Le Silence du diable   

Leslie Kaplan

Jackie est acteur. Il aime le théâtre, les mots, et Lou, qui l'aime en retour. Mais l'amour de Lou, et l'amour des mots, viennent buter sur la violence de Jackie, sur son obsession de la mort et du meurtre, ce qu'il appelle "le silence du diable".

 

 

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Leslie Kaplan

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La presse

Le Silence du diable est à la fois une sorte de roman policier et une réflexion sur l'écriture. Une réflexion qui n'a rien de théorique. Comme on prouve le mouvement en marchant, Leslie Kaplan démontre la violence du langage par l'usage même qu'elle en fait.


Libération



Le scénario d'amour braque de Leslie Kaplan


On est tenté, à l'instar de Leslie Kaplan elle-même, de réserver ses romans aux amateurs de littérature qui s'affiche littérature et annonce d'emblée ses noms de passe : Blanchot, Duras, etc. Mais ce serait dommage pour les autres, les lecteurs moins exclusifs, ceux qui lisent un roman comme un cinéphile va au cinéma. Leslie Kaplan, vous vous rappelez, est entrée en littérature avec une douceur éclatante, une prose sèche, poétique, hallucinée : ce fut l'Excès-l'usine, très beau, frappant, le pendant féminin de l'Etabli de Robert Linhart.


Puis sont venus trois romans, le Criminel, le Pont de Brooklyn, l'Epreuve du passeur, écrits comme des scénarios surécrits : « Le temps est beau, énergie de l'air », ou « Ils avancent, ils ne disent rien, ils regardent. Dépaysement facile et gai, enfance », n'importe quel écrivain d'aujourd'hui peut écrire ça. Elle le fait, Leslie Kaplan, facile, presque chichiteux.


Mais de petites notations comme celle-ci : « Certains enfants grimpent aux branches. Danger réel, impensable. Les blessures des arbres. Le grand envers blessant, sourd et hagard, de la vie », c'est déjà (dans le Pont de Brooklyn) beaucoup plus difficile. Surtout, la vraie force de Leslie Kaplan est de créer des personnages, comme faisait Dostoïevski : des personnages dont on peut toujours attendre un formidable excès, même s'il ne se produit pas. Des personnages qui vous laissent, vous, en état d'alerte.


Jackie et Lou, l'acteur et sa compagne, ouvreuse du théâtre où il joue, elle simple, plutôt, et amoureuse, lui très compliqué, ce sont deux personnages de film. Autour d'eux les rôles sont déjà distribués, y compris l'écrivain ridicule, ils n'attendent que le casting. C'est d'ailleurs une des caractéristiques du roman dit minimaliste d'être pensé-tourné. Voici venu, du moment que les films sont de plus en plus chers et débiles, le temps des romans-films, des ciné-romans.


Simplement, alors qu'un roman inspiré du cinéma, comme Ciné-roman de Roger Grenier (1), par exemple, était il y a une quinzaine d'années écrit dans un style littéraire, le style littéraire, aujourd'hui, consiste à raconter une histoire extrêmement romanesque en l'écrivant comme un script. Pour le cas où. Producteur cherchant roman, parce que les scripts qu'on lui envoie ne ressemblent à rien, ni faits ni à faire.


Jackie est comédien, donc, du genre génial, et le seul mot qui vient en pensant à lui, c'est qu'il est fou, capable de tuer, comme il étrangle les mots, pour leur faire rendre un sens dans le grand silence bruissant d'autres mots, qu'il faudra étrangler à leur tour. D'entrée de jeu, on se doute que cette histoire d'amour braque tournera mal. Que Lou est du genre à se faire tuer par excès d'amour.


Comment se fait-il, alors, que l'on lise cette histoire attendue ? Pas pour l'écriture, blanche comme il faut, mais plutôt pour les blancs qu'elle crée, entre les lignes, pour cette attente justement, cette amoureuse angoisse, qui s'insinue, qui sourd des mots, comme un acte inéludable : « Un jour il viendra jusqu'à moi. L'acte. Tu vois, il fait un geste dans l'air, il trace une ligne, il viendra de je ne sais où, il traversera l'air, il arrivera jusqu'à moi, et il me prendra. L'acte viendra et m'avalera, dit Jackie ».


Le Silence du diable est un roman agaçant, comme on agace une douleur, et qui fait voir un film comme on n'en voit plus. Ce qui boucle bien la boucle : le cinéma a avalé le roman et le roman le cinéma.


Le Monde, janvier 1990


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