Le Pays   

Marie Darrieussecq

Un jeune couple, elle attend un enfant, décide de déménager, de quitter Paris pour repartir et s’installer au pays, un pays qui ressemble au Pays basque,  c’est là d’où elle vient.
Cet enfant à venir, ce temps de la maternité, est l’occasion pour elle d’un retour sur les origines. Elle passe en revue les lieux familiers de son enfance, fait défiler son histoire, sa famille, les névroses familiales, la mère sculptrice célèbre (on pense à Louise Bourgeois) remariée et le père ruiné qui vit au fond du jardin, dans une caravane, questionne la filiation, le frère mort, la folie du frère adopté, l’aïeule. Au fur...

voir tout le résumé du livre >>

 

Consulter les premières pages de l'ouvrage Le PaysFeuilleter ce livre en ligne

 

Marie Darrieussecq

Voir la biographie et la bibliographie de Marie Darrieussecq

 

Traductions

Espagne : El Ander | Pays Basque : Alberdania | Portugal : Asa | Syrie : Cadmus Press

La presse

Un monde à soi

A travers un livre-prétexte autour de la définition du « pays », Marie Darrieussecq livre une habile définition d'un soi en perpétuelle construction.

[…] C'est au fond dans le pays de sa pensée et de ses flux que Darrieussecq nous invite, et on la suit plutôt réjoui : au détour de chapitres où l'ennui guette, sa façon bien à elle, si fine et si simple, de dire l'essentiel en quelques phrases amuse toujours. On se laisse glisser avec son être de fiction, « Marie Rivière », parce que sa langue coule et traverse toutes les strates d'une constitution identitaire. La vraie question au cœur du livre : l'appartenance. De quoi est-on constitué ? de là d'où l'on vient, de nos morts (la mémoire), de nos mise au monde (la famille), de l'amour (le couple), de la langue…bref, qu'est-ce qui fait « pays » ? Si l'on retrouve l'écrivain des métamorphoses, nuances, fantôme, révélations chimiques, c'est bien dans cette part d'indécidable qui met en échec le but apparent du livre (cerner une géographie tangible) tout en élevant le texte. La rivière traverse, se nourrit de chaque rive : de la France, de l'Europe, puis du monde ; des morts et des vivants ; de l'amour aussi et surtout : « Ils habitaient ensemble un point du temps ; une bulle tournoyant parmi le temps des autres. » La seule géographie décrite par Darrieussecq prend la forme d'un encastrement : la cellule « morts » dans celle des vivants, la cellule « couple » dans la cellule « famille », celle-ci en mouvement dans la cellule, très vaste, du monde, comme l'embryon du bébé que la narratrice attend s'encastre dans son corps. L'écriture, comme les sentiments, est finalement tout ce qui relie ces cellules entre elles – le reste est fiction, semble nous dire une narratrice qui tentera, en famille, un retour « au pays , « B » (comme Bayonne, lieu d'où vient Darrieussecq ?), mais échouera pour mieux revenir à Paris, le « pays » qu'elle s'est choisi, au présent, comme s'il n'y avait au fond qu'à ce temps qu'on appartenait. Mais l'écriture, c'est aussi une langue, et comment y adhérer complètement quand « Le français la sommait de préciser le genre des choses. Le masculin y dominait le féminin ; si toutes les femmes du monde venaient en compagnie d'un chien, ils étaient contraints, les femmes et le chien, de se soumettre au masculin : les femmes et le chien étaient bien obéissants. » Au final, cePays est moins le livre de l'appartenance que l'itinéraire joyeux d'une (ré)appropriation : de sa vie comme seul lieu possible d'appartenance tangible, à réécrire pour mieux l'habiter.


Nelly Kaprièlian,Les Inrockuptibles, 17 août 2005


Le « lieu commun des évanouis »

Dans Le Pays, Marie Darrieussecq aborde la question de la filiation et de l'appartenance à une terre d'une manière inédite et inattendue.

Marie Darrieussecq, dans chacun de ses romans, hésite ou oscille entre deux possibilités, deux hypothèses, deux modes d'être : la présence et l'absence. Dans la littérature actuelle, on peut ainsi la reconnaître de loin. C'est elle qui se tient avec bravoure sur la frontière séparant le plein et le vide, et qui fait signe. Des deux univers, le second est évidemment le plus inquiétant. Car l'absence n'est pas uniforme, étale ou égale à elle-même, mais plurielle, toujours différente, toujours étrangère. D'où le courage de la romancière à explorer cet univers, à l'habiter parfois. Là, elle lie connaissance avec les citoyens du « pays », les fantômes. Dans le dernier paragraphe de son roman, Marie Darrieussecq écrit justement : « Les fantômes ne rôdent pas dans les limbes. Ils n'existent que dans la rencontre. Ils n'ont d'autre lieu que leur apparition. » Si l'on met de côté le premier livre, Truismes (P.O.L, 1996), flamboyante et charnelle entrée en matière qui effraya bien des assoupis, Le Pays est le plus incarné de ses romans. Mais cette incarnation ne se revendique pas comme une victoire sur l'absence. Et celle-ci ne se trouve pas comblée ou guérie, tel un trou, un vide, une dépression. D'ailleurs, en ce domaine, toute victoire marquerait la fin de l'écriture… « Il se trouve qu'écrire vous tient à une table, dans une grande disponibilité aux fantômes. »

« JE » clivé

« Ce livre-là parlerait d'habiter et d'être née quelque part en conjuguant ces modes à diverses personnes… » Marie Rivière a décidé de rentrer dans son pays natal avec son mari d'origine espagnol, Diego, et avec leur fils, Tiot. Elle est enceinte d'une fille, Épiphanie (qui veut justement dire « apparition »), qui naîtra là-bas aux dernières pages du livre. Aux premières – superbes – Marie court, elle « dévale » métaphoriquement la carte de France, de Paris vers le Sud, côté Atlantique. Son pays est à la fois reconnaissable et imaginaire, réellement situé de part et d'autre des Pyrénées et absent de toutes les cartes ; il porte un nom de fantaisie : le pays yuorangui, qui a récemment accédé à l'indépendance. « Tout ce qui courait en moi me tenait debout, me portait. Je devenais j/e. » Ce « je » clivé, comme diraient les psychanalystes, « ni brisé ni schizoïde, mais fendu, décollé », c'est celui de l'écrivain : « J/e courais, devenue bulle de pensée. […] J/e devenais la route, les arbres, le pays. S'absorber dans, absorber le paysage, c'était une partie de la pensée, une partie de l'écriture. » Le roman est construit sur l'alternance des voix : directe, à la première personne, et indirecte, qui poursuit la narration de l'extérieur ; les deux étant légèrement décalées et typographiquement distinctes. « Elle mit vingt ans à rentrer, au point qu'il ne s'agissait plus de rentrer mais d'entreprendre un nouvel exil… » Avec sa vieille langue, ses coutumes funéraires particulières (des Maisons des morts où l'on se souvient des défunts par l'entremise des hologrammes), sa littérature si réduite que l'on peut en avoir une connaissance exhaustive, ce pays ressemble à une île. À la question des origines, il donne simplement la possibilité de répondre : « Je suis de là. » Même si, en dernière analyse, l'identité n'est jamais que « le lieu commun des évanouis » Sur ce plan, le roman de Darrieussecq renouvelle, par une voie inédite et inattendue, la question de l'appartenance (à une langue, à une terre, à une nation), sans entretenir la moindre nostalgie pour la vision classique ou traditionnelle de l'enracinement. « Nous étions du pays si l'on voulait ; mais ce pays était le royaume du vide, la planète des singes recouverte de sable d'où émerge le bras d'une statue perdue. » De même, pas de faiblesse ou de complaisance en faveur des luttes indépendantistes : « Tout Yuorangui qui se réclamait de son pays perdait nécessairement un peu de sa raison. Tout Yuorangui qui revendiquait lui faisait peur, petite, comme on a peur des fous. » À la fin, on ne peut dire qu'une chose vérifiable, non suspecte : « Elle était debout sur la Terre et ça tournait. » L'autre axe du livre est celui de la filiation. Marie appartient à une fratrie, est inscrite dans un héritage, reçu et à transmettre. Elle doit tenir sa place, avancer, être fille et mère, entre un frère mort, comme évanoui, Paul, et un autre, Pablo, enfant adopté, devenu fou et se disant le fils du général de Gaulle. Les quelques pages sur Pablo sont d'ailleurs parmi les plus belles, les plus justes du livre. Au point de rencontre de ces deux lignes de force, la question de la littérature surgit, centrale. Avec force et urgence. Et surtout avec une sorte d'évidence : on n'en finit jamais d'apprivoiser les fantômes.

Patrick Kéchichian,Le Monde,le 26 août 2005

Un roman de Marie Darrieussecq sélectionné par Télérama et France Culture

On avance dans le roman de Marie Darrieussecq avec l'impression de flotter légèrement. L'esprit souvent s'échappe. Il rêve, s'évade, revient, comme au gré d'un paysage. Sans doute est-ce dû à la liberté apparente du texte, à ses digressions et vagabondages. Sans doute aussi à ses liens avec l'invisible, tous ces fantômes qui le parcourent et le hantent, une nouvelle fois : la sensation du vide, omniprésente, l'étrangeté de notre présence au monde, la mort, l'absence… Le Pays met en scène une jeune femme qui vient de quitter Paris pour revenir là où elle a passé son enfance, un pays de mer et de montagne qui ressemble beaucoup à celui de l'auteur, née à Bayonne en 1969. Écrivain, mère d'un petit garçon, elle est enceinte et entame l'écriture d'un roman. De cette double attente – un enfant et un livre, qu'elle laisse également venir – naît une réflexion de plus en plus intime. Aux premières questions – être né quelque part a-t-il un sens ? de quoi est faite notre origine, d'un sol, d'une langue, d'une tradition ? – se substitue peu à peu une mémoire beaucoup plus singulière. Un frère disparu quelques jours après sa naissance, la rencontre avec Diego, son mari, la nécessité et le mystère de l'écriture. Le Pays dessine ainsi une géographie personnelle, vibrante d'intelligence et de sincérité. Généalogique et familiale, sentimentale et amoureuse. Une géographie des vivants et des morts infiniment brûlante, que seule l'écriture permet de relier et de tenir à distance. Qu'importe au bout du compte le « pays d'origine ». L'essentiel est de s'habiter soi-même.

Michel Abescat, Télérama, le 31 août 2005.


[…] Le Pays est une brillante réflexion à deux voies sur l''identité et la question des origines. […]

Baptiste Liger, Technikart, septembre 2005


Marie Darrieussecq née quelque part…

Sur la question de l'identité, de l'appartenance, l'écrivain livre un roman très simplement beau, fluide et entêtant.

La mer, de longue plages, en surplomb de la montagne, quelques villes et des villages, entre tout cela un quadrillage de routes principales et secondaires, concrètement, ce qu'est« le pays ». Mais né ici, avoir ce paysage pour décor d'une mémoire d'une enfance encore vive, cela suffit-il à définir une appartenance ? Cela trace-t-il les contours d'une identité individuelle ? L'interrogation court, en filigrane, tout au long des pages du nouveau roman de Marie Darrieussecq. Un roman très simplement beau, très simplement fluide et profond, d'une étonnante absence de pesanteur – eu égard à la dense matière qu'il brasse et embrasse. Deux fils parallèles soutiennent la narration : le récit, à la première personne et au présent, de Marie Rivière ; celui, à la troisième personne, qui, dans le même temps, la met en scène, l'observe, la regarde vivre et évoluer, l'écoute penser tout en la tenant à distance. Marie Rivière est écrivain, elle a un mari, Diego, un petit garçon, Tiot, elle est enceinte d'un autre enfant – ce sera, elle en est sûre, une petite fille, d'ailleurs le prénom est déjà choisi : Épiphanie. Marie et sa fille viennent de quitter Paris pour s'installer au « pays » : celui où elle est née, où vivent ses père et mère, celui où est mort, il y a longtemps, son frère. Le « pays yuoangui », à cheval entre France et Espagne, « un peu tape-à-l'œil, à la beauté facile, dont les habitants traînaient derrière eux leurs racines comme une paire de bretelles » – il vient d'acquérir son indépendance. Sur l'enfance, la maternité, la mort, sur l'absence – absence des autres, absence à soi-même -, sur l'écriture, Le Pays renferme de superbes pages, empreintes d'une inquiétante inquiétude. La succession des chapitres qui ordonnent le roman trace quelque chose comme un itinéraire – celui que suivent les pensées de Marie, enceinte, un peu vacante, en retrait du cours du monde et des jours, et dont les réflexions faussement vagabondes encerclent peu à peu cette question de l'appartenance : à un lieu et à la mémoire qui s'y attache – des sensations visuelles, des odeurs… – à une langue, à une généalogie et une famille, à des êtres aimés, tantôt présents, tantôt disparus, tantôt à venir… L'appartenance, aussi, à cet élan vital qui jour après jour guide les faits et gestes, les affections, les choix anodins comme les plus décisifs –&nbs;pune appartenance qui se pourrait définir en une fidélité à soi-même, à ses désirs, à son destin.

Nathalie Crom, La Croix, le 8 septembre 2005


Le rêve basque de Marie Darrieussecq

Avec Le pays, Marie Darrieussecq retrouve la terre de ses ancêtres. Dans un Pays Basque indépendant, fantômes et nouveau-nés se croisent… d'un coup d'aile insolent.

Du propre aveu de Marie Darrieussecq, l'idée de son nouveau roman, Le Pays, a germé il y a trois ans, le jour où un journaliste de la télévision basque espagnole est venu l'interviewer. Aux yeux de ce reporter, l'auteur de Truismes, née à Bayonne en 1969, est en effet un écrivain basque d'expression française ! « Que vous le vouliez ou non, vous êtes basque, comme un escargot est un escargot », lui a-t-il asséné. Loin de s'offusquer, Marie Darrieussecq a été enchantée de cette définition. Et ce pur produit de la littérature rive gauche, passée par la très jacobine rue d'Ulm, s'est mise à apprendre cette langue hérissée de consonnes gutturales qui avait bercé son enfance. Elle a donné un deuxième prénom basque à ses filles, et fréquente assidûment ses confrères de Bilbao et de San Sebastian. Son livre est le résultat, à peine transposé, de ce retour aux sources. Son héroïne, Marie Rivière, revient s'installer dans une étrange contrée nichée au creux de l'Europe, qui, avec son climat d'île, sa montagne totémique (la « Glyphe », et non la Rhune), ses villas modern style accrochées à la falaise et ses musées aux formes molles, ressemble comme deux gouttes d'eau au Pays Basque. Un Pays Basque sans frontons ni espadrilles, tout en irisations et variations atmosphériques, qu'on n'avait peut-être pas aussi bien dépeint depuis Pierre Loti.

Porosité au monde

Seule différence avec l'époque de « Ramuntcho » : dans le récit de Marie Darrieussecq, l'Euskadi, réunifié, a accédé à l'indépendance ! Un petit coup de génie romanesque – ou une simple anticipation, tant le Pays Basque espagnol semble aujourd'hui au bord de l'autodétermination –, qui confère au livre l'allure d'un rêve éveillé. C'est l'occasion de tableaux à l'ironie presque imperceptible : concert farouche de rock indépendantiste, colloque où pontifie un « grand écrivain national ». Et puis il y a cette rencontre avec une Christelle connue au collège, rebaptisée « Hirondelle » en langue basque, qui tient un magasin dans une rue « anciennement de la République » d'une ville qui pourrait être Bayonne. Vertige de la page blanche historique, dans un terroir si ancien et trop exiguë… Qu'on se rassure : Marie Darrieussecq ne s'est pas muée en pasionaria. À vrai dire, plus que sur l'actualité politique, les rêveries de son personnage portent sur un drame familial sous-jacent : un frère adoptif qui a sombré dans la folie, une mère artiste plus célèbre que sa fille, d'où rivalité ! Mais ces embryons d'histoires sont recouverts par son unique obsession. Car ces retrouvailles avec la terre des ancêtres – pieusement conservés sous forme d'hologrammes dans d'étranges « maisons des morts » – coïncident avec une double gestation : celle d'un enfant à naître et celle d'un texte. À l'écoute de son corps, la romancière excelle à décrire ces remuements internes, ces ressacs hormonaux. Autant dire que le suspense n'a rien d'insoutenable : à la page 290, une petite Épiphanie paraît, et le roman des origines a été écrit… On le voit, fantômes et nouveau-nés restent les deux mamelles de la littérature selon Darrieussecq. Ses détracteurs s'agaceront de plus belle de ces problèmes de liseré dans la chambre de bébé. Ou bien de certaines afféteries typographiques, qui ne remplacent pas une véritable élaboration romanesque. Les fans de la romancière basque « d'expression française » s'émerveilleront, eux, de sa porosité au monde, de cet art de faire pivoter légèrement la réalité sur son axe. Et, plus encore, de ce coup d'aile insolent qui survole sans effort des gouffres de lumière blanche, au-dessus de l'Atlantique.

François Dufay,Le Point, 8 septembre 2005



L'Euskadi m'a dit

L'écriture est une course de fond que l'on remporte parfois à l'énergie. La première phrase du nouveau Darrieussecq nous y plonge, sans préavis : « Je courais, ignorante de ce qui se passait. Je courais, tam, tam, tam, tam, lentement, à mon rythme. Une heure, droit devant. Dans le souffle. La route était libre. Je courais. D'une certaine façon, j'avais aussi laissé l'écriture. Ça s'écrivait tout seul. Je courais, devenue bulle de pensée. Un personnage de bandes dessinées surmonté par sa bulle. Le corps à son affaire, le cerveau dans son contentement d'organes. » Le style de la romancière, toujours, est reconnaissable, à son élan, voire à une certaine rudesse. Depuis Truisme, en 1996, Naissance des fantômes, ou plus récemment White, on sait que la phrase de Marie Darrieussecq est chevillée à la sensation. Et qu'il y a toujours quelques fantômes, quelques esprits, comme si elle était capable de se promener entre deux mondes, le nôtre et celui des morts. Avec Le Pays, Marie Darrieussecq entreprend de nous conter son retour sur la terre de ses ancêtres. Pour mieux brouiller les pistes, elle scinde son récit en deux parties distinctes, multipliant ainsi les points de vue. Tout d'abord, grâce à un monologue intérieur, l'on suit, au plus près, les états d'âme de Marie Rivière, l'héroïne qui décide avec son mari, Diego, et son jeune fils Tiot, de quitter Paris pour s'installer au Yuoangui, pays de ses racines, territoire imaginaire coincé, comme la pièce d'un puzzle, « entre la France et l'Espagne ». Voilà pour l'intrigue de ce retour aux sources, où l'on croise l'esprit d'une grand-mère tant aimée, et où l'on culpabilise d'avoir laissé à Paris, Pablo, le frère interné qui se prend pour le général de Gaulle. L'autre versant du roman passe du « Je » au « Il ». Et le texte prend de la hauteur, devenu compte rendu objectif de cette réinsertion dans une région d'enfance. Le récit progresse ainsi, par l'entrelacement de deux voix. Apparaissent alors des rhizomes, ces petites radicelles qui mènent aux racines, puis aux branches d'une vie habitée par quelques souvenirs fondateurs, ainsi revivifiés. Cette alliance narrative permet à l'auteur d'explorer plus avant ce pays « Yuoangui », qui, telle la Syldavie inventée par Hergé dans les aventures de Tintin, s'épanouit en toute impunité. Malgré tout, derrière le maquillage de la fiction, avec sa pelote, ses ferias, sa vieille langue, son folklore caractéristique, son ambivalent désir d'autonomie, on reconnaît le Pays Basque (l'Euskadi pour les intimes), cher à une Marie Darrieussecq née du côté d'Anglet, au cœur du « BAB » (Bayonne, Anglet, Biarritz), territoire sentimental, autant que géographique, que l'on retrouve d'ailleurs dans le roman, à peine transfiguré sous la dénomination « BCB ». L'autre indice, et pas des moindres, que nous livre l'écrivain, concerne Pierre Loti, « dont la lubie, écrit-elle, fut de s'affubler un jour d'une descendance yuoanguie », alors que l'on garde en mémoire le Ramuntcho de Loti, eh oui, Loti, n'en rougissons pas… Comme dans tous les romans de Marie Darrieussecq, il est question de voyage. Un voyage, ici, vécu comme une épiphanie, dans tous les sens du terme. Marie Darrieussecq fait escale au cœur de son passé et finit par reconnaître que « c'est peut-être ça, être de quelque part. Un sentiment géographique, reconnaître une terre comme on reconnaît un visage. » Que vaudrait notre randonnée sur terre si l'on passe sa vie à oublier ses racines ? Adishatz, Marie !…

Olivier Delcroix, Le Figaro du 15 septembre 2005


Entre autofiction et politique fiction, le nouveau roman de Marie Darrieussecq a pour thème central le retour au pays. Mais, surtout, il opère un déplacement radical des positions du sujet et du narrateur du roman psychologique. Grâce d'abord à un choix d'écriture assez simple : l'alternance de la première et de la troisième personne. Et aussi grâce à l'affirmation d'un « je » scindé : « j/e ». La narratrice enceinte de la petite Épiphanie, son mari Diego, né par hasard en Patagonie, et leur fils de deux ans, Tiot, quittent Paris pour s'établir au pays yuoanguyi. « Tagadoum, tagadoum… » Quelque part entre Espagne et Landes de Gascogne, ce petit pays vient d'accéder à une indépendance longtemps revendiquée. Les autorités locales courtisent la jeune femme, romancière célèbre, espérant son adhésion à la cause de la littérature nationale. Mais elle parle à peine la « vielle langue ». Tiot, qui assimile à toute vitesse yuoangui, français, espagnol, doit servir d'interprète à sa maman pour la plupart des transactions de la vie quotidienne. Ainsi, dans mi graves mi burlesques, se déploie la complexité d'un roman familial où sont présents une mère plasticienne, un frère adoptif schizophrène, Pablo, convaincu d'être le fils du général de Gaulle, le souvenir de la grand-mère Amova, qui donne sa mesure aux avatars contemporains d'un culte des morts hérité de coutumes ethniques. La Maison des Morts, où le high-tech permet à chacun de dialoguer avec ses défunts réapparus sous la forme d'hologrammes, en dit très long au passage sur ce qui hante en profondeur les sociétés contemporaines. Mais l'essentiel réside dans une approche neuve de l'humain, de son rapport à la Géographie et aux facteurs de l'identité. avec une liberté confondante de beaucoup de poésie, Marie Darrieussecq convoque pour dire le corps, le sexe, la personne, des schémas qui relèvent d'un continuum de la physique, de la biologie, des lois anthropologique et de la culture. De quoi faire basculer le roman et ses lecteurs dans un XXIe siècle enfin tangible, palpable, délivré des scories du naturalisme, de la critique sociale positiviste, comme de la plupart des blocages inhérents aux expériences formalistes. Le Pays est sans nul doute un des romans les plus importants de cet automne 2005.

Spirit, octobre 2005


[…] La narration est pleine de paragraphes extrêmement percutants : la justesse du regard, le choix des mots, frapperont tous les lecteurs et peut-être plus encore les lectrices. Il faut compter parmi elles pour admirer un paragraphe benoîtement consacré à un achat de meubles chez Ikéa. La mobilité, redisons la brume, des descriptions est à la base même de leur charme. Ce Pays Basque n'est pas un catalogue touristique ; ni les espadrilles, ni les toiles basques n'y sont décrites par le menu et encore moins, comme le font avec raison les chefs d'entreprise, remises au goût du jour : c'est le pays entier qui est vu d'un œil à la fois contemporain et poudreux, très loin de l'exotisme de Pierre Loti, qu'on appréciera à l'extrême. Épiphanie va naître simplement sous la plume de l'écrivain, le roman Le Pays naît lui à chaque ligne dans le corps et le cœur de la femme qui l'écrit et du lecteur qui suit ses pas et ses promenades. Il croise une véritable histoire familiale, la double personnalité d'une mère et d'un père et qui interrogent l'enfant à venir autant que le fait une approche inattendue du culte des morts. […]

M. Delaunay-Brohan, La République des Pyrénées, le 30 septembre 2005

Agenda

Le 30 décembre 2017 à 17h30
Rencontre avec Marie Darrieussecq à la librairie Le Book store (Biarritz)

Le Book store

27 Place Georges Clemenceau

64200 Biarritz

Tél : 05 59 24 48 00

voir plus


Et aussi

Marie Darrieussecq Prix des Prix 2013
voir plus

Marie Darrieussecq, Prix Médicis 2013
voir plus

Nous sommes Charlie, par Marie Darrieussecq
voir plus





© P.O.L 2016 | Crédits | Mentions légales