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Expérience de la campagne   

Christine Montalbetti

Expérience de la campagne est un texte plus contemplatif que Western, plus intimiste, qui retrace les rêveries d’un homme assis a la terrasse d’une maison après que le dîner a eu lieu; moment nocturne, où il pense aux quelques jours qu’il vient de vivre dans cette campagne où il est de passage. Isolé sur cette terrasse (les autres invités sont dans l’intérieur de la maison), éclairé par la lumière minimale de deux ampoules qui font paraître le paysage alentour vaste et sombre, tour a tour il se souvient d’un ami revu juste avant son départ pour cette campagne, des activités au jardin de ceux qui l’ont invité, d’un roman japonais qu’il est en train de lire, et d’un documentaire télévise sur les otaries.

 

 

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Christine Montalbetti

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La presse

Romans spaghetti

Avec deux livres contemplatifs entre Proust et OK Corral, Christine Montalbetti invente un genre : le pastiche intimiste, drôle et intelligent.

L'excès d'intelligence nuit-il au plaisir de la fiction ? Peut-être, parfois, mais seulement si l'humour fait défaut. Or, d'humour, Christine Montalbetti n'en manque pas : il y a de discrets trésors de malice et des bonheurs de pure drôlerie chez cette jeune femme brillante, qui avant d'être reconnue comme romancière s'est révélée une très fine théoricienne de la littérature. Spécialiste en particulier de Gérard Genette, dont elle est peut-être la plus fidèle – et en tout cas la plus imaginative – héritière, elle a publié, entre autres essais, deux précieuses anthologies critiques sur Le Personnage et La Fiction. Autant dire qu'elle a du roman, de son histoire, de ses règles et de leurs subversions les plus modernes une conscience presque encombrante. Comment en effet réussir à trouver sa voix dans la création littéraire, dégagée de l'appareil théorique dont on s'est fait une « spécialité » au sens le plus strictement universitaire du terme ? Western et Expérience de la campagne, qui paraissent ensemble après deux autres romans (Sa fable achevée, Simon sort dans la bruine en 2001 L'Origine de l'homme en 2002), dissipent rapidement les a priori : ce ne sont pas de simples travaux pratiques illustrant d'abstraits ou abscons principes littéraires. Bien sûr, Christine Montalbetti n'est pas une écrivaine du « premier degré » et il serait absurde de lui demander de mimer l'innocence d'une fable originelle : la naïveté n'est pas son fort, on la laissera plutôt aux rares Américains qui, peut-être, savent encore faire semblant d'inventer le monde. L'auteur de Western, elle, est du côté de l'après, dans l'intelligence parfois loufoque de la parodie, le travail du pastiche, à la frontière fragile du texte et de son miroir critique, là où la réflexion s'amuse de la pratique, mais où le plaisir de l'écriture – donc de la lecture – l'emporte toujours.
Western est l'illustration extraordinairement frappante de ce goût du jeu d'une romancière beaucoup plus enfantine qu'il n'y paraît. S'offrant un genre pour territoire, son livre emprunte au cinéma ses codes les plus éculés et les pervertit jusqu'à l'extrême : nous sommes chez Sergio Leone bien plus que chez John Ford, et Christine Montalbetti se réclamerait sans doute assez volontiers d'un certain baroque à l'italienne... Voire du rococo le plus désopilant, avec ses excès de lenteur et le maniérisme halluciné de ses arrêts sur image, juste à la limite, parfois, de notre patience, quand elle nous soumet par exemple la description sur six pages d'une colonie d'insectes escaladant une botte de cow-boy ou qu'elle restitue dans le détail l'itinéraire d'un seul mot dans une conversation banale. Il faut insister : l'auteur joue, avec les règles et nos nerfs, dans une sorte de fable interrogative où tous les motifs traditionnels du western se retrouvent (l'auvent, les chevaux, le ranch, le bétail les deux frères, le duel...), mais comme les possibles d'une fiction par ellipses, presque à coups de clins d'œil.
Il est en fait assez difficile de rendre compte de l'effet d'une prose qui prend à Proust pour refaire 0K Corral : on est comme emporté dans un univers verbal voluptueux, tout en méandres syntaxiques et circonvolutions lexicales, dont l'arbitraire est sans cesse désigné, mais où l'enchantement opère quand même. C'est un peu comme si Christine Montalbetti s'amusait à effectuer de virtuoses variations narratives sur un vieux thème mythologique : on a beau connaître la trame, on attend les surprises – en l'occurrence les obstacles rencontrés dans le cours zigzaguant du récit par le « trentenaire à chemise carrelée » qui fait office de héros.
Et c'est précisément à la naissance d'un personnage qu'on assiste, comme si le roman ne racontait rien d'autre que sa propre écriture, en même temps que l'assomption souriante de la fiction. Là réside sans doute l'art essentiel de Christine Montalbetti : elle réussit à faire tenir ensemble l'improbable magie d'une histoire, fût-elle rebattue, et la mise en scène permanente de sa rédaction.

Expérience de la campagne répond en ce sens à Western : dans ce livre plus court, un homme se tient sur une terrasse, dans l'espace évidemment symbolique entre dedans et dehors, voire entre nature et culture, à l'instant du passage entre le jour et la nuit, à l'affût de tous les signes alentour... Le personnage, figure double de l'écrivain et du lecteur, tient la place de l'observateur tapi dans l'intervalle du monde et de son interprétation : le ciel devient une page et la toile cirée un livre, où se déchiffrent par hasard les fragments d'une autobiographie. L'écriture fonctionne donc par glissement ou analogie, et sa richesse est de permettre sans cesse le passage – donc le trouble – entre les différents niveaux qu'elle relie, à force de détours complexes et d'astuces diverses.
On remarquera aussi que c'est à « Transition City » que se déroule l'action de Western, située entre l'aurore et un crépuscule vespéral, tous deux minutieusement décrits – qu'il s'agisse de la « bleuité molle des matins incomplètement surgis » ou de « l'encre majoritaire d'un soir sans lune ».
La romancière a ainsi le goût des doubles et de l'entre-deux. Elle le cultive jusqu'à suggérer des liens entre les livres eux-mêmes :
Simon, le protagoniste d'Expérience de la campagne, fait explicitement le pont entre un roman du Japonais Haruki Murakami et le premier ouvrage de Christine Montalbetti, Sa fable achevée, Simon sort dans la bruine, tandis qu'il est question dans Western d'un certain Saint-John de Crèvecœur, qui rappelle forcément Jacques Boucher de Crèvecœur de Perthes, le héros de L'Origine de l'homme, le deuxième roman de l'auteur...

À force d'allusions et d'emboîtements, les récits se multiplient jusqu'à nous perdre dans une espèce de bibliothèque indécise, où seule une voix peut encore, vaguement, nous servir de guide. On n'est pas toujours sûr de reconnaître cette voix : le narrateur ? l'auteur ? l'écho de notre propre questionnement ? Sa présence continuelle, légère et souvent ironique, a pourtant quelque chose de rassurant : elle fixe les frontières floues d'un monde où le mensonge n'existe pas, mais où la vérité se réinvente sous forme de fable.
« Qu'il demeure toujours dans un récit quelques zones d'ombre, vous êtes prêt à l'admettre », s'amuse l'instance narrative de Western. On l'admet d'autant plus volontiers qu'on aime le mystère des histoires telles que les raconte Christine Montalbetti, avec son goût du bizarre et ses raffinements de pasticheuse – « des histoires, écrit-elle, qu'on croit inventer, et qui ne sont peut-être qu'une mise en ordre de choses déjà là depuis bien longtemps ».
On peut alors se demander avec l'auteur « si, oui, dans une certaine mesure, écrire un roman, ce n'est pas justement cela, classer ses images intérieures sans les reconnaître, de manière à en fournir une suite lisible »... Voilà en tout cas une belle définition de la fiction : classer ses images intérieures, même si ce sont les photogrammes d'un western, pour faire rêver le lecteur à ses propres duels.

Fabrice Gabriel, Les Inrockuptibles, 5 janvier 2005

Le cinéma jubilatoire du roman

Christine Montalbetti fait paraître parallèlement [à Western] un texte court, Expérience de la campagne, où le narrateur est une nouvelle fois vecteur d'un regard – tel une ombre portée – de l'auteur sur sa situation géostratégique : un homme, Simon (« héros » d'un ancien livre de l'auteur) se tient à l'écart d'une soirée et de ses amis ; installé sur une terrasse, il regarde « agir » la campagne, tandis que sa conscience intérieure – une expérience presque philosophique de l'étant – émerge lentement. Faire l'écrivain ce serait alors, peut-être, se tenir sur le bord de la langue, tamiser longuement les pages lues, en recueillir la poussière invisible, et dans la fraîcheur d'une nouvelle journée qui commence, revenir mettre ses pas dans leurs pas, se greffer à eux, les autres, les écrivains d'avant, trop nombreux pour être décomptés, pas assez nombreux toutefois, n'est-ce pas, que d'autres toujours recommencent à quérir les mystères de la nomination ?

Claudine Galea, La Marseillaise, 27 mars 2005

Agenda

du 19 au 21 octobre
Le Cas Jekyll de Christine Montalbetti par Denis Podalydès

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