Pallaksch, Pallaksch   

Liliane Giraudon

Pallaksch est un mot d’une langue inventée, bégayée par Hölderlin dans sa tour à Tübingen. Pallaksch, Pallaksch est le titre de cet ensemble de récits où se mêlent personnages et animaux pour dire à la fois oui et non, j’y suis et je n’y suis pas à un monde qui, lorsqu’il n’a pas prévu leur destruction, a cessé de prendre en compte leur existence. Au centre du livre, comme au cœur de ce monde en proie à la violence, un écrivain s’entaille la main en coupant un morceau de bois. Bientôt il ne supportera plus le chant des oiseaux et se fera couler de la cire dans les oreilles...


 

 

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Liliane Giraudon

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Espagne : Editorial Eumo | USA : Green Integer

La presse

Tous les crimes que nous commettons


Avec Pallaksch, Pallaksch, Liliane Giraudon, qui a déjà signé de nombreux livres de poésie, et un récit, la Nuit, publie son premier ensemble de nouvelles. Tous les personnages sont des êtres à part, qu’il serait faux de qualifier de marginaux, compte tenu du sens que ce mot a pris depuis une vingtaine d’années. Ils se situent pourtant dans une catégorie de la population qui ne supporte pas le sort qui lui est fait, et qui refuse les règles du jeu de l’intégration sociale.


Liliane Giraudon vit à Marseille. Son métier la conduit à être en contact avec des enfants scolairement défavorisés, à fréquenter des zones géographiques de la grande ville du sud où les logements, l’enseignement, le travail ne sont pas ce qu’ils devraient être.


Pas de réalisme populiste pour autant, pas de satire politique non plus. Nous nous trouvons plutôt, avec ces récits, dans un univers semi-fantastique, où le drame et l’horreur ne sont jamais loin, où la différence est une fatalité, où l’apaisement n’est pas compatible avec la vie, ne peut en être que le contraire : « A cette époque déjà elle parlait très peu. Sachant que la vie est bien l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort ». Pas de pathos non plus, ni de dureté, mais un constat : « A treize ans elle avait brutalement cessé de grandir. Atteignant très tôt la taille adulte, c’est-à-dire celle de son propre cadavre ».


Pour ces personnages, l’amour n’a pas de raison d’être, seul existe le désir, qui toutefois apparaît comme le grand perturbateur puisqu’il contrarie leur projet d’enfouissement, de départ ou de disparition (des autres ou d’eux-mêmes). Dans la première nouvelle, le comptable de la conserverie de poissons le découvre assez tôt : « L’année où Malika venait me retrouver dans le jardin, derrière la crique, prétendant que j’étais le seul à pouvoir la faire jouir, j’étais devenu incapable de faire correctement le travail ».


C’est que, bien sûr, ceux qui suscitent le désir sont, eux, suscités par la mort. Elle prend tant de place, elle est tellement présente qu’elle en arrive à boucher l’horizon. Pour s’y préparer (y préparer les autres), la solitude est un moyen qui se révèle efficace. Grâce à elle les renoncements progressifs et successifs s’avèrent possibles. C’est le cas notamment pour l’écrivain de la nouvelle centrale qui s’isole dans un village de montagne sous prétexte de terminer son Livre, alors qu’il n’y prétend plus. Pour se protéger, pour avoir la permission d’être seul, il ment aux femmes qui l’aiment. Il parle peu, il marche le long de la rivière, sous les arbres. La nature est ce qu’il accepte. Pour lui, comme pour d’autres, qui fuient la compagnie de leurs semblables, elle est même le seul attrait. Parfois un animal requiert leur attention et leur amour, mais ça finira mal, toute faiblesse de ce genre finit mal. Pour l’animal, d’abord, destiné de toutes façons à être dévoré, et souvent pour le maître.


L’amour (mais aussi d’autres activités humaines) n’a de cesse de mettre celui qui en est la dupe et la victime au centre du cercle où « repose l’anéantissement ». Les personnages de ces nouvelles ont trop besoin d’eux-mêmes pour ne pas se méfier de lui, pour ne pas tenter de conserver leurs forces. Afin d’échapper au danger, ils fuient ou au contraire demeurent immobiles, mais c’est la même chose, c’est la chose à laquelle ils s’acharnent : se désintéresser. Ou reconstituer « le texte (qui) flotte de l’autre côté des paupières »... « L’Humaine qui accomplira cela, les flammes la brûleront horriblement et ne lui feront aucun mal ».


Ainsi est nommée la femme de la dernière nouvelle, comme si elle était celle de la dernière chance. La folle ? C’est ce que pensent les autres puisqu’ils l’ont enfermée. Est-ce le sort de ceux qui luttent, comme elle, contre l’hydre ? Avec cette dernière « aucune négociation n’est possible. Son seul désir, son unique objectif, est que le monde cesse d’être une exception au néant. Pour que le mondde continue à mourir, il faut que le sacrifice s’exécute ».


Pour que le monde continue à mourir, faut-il aussi que l’écrivain cesse d’écrire ? Certainement, dit celui dont une blessure à la main a bouleversé la vie et lui a permis de « trouver une issue aux deux problèmes qui, jusqu’à ce jour, n’avaient cessé de le ronger : l’idée de l’amour liée à celle de la littérature ». Ecrire (comme vivre ?) serait une sorte de lâcheté. C’est pourquoi il disparaît après s’être mis de la cire dans les oreilles, afin que les oiseaux cessent de le gêner lorsqu’il marche le long de la rivière. Les oiseaux ou les remords de ses compromissions ? Que s’agit-il de fuir vraiment ? Tous les crimes que nous commettons ou qui sont commis avec notre permission ? Le goût du néant, ici, n’est le produit de la sécheresse ni du coeur, ni de la pensée ; au contraire, il est l’expression de leur impuissance. Et du désespoir.

Noir, noir, mais pas négatif. Et même, aussi étrange que cela puisse paraître, tendrement humain. C’est ainsi, du moins, que je qualifierai ce livre.


Par Marie Etienne, La Quinzaine Littéraire, avril 1990.

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