Autoportrait   

Edouard Levé

Il s’agit ici, ni plus ni moins, et comme le titre l’indique, d’un autoportrait.

Ainsi l’auteur ne nous cache-t-il rien de ce qui le constitue, le désigne au regard des autres comme au sien, tant sur le plan physique que psychologique, voire sentimental ou sexuel, politique, philosophique, esthétique… Et il joue complètement le jeu. D’abord, loin d’une prétendue et affichée « sincérité », par une objectivité radicale qui passe aussi bien par la crudité, que la trivialité, ou la banalité. Ensuite par une totale absence de complaisance dans la mesure où chacune de ses propositions ne tolère ni délayage ni sensiblerie et...

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Edouard Levé

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La presse

L’insolite monsieur Édouard


« Autoportrait » est un régal. En cent vingt-cinq pages faites d’assertions concises, Édouard Levé se décrit nu ou habillé, sous toutes les coutures du quotidien. Physiquement – visage et morphologie. Psychiquement – réflexes et tropismes. En mettant sur le même plan ce qu’il pense « du ketchup et du suicide ».


L’exercice n’est pas nouveau, il serait même en vogue par les temps narcissiques qui courent. Ce qui distingue Autoportrait est son absence décisive de pathos et d’affect, alliée à la plus grande sobriété de la langue. Du Bresson appliqué à l’écrit, si l’on veut, l’humour et les coq-à-l’âne en plus. Allez, on ne résiste pas à l’envie d’un petit florilège : « Je me trouve plus souvent laid que beau », « Je me demande comment je me comporterais sous la torture », « Rire me désérotise », « À l’étranger, la rue est une exposition », « J’aime remercier », « Lorsque je rentre de voyage, le meilleur moment n’est ni le passage à l’aéroport ni l’arrivée à la maison, mais le trajet qui relie les deux : c’est encore du voyage, mais plus vraiment », « Creuser un trou me fait du bien », « Je me sens plus beau après la plage qu’avant »Si impudeur il y a, elle reste réservée. Chacun peut, du coup, se comparer. Quant à la question inévitable qu’on se pose à la lecture, Levé la devance lui-même dans le texte – « tout ce que je dis est vrai, mais qu’importe ». « Tout est vrai, ajoute-t-il de vive voix, mais selon une mémoire immédiate. Je n’ai rien vérifié et j’ai d’ailleurs constaté quelques erreurs après coup. »


Ce livre « énumérateur », dans la filiation de Georges Perec, ou plus encore du méconnu Joe Brainard (auteur américain qui a inspiré Perec pour Je me souviens), Levé l’a écrit dans une période de déprime sérieuse. Parti seul aux États-Unis pour réaliser un travail photographique autour d’étranges villes homonymes – Bagdad, Amsterdam, Rome… –, l’ancien amateur de films d’horreur, pris de panique, est convaincu qu’il va mourir là-bas. « Maintenant ça me fait sourire, mais bon… J’ai commencé à écrire en me disant qu’il fallait que je laisse vite une trace de moi car il me restait peut-être un mois à vivre (rires). D’où ces phrases décochées comme des flèches… » Durant la journée, il fait des photos et, le soir venu, dans sa chambre de motel, il écrit ses mille quatre cents phrases sans se soucier d’une quelconque logique. Cela lui prend trois mois. Au final, il garde les choses en état, respectant l’ordre de l’écriture, retouchant juste les premières et dernières pages. « C’est une empreinte de mon cerveau, obsessionnel et primesautier », analyse-t-il en critique lucide.


Jacques Morice, Télérama, 18 mai 2005


Récit d’un autoportrait universel


Alors que de nombreuses célébrités prennent la plume pour dévoiler des périodes plus ou moins troubles de leurs vies, Édouard Levé fait exploser le livre autobiographique avec Autoportrait. Cet artiste, déjà auteur de deux récits, décide il y a peu de ne plus se faire photographier. Mais écrit, en parallèle, ce livre qui dira tout de lui, dynamitant au passage quelques codes littéraires. Empruntant beaucoup au Je me souviens de Georges Perec, Édouard Levé aligne ici quelques centaines d’affirmations concernant sa vie, ses doutes, son œuvre, ses petites et grandes angoisses. Adoptant un style déroutant au premier abord, ce livre, dont nul ne sait qualifier le genre, passionnera rapidement chaque lecteur. Car en parlant de lui sous tous les angles, Levé propose un miroir dans lequel tout le monde finit, à une ligne ou à une autre, par se retrouver.Écrit dans un langage simple, cet Autoportrait fait cohabiter à la fois la subjectivité de son auteur, mais aussi suffisamment de neutralité pour que chacun puisse se reconnaître.Œuvre hors normes dans le paysage littéraire français, Autoportrait s’inscrit néanmoins dans le clan très fermé des livres importants. Ceux dont il ne faut pas craindre la forme inédite, pour se rendre compte plus tard du plaisir dont on se serait privé.


Christophe Greuet, Le Midi libre, 15 avril 2005


Dans cet étalage pince-sans-rire exposent quelques aphorismes brillants : « J’aime les musées, notamment parce qu’ils me fatiguent », « Les brushings sont une inépuisable source de ricanement, même lorsque je suis seul », « Je n’écris pas pour donner du plaisir à celui qui me lit, mais il ne me déplairait pas qu’il en prenne » Et comment !


Baptiste Liger, Lire, mars 2005


Je me souviens de moi


Quand on pensait que la littérature française était déjà saturée d’écritures de soi, de replis sur le Moi, d’autobiographies et d’autofictions, quand on imaginait que la porte de sortie était probablement ailleurs, voilà qu’un texte en apparence léger, formellement modeste, nous prend à contre-pied, s’immisce dans ce paysage déjà très encombré et s’emploie, rien que ça, à le renouveler de l’intérieur. Ou pour le dire autrement : avec son Autoportrait, Édouard Levé invente une forme nouvelle du « récit de Je ». Simple suite de phrases courtes, de constats factuels juxtaposés sans ordre chronologique.Notons bien que ce renouvellement de l’autobiographie n’est pas une affaire de contenu, mais bien une question d’écriture, et c’est là l’essentiel : il ne s’agira donc pas d’aller toujours plus loin dans l’aveu (« Je n’ai rien à avouer »), on n’y suivra pas les aventures d’un Moi toujours plus trash, plus défoncé, plus violé, plus battu par son père, plus incestué par sa mère, plus téléréalité, plus pédophilisé, plus prostitutionalisé.


Ça, Édouard Levé le laisse à d’autres. Ici, il n’y a ni honte ni gloire à parler de soi, rien de vomitif ni d’exemplaire à dire ce qu’on est, nulle emphase, nulle poésie non plus.


Mais à l’évidence, Autoportrait vient aussi de l’en-dedans de la littérature, et son texte fait ressurgir bien des livres de la bibliothèque. Même si Édouard Levé précise « Je ne me sens sous l’influence d’aucun écrivain », difficile de ne pas évoquer Georges Perec, sa Vie mode d’emploi, son art calculé du puzzle et son fameux Je me souviens à valeur collective. Avec ses phrases laconiques, impassibles, génératrices de distanciation, l’auteur tente en effet ce paradoxe étonnant d’une « écriture blanche » appliquée au Je – un peu comme si, dans L’Etranger de Camus, le fameux incipit « Ce matin, ma mère est morte » devenait une vérité autobiographique. Ou encore, comme si ce bon vieux La Rochefoucauld, mentionné par Édouard Levé parmi ses auteurs importants, mettait son art des maximes au service d’un vice haïssable : l’amour-propre. Ou comment recycler les formes les plus impersonnelles au service d’une écriture de soi vidée de tout héroïsme : « Tout ce que j’écris est vrai, mais qu’importe ? »


Jean-Max Colard, Les Inrockuptibles, 23 mars 2005


Le moi se meurt


On est toujours bavard quand on parle de soi. Mais il y a des bavards muets. Par exemple, Édouard Levé. Son cinquième livre, Autoportrait, ne parle évidemment que de son auteur. « Je suis mal à l’aise, écrit-il, pour parler en public d’autres sujets que de moi-même. Je suis intarissable sur mon propre sujet. Comme j’aime écouter les autres me parler d’eux-mêmes, je n’ai aucun scrupule à parler de moi. Je pose de nombreuses questions sur la vie privée de mes interlocuteurs, surtout si je ne les connais pas. » Bref, « je m’efforce d’être un spécialiste de moi-même ».Mais la manière dont il le fait est aussi une façon d’en dire le moins possible, de ne jamais s’étendre au-delà du constat, comme si rien, au-delà des faits, n’était dicible sans complaisance. Le « sujet » n’est ici saisi que par ce qu’il traverse ou éprouve. Pas de réflexion, pas d’analyse, pas d’introspection triomphante : une sorte de subjectivité abstraite. Et de cette subjectivité naît une émotion forte.


Édouard Levé aime les pluies d’été mais la pitié l’effraie. La pitié est l’envers de la honte et on sent qu’il y aurait de la honte à trop en dire quand on en dit tant ; que ne pas mentir sur soi oblige à ne pas devenir l’histrion ou le commentateur d’un personnage qui serait soi. Se mettre sur le tapis, oui, mais directement et sans grands mots, comme le font les enfants et les psychotiques. La force d’Autoportrait naît de ce chaud et froid : contraste entre ce qui est dit et la manière antilyrique dont c’est écrit. Édouard Levé est plus inspiré par Perec et Roussel que par Joyce ou un quelconque baroque : « À Joyce qui écrit des choses banales avec des mots extraordinaires, je préfère Raymond Roussel qui écrit des choses invraisemblables avec des mots communs. » Levé écrit des choses banales avec des mots communs, et pourtant, c’est extraordinaire. Vous lirez dans ce livre beaucoup d’informations sur lui. Vous les assimilerez avec joie et tristesse, et ce ne sera pas forcément comme dans la vie : plus vous en saurez, plus vous vous tiendrez.


Philippe Lançon, Libération, 19 mai 2005

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