Mes amis mes amis   

Frédéric Boyer

La nuit du 13 au 14 décembre 2003 un homme tente de se donner la mort.
Quand il revient à lui, et dans les semaines qui suivent, il s’adresse à ses amis dans un long poème.

 

 

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Frédéric Boyer

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La presse

Frédéric Boyer parle aux vivants d’avoir voulu mourir : un poème adresse bouleversant comme les grands livres de convalescent.


Le quatrième livre de poèmes de Frédéric Boyer, Mes amis mes amis, s’adresse à quelques-uns. On appelle cette façon d’appeler l’autre dans le poème, de le convoquer ou de l’inviter, l’épître. La tradition de l’épître remonte à la nuit des temps, comme le mourir, selon le vieil Archiloque, est le rythme essentiel qui tient depuis toujours les hommes. Ce tressé entre adresse et mourir est ainsi l’un des noeuds où les hommes et les femmes s’attachent à la vie, la leur, celles des autres, cherchant à faire que vivre soit une intensité telle que la part de mort en eux diminue, se réduit au plus petit copeau de l’existence.


C’est une thèse certes spinoziste, mais elle joue la conscience d’exister comme on le désire vraiment contre la volonté de se laisser vivre. Mes amis, mes amis pose, nécessairement, et on dirait au-delà de sa forme, cette question des raisons qu’il y a de continuer à vivre quand pas même les amis ne suffisent à vous les donner. " Mes amis mes amis j’ai bien failli passer de vie à trépas/ Cette dernière nuit d’automne Anne n’était plus/ Là j’avais en moi la question Rester là avec ce qui n’était déjà/ Plus là et accepter ou pas ce qui n’avait plus de place Mourir/ Une première fois supprimer la relation de l’existence et du temps/ Obscure jusqu’à maintenant mais qui dans un endroit peut-être s’éclaire ". L’auteur aura tenté de se donner la mort cette nuit de décembre 2003, il aura fait en sorte de ne pas revenir dans le monde des vivants ; et n’en serait pas revenu si le soir il n’avait appelé l’un de ses amis, pour trouver la raison juste, la seule, pour revenir ; et si ce même ami n’avait eu l’intuition que " Quelque chose d’insoluble (...) connaître ce qui ne se connaît/ Pas Comment oser faire ça ? " se passait à l’autre bout du fil, poussait comme un nénuphar dans la tête de l’un de ses auteurs. On songe, tout du long de ce poème (paru initialement comme cela n’a pas été curieusement indiqué en plaquette pour les " Rencontres poétiques de Montpellier ") au sentiment de déréliction, d’abandon, à l’indifférence, au dégoût ressenti face à ce qui est essentiel (" Je m’en souviens les livres la lampe la table d’écriture/ N’étaient plus pour moi que déchets et témoins d’un monde défunt "), que les traditions monastiques nommèrent par la notion d’acédie. Jean-Louis Chrétien, dans son essai De la fatigue la définit comme " une tentation de découragement et de lassitude qui saisit le moine, surtout solitaire, et souvent au milieu du jour, dans ses pieuses occupations ". Elle est ainsi d’autant plus inscrite au coeur du vivant qu’il n’existe que dans " le passage de la puissance à l’acte ", soit dans la potentialité d’épuiser sa propre foi en l’existence. Ce que Frédéric Boyer dit très bien à sa manière, ici baudelairienne, par ce : " Anne ajoute tu as tant de volonté/ Je réponds ça m’est arrivé il y a très longtemps avant la course des astres " ; ou bien, dans la douce litanie de ses " mes amis, mes amis " : " Chacun a le droit de penser qu’il est quitte de cette énigme/ De débarrasser l’âme de son pouvoir de penser jusque-là d’oublier le mal/ De mort que l’animal dit-on ne connaît pas Chacun peut réduire le tout/ À des propositions et à des énoncés... "


Poème aux vers amples, mais sobre comme le plus beau classicisme, Mes amis, mes amis va jusqu’à ne plus pouvoir répéter : " cette nuit-là douze fois j’ai demandé/ est-ce que je mourrai comme ça ", comme Claudel écrira ce " Que m’arrive-t-il ? car c’est comme si ce vieux monde était maintenant fermé ". Face à ce qui s’opacifie, Frédéric Boyer se sera aussi demandé comment revenir, revenir parmi ses amis, ses frères, tous, n’importe, ses semblables, et de leur répondre à tous, sans distinction de leur répondre, fait de ce poème un livre majeur.



Emmanuel Laugier, Le Matricule des anges, septembre 2004



FB. parle à ses amis. Les fait parler. Il a voulu rendre l’âme. Seul. Après avoir mangé des huitres et bu. En lui le feu et dans Pékin un ours dévore douze jeunes filles. Sa compagne partie, F.B. se trouve perdu. Souffre. Twin Towers. Europe 25. Serial killer. Le souvenir de Anne. Mais F.B. n’est pas mort. Il erre dans l’appartement. Repense aux doux moments. Il doit vivre. Ses amis l’en convainquent. Phrases toutes faites que prononcent tous les amis dans ces cas-là. Ailleurs les gens meurent. F.B. a raté son suicide et s’interroge sur la mort. La sienne. Celle des autres. Sa vie maintenant. Sans l’aimée. Inutile. Sa vie d’adulte. Le service des urgences. Saddam capturé. Les évènements internationaux datent le départ de Anne, la tentative de suicide, la sortie de l’hôpital, le texte. Anne revient. F.B. n’est plus celui qu’il a été. Ne le sera jamais plus. Ses amis s’inquiètent. Ne comprennent pas.


Nadine Agostini, Cahiers critiques de poésie



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