Le Nom sur le bout de la langue   

Pascal Quignard

Histoire d’une promesse faite au diable, en échange d’un immédiat bienfait, et histoire dont l’imprudente qui a promis va s’en délivrer, c’est d’abord un conte, un vrai conte, de ceux que l’on trouve dans les collections de notre enfance. C’est aussi un conte pour adultes, car ce qui est en général à lire entre les mots dans ceux qui lui ont servi de modèle est ici violemment sensible, ou présent, affleure sans cesse à la surface du récit : si l’enjeu de la promesse est l’âme de celle qui doit la tenir, il est aussi son corps. Le texte du conte se place sous le signe de cette double possession, il en redouble l’intensité.
Mais le...

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Pascal Quignard

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La presse

Pascal Quignard : le tragique sous les pommiers


On aborde à la lecture de ce petit récit de Pascal Quignard comme on met ses pas sur la prairie normande, où les ombres sont vertes, et où l’air du soir, en juin, est bleu comme l’herbe. C’est un livre merveilleux, dans tous les sens du terme : la réalité la plus quotidienne libère ici ce qu’elle cache de surnaturel, tandis qu’en retour la féérie va de soi. Autant dire que c’est la littérature même.


C’est un conte : ce qu’on a appelé jadis une histoire pour enfants. Et l’on est bien prêt à prendre le pari qu’en effet tous les enfants, de quelque âge et de quelque condition qu’ils soient, y prendraient, comme eût dit La Fontaine, un plaisir extrême. Colbrune est une brodeuse qui vit au IXème siècle, sur la berge de la Dives, dans le duché de Normandie. Elle pense jour et nuit à Jeûne, qui est tailleur et joli garçon et qu’elle contemple de loin, de l’autre côté de la rivière, puisqu’il habite la maison d’en face. Elle sait l’essentiel de la vie, puisqu’elle passe ses jours parmi les pommes et dans la musique du nom de celui qu’elle aime : tous les gens sérieux conviendront que les seules choses qui importent sont les pommes et les mots. Sa science lui dicte un jour une déclaration d’amour : elle va trouver Jeûne ; elle lui dit qu’elle l’aime et qu’elle aurait du bonheur à devenir son épouse. Elle ajoute : « Qu’est-ce que pour toi que le son de ta voix ? Rien. Pour moi, c’est ce qui me ranime. »


A une telle déclaration, nous irions, nous, voler pour elle, tout de go, trois caravelles de bijoux et cinquante chevaux blancs, avant d’embarquer pour l’impossible avec Colbrune la brodeuse. Jeûne, lui, a plus de force d’âme, et pose ses conditions. Il veut que sa prétendante lui fasse don d’une ceinture brodée comme celle qu’il possède déjà, et qui est somptueuse. Colbrune s’efforce en vain à fabriquer cette ceinture. Un seigneur lui rend visite, qui lui propose la sienne, en tout point semblable, et pose à son tour une condition : la jeune femme devra retenir le nom de ce bienfaiteur improvisé. Si, dans un an, elle ne sait pas le répéter, elle lui appartiendra toujours. Un nom, et qui s’en va, et qui devient un nom sur le bout de la langue. Un langage qui se dérobe. « Pour toujours » devient « pour jamais », ce qui n’est pas du tout pareil. De l’éternité au néant, de la parole au silence : c’est dans la balançoire du poète que Pascal Quignard va nous prendre à son bord et nous promener entre deux vertiges.


Jeûne, mis au courant, s’en va chercher ce seigneur dans l’espoir de retrouver son nom. Il entre dans son royaume, qui est l’autre monde. Il retient ce nom, l’oublie au moment de le rappeler à sa femme, recommence l’expédition, échoue encore une fois, finit par réussir. Le jour venu, la jeune femme prononce les syllabes d’abord oubliées. Elle a gagné. Son ravisseur potentiel s’éloigne. Tout devient noir - parce que, dit Quignard, « tous ceux qui parlent éteignent la lumière ».


On s’en doute, si on a lu l’oeuvre de Quignard, à la fois savantissime et légère comme une chanson ; les sortilèges du conte sont ici le territoire, et presque le terreau, où se déploient les grands arbres du mythe et de la pensée. La parole, la mort, l’amour, le langage, et l’eau miraculeuse du désir, qui cherche peut-être tout ensemble à échapper à la mort et à l’accomplir pour mieux régner sur le monde : ces grands thèmes sont développés dans une deuxième partie du livre, qui a pour titre Petit traité sur Méduse. La langue pratiquée par Pascal Quignard dans ces pages est stupéfiante, parce que c’est une langue de fête, comme il y a des habits de fête, mais sans rien de grimé ou d’empesé, sans aucune de ces barbaries qui dévorent aujourd’hui la formulation philosophique ou prétendue telle - sans aucun recours, non plus, aux mignardises et aux maniérismes qui sont réputés poétiques.


Dans cette profondeur transparente, la méditation de Quignard, toujours baignée par l’image élémentaire, toujours irriguée d’eau et de vent, toujours emplie de feu et de la nuit, s’enfonce au coeur de la poésie comme dans une menace, qui est aussi, étrangement, un espoir de survie. On partait pour le sourire et l’attendrissement qu’on attend des livres d’enfants. Quignard, dans le plaisir de conter, va débusquer une pensée tragique que laisse dans notre souvenir ce petit récit.


« Je n’écris pas par désir, par habitude, par volonté, par métier. J’ai écrit pour survivre. J’ai écrit parce que c’était la seule façon de parler en se taisant », avoue Pascal Quignard. Il dit aussi : « Tout mot retrouvé est une merveille. » Miracle désespéré, qui est peut-être un ersatz de l’étreinte. Le livre splendide et chuchoté de Pascal Quignard nous restitue souverainement, dans les lueurs tremblées de la grande clarté perdue, les actes du premier jour : lire, écrire, conter.


Par Renaud Matignon, Lyon Figaro, 28 mai 1993.

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