘est un chanteur de flamenco qui s’avance, noir, maigre, voûté, et se met à chanter seul, sans micro ni musique, comme pour lui-même. Il remplit le théâtre soudain silencieux d’une magnifique tristesse.

Le pays invité d’honneur est le Cameroun. Mais comme les organisateurs ont oublié d’inviter des camerounais, le Cameroun se sent seul sous le grand chapiteau. Son castelet est désert, livré aux courants d’air. Courants d’air d’honneur bien sûr.

On ne trouve pas non plus les livres des auteurs présents. Je voudrais en acheter quelques-uns qui m’ont intéressé. Je demande à l’organisateur où on peut les trouver et il me répond qu’ils sont à Casa. Je souris en pointant que les livres du festival d’Oujda sont de faible utilité à Casablanca et il me répond : « Ils sont à Casa ».

Certains débats sont très intéressants, d’autres virent assez vite au règlement de compte historique. Lorsqu’ils s’énervent, les intervenants agitent leur post colonialisme. Le problème est qu’ils n’ont ni le même post ni le même colonialisme. Dans le feu de la discussion, on finit par dégainer son Aimé Césaire et son Frantz Fanon, mais il n’est pas certain que leurs canons fument encore. Quand quittera-t-on ce champ de bataille ?

Je suis très surpris de constater à quel point le colloque tourne sur lui-même. Où sont les étudiants de l’Université ? Où sont les lycéens ? On aimerait les voir. Le camarade François Beaune et moi, nous leur organiserions volontiers des petits ateliers si on nous le demandait.

De ce que j’entrevois pendant mes déplacements, Oujda n’est pas si terrible. La ville cherche son point charmant et peine à le définir : est-ce que ce sont ses maisons modernes ? Ses avenues ? Est-ce sa gare rutilante dans le pur style des gares TGV, où grincent de vieux trains ? Est-ce son fringant quartier de l’Université ? Est-ce sa médina, assez quelconque derrière ses remparts au centre de la cité ? Est-ce sa vieille tradition de trafics en tous genres induits par la proximité de l’Algérie ?

Ouf, les camerounais sont arrivés! Celui qui se lève pour nous raconter comment on interdit aux enfants de s’approcher du fleuve la nuit est passionnant. Si on raconte aux petits que la nuit les fauves viennent chasser et risquent de les prendre pour des gazelles et les manger, ça ne marche pas, les enfants aiment les bêtes. Il convient donc de leur inventer un monstre auquel chaque villageois ajoute une épine, un croc, un œil de feu ou une griffe de dragon pour le rendre plus terrible que le jaguar et le lion réunis. Surtout quand les adultes saisis d’une tremblote pour rire traversent le village en hurlant qu’ils l’ont vu et qu’ils ont le sang glacé.

Vendredi : le muezzin se fait moins discret aujourd’hui. C’est le jour de la grande prière et du couscous. Celui qu’on me sert est accompagné d’une sorte de chou farci. Les légumes sont si cuits qu’ils s’effondrent en purée sous la fourchette.

Je retrouve mes chats des rues, copie conforme des cousins du Caire : hautes pattes arrière, queue interminable, flancs creusés, oreilles dentelées, air farouche, aplomb. Un gros roux trône sur la placette, il est étendu et observe l’alentour du coin de ses moustaches, sûr de son volume et de son règne. Un vassal noir rôde, un beige pouilleux fouille dans un sac en papier, un tout petit tigré vibre de tout son corps dans un recoin du mur. Il n’en a pas pour longtemps celui-là.

Le souk de la médina est aussi grouillant que triste en ce vendredi. Les boutiques sont fermées et le champ est libre pour une sorte de marché aux puces - vieilles puces. Des centaines de chaussures d’occasion, avachies, des foulards, de la vaisselle de seconde main, de la nourriture qui ne donne pas faim, des jouets sales, du plastique partout. Rien de local, des vilains lambeaux souillés d’Europe et de Chine.

Ah, celui-là est parfait : sa robe est strictement blanche et sa queue est purement noire. Ses oreilles sont intactes. Il rase les murs, tête baissée.

L’animatrice du débat présente Jean-Christophe Bailly. « C’est un écrivain français dit-elle, Monsieur, euh... Monsieur Bailly. Il paraît qu’il est célèbre ». Tête de Bailly.

Je retrouve Chérine, jadis connue au Caire, qui est conteuse et promène les Mille et Une nuits à travers le monde, comme elle promène ses souvenirs de famille. Elle me donne des nouvelles. Son père qui dirigeait l’agence de presse égyptienne, a été balayé par le nouveau pouvoir, son cœur en a souffert, son frère ingénieur qui animait un grand projet d’électricité solaire dans le désert est désormais en prison au Caire.

Le soleil est encore chaud dans la journée, on marche à l’ombre. Le soir, c’est le froid de l’hiver qui commence. Le vent s’est levé ce matin. Il sent la mer.

La frontière avec l’Algérie a été fermée. Un fossé a été creusé par dessus lequel les gens se parlent de pays à pays, mais dans la même langue. Ici et là des miradors et des hommes en armes. Pour venir de Tlemcen qui est à 60 km, les congressistes doivent prendre l’avion et passer par Casa, plus question de traverser la ligne. Les algériens en avaient assez de voir leur essence passer la frontière à pleines citernes vers le Maroc. Oujda en souffre et cherche un nouveau carburant pour pallier le manque.

Inconscients, des intellectuels français de forte stature parlent doctement de la lutte terrible que les artistes français doivent mener contre la censure économique, la censure des intégristes, la censure médiatique... Tout cela devant un auditoire marocain ébahi à qui on ne la fait pas en matière de censure!

Ce matin le souk est ouvert et il est formidable dans sa simplicité. Il ne doit rien aux touristes puisqu’il n’y en a pas. Pas de ticheurtes « I love Oujda », pas de mug, pas de boule à neige. L’endroit se révèle être un authentique souk local, noir de monde, de tissus colorés, de babouches, de djellabas, de bijoux qui brillent et de paillettes. Au centre, la nourriture, les fruits secs en pyramides, les fruits frais, des cardons, des aubergines, des oranges, des têtes de mouton, de l’ail rose, de l’encens, du henné, des pommades, des poudres, des mendiants,  du thé à la menthe, des « crumpets » au miel fabriqués sur place, des makrouds dont les guêpes s’occupent, de la poudre de coco et des bâtons de réglisse de bois. On parle arabe et on comprend mal le français mais on s’arrange toujours dès qu’il s’agit de commercer.

C’est la première fois que je vois confectionner des feuilles de brick. Le préparateur a une bassine de pâte à ses côtés, il en prend une poignée dans la main gauche, elle est très liquide. Il prélève un peu de cette boule du bout des doigts de la main droite et vient caresser une plaque chaude en cuivre qu’il recouvre. Ultra fine, la pâte s’y colle et en quelques secondes elle est prête à être décollée pour rejoindre la pile de ses semblables. On les achète par paquet pour aller cuire la pastilla.

Samedi soir, les lumières de la ville sont allumées et celles du jour tardent à s’éteindre, la grand’place de la ville est couleur d’orange. Il fait doux. De partout, les femmes en djellabas colorées viennent se réunir sur la place pour un moment de fraîcheur, entourées d’enfants qui jouent.

Je repère de suite le petit virtuose, celui qui sait mener son vélo sans tenir le guidon. Son jeu consiste à esquiver les passantes par un coup de rein latéral qui le fait ressembler à un skieur. Admiratifs, des copains qui eux gardent les mains sur les freins, le suivent roue dans roue.

A la table où je déjeune, je suis placé près de trois jeunes femmes voilées. Je leur demande pourquoi elles ont choisi le voile. La première me dit que c’est parce que ses copines le mettaient à la fac et qu’elle ne voulait pas se démarquer, la deuxième parce qu’elle ne veut pas que les hommes l’emmerdent ( ?) et la troisième parce qu’elle trouve cela joli. Elle le porte vague, à l’iranienne en jaune et blanc et il est vrai qu’elle a fière allure. Aucune ne semble avoir de motivation religieuse. Un peu plus loin, deux hommes qui, pour se protéger de l’En Haut, portent les cheveux teints couleur corbeau.

La première lecture de poèmes a lieu à l’Institut français, dans le quartier de l’Université. Les assidus des cours sont là et cela fait plaisir de voir un vrai auditoire pour les poètes. Julien Blaine tonitrue, tire la langue et fait un tabac. L’obstacle de la langue n’est pas un obstacle pour lui.

La table ronde (en fait, elle est longue) consacrée à la psychanalyse en milieu bilingue est intéressante. Un analyste marocain raconte qu’une de ses patientes lui annonce qu’elle a quelque chose d’important à lui dire. Elle se lance mais ne parvient pas à le dire en arabe dialectal. Elle se risque et tente le coup en arable classique. En vain. Finalement, c’est en français, la langue la plus éloignée de celle de sa mère qu’elle parvient à lui dire qu’elle a été victime d’une tentative de viol et qu’elle a honte. L’inconscient est-il structuré comme un, deux ou trois langages ?

La deuxième lecture poétique doit avoir lui à la bibliothèque municipale de la ville. L’organisateur change brusquement d’avis et décide qu’elle aura lieu dans le jardin de l’hôtel. Ce sera donc une lecture entre soi et les malheureux spectateurs locaux seront de la revue. L’herbe fraîche, la douceur de l’air, le calme de la piscine seront pour nous seuls. A quoi bon ? Les poètes de quatre coins du monde se succèdent : Argentine, Palestine, France, Espagne, Bulgarie. Pour la première fois de ma vie j’ai l’occasion d’écouter lire en langue maltaise. A première audition le maltais a des échos d’arabe et d’italien. Je ne comprends rien d’autre que cette nouvelle musique. Ensuite le poème sera traduit en arabe et je ne le comprendrai pas davantage, mais la musique me sera familière.

Pour notre dernier soir, après le poisson grillé, nous décidons de rentrer à pied. La vaste place où l’église jouxte la mosquée est déserte, les rues sont désertes, les avenues sont vides. C’est la nuit à Oujda.

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