Les animaux font toujours l’amour de la même manière   

Liliane Giraudon

Puisqu’en cette fin de siècle l’autobiographie semble faire un retour, l’auteur s’est donné pour contrainte de livrer six histoires (quatre nouvelles plus deux dramolettes) à l’intérieur desquelles toute référence autobiographique aurait été soigneusement écartée.

Il en résulte une succession de récits où de minuscules héroïnes, d’ordinaires héros, se trouvent poussés par des conduites énigmatiques qui les entraînent à leur tour dans une incurable marginalité.

Liliane Giraudon s’est bornée à enregistrer les effets radioactifs de certains contes lus dans l’enfance....

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Liliane Giraudon

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La presse

Ni anges ni bêtes


Voici un livre profondément rassurant : l'Homme est bien supérieur à l'animal ! Non pas qu'il pense, ni même qu'il brigue des postes à responsabilités, mais simplement parce qu'à la différence des bêtes il ne fait pas toujours l'amour de la même manière... Et ce recueil de six nouvelles s'offre précisément de le démontrer par des exemples d'une rare éloquence : une femme paie les services sexuels de ses amants, un jeune homme décuple son ardeur à l'aide d'un petit poisson, et un « tombeur » honore chaque retrouvaille en recouvrant sa partenaire de sa semence ! Mais cette supériorité paraît en réalité bien fragile, comme si chaque instant menaçait de révéler son animalité : ainsi un « ange » devient faucon, un autre abeille, et la sagesse se mue parfois en une cruauté que la nature ignore - pour un (très grave !) problème d'épilation, un homme vide un chargeur dans le corps de son amie !


Telle pourrait d'ailleurs être la véritable supériorité de l'Homme : sa prédisposition à noircir la vie ainsi qu'à vivre des tragédies. Les uns s'acharnent à gommer ce qu'ils rêvent de voir disparaître quand les autres s'acharnent à ressusciter ce qui a disparu ; mais pour chacun, le drame reste celui de l'amour, et dans la solitude, « le silence envahit tout » : « Maintenant, quand quelqu'un parle, chaque fois c'est la même surprise. C'est si fort. Si à part de tout. Loin de nous. Loin de toi. »


On pénètre dans ces courtes nouvelles comme dans une pièce de théâtre, à la faveur de phrases nominales qui dessinent des décors aussi dénudés que peuvent l'être ceux de Beckett. Mais de ce recueil on ne retient guère que quelques scènes - une rencontre dans un aéroport, le malaise d'une apicultrice, une lecture à haute voix... C'est que toutes ces histoires, si simples et par conséquent si complexes, baignent « dans l'une des sept couleurs fondamentales du spectre de la lumière », un fond de lumière en lequel elles se dissolvent afin de mieux nous séduire, comme enchantaient notre enfance, par un mélange de peurs et de joies, ces contes dont Giraudon mesure ici les irradiations.


Didier Garcia, Le Matricule des anges, août 1995



Contes acidulés


C'est un titre étrange que celui choisi par Liliane Giraudon pour son recueil de nouvelles. On n'y parle moins d'animaux que d'hommes. Les six histoires ont pour point commun des personnages solitaires dont la vie est un tissu d'amours qui se font et se défont. Tous sont « veuf(s) irréversible(s) » d'un passé déchiré et d'une mémoire douloureuse, « poursuivi(s) par un léger essaim de souvenirs. »


Les six récits s'organisent autour de thèmes récurrents qui donnent une unité au recueil. La réalité est bel et bien présente dans son concentré de questions essentielles : l'amour et le sexe, la mort, l'art comme issue salvatrice. La reprise de motifs plus concrets et poétiques établit des correspondances et lie les six nouvelles entre elles, qu'il s'agisse de broderie, de chasse, de rouge à lèvres, de fleurs ou d'oiseaux, de sang, etc.


Est-ce parce que « le sexe [...] ne se sépare jamais de la conscience du vide » qu'il est aussi présent dans la vie des personnages ? Ou bien plutôt parce que les pratiques différentes de l'amour dégagent un charme joyeux ? La sexualité des animaux est monotone : elle ne figure donc qu'en arrière-plan. Un étudiant de passage importune l'apicultrice de son érudition sur les cycles des abeilles. Mais ce n'est que prétexte à réminiscence : « cette manière d'articuler cycle m'a rappelé mon premier mari... » Seule la narratrice de La femme cuite évoque un souvenir d'enfance marquant : « Elle avait vu un chien noir monter sur un autre, plus clair et tout bouclé. [...] Un trouble jusqu'alors inconnu, diffus et extrêmement agrable s'était emparé d'elle puis l'avait quitté en même temps que les animaux qui étaient sortis du bouquet d'arbres où ils se tenaient. Elle était restée longtemps penchée sur la nuit grandissante et froide, ne comprenant pas cette sorte de visitation, serrant les genoux l'un contre l'autre et griffant doucement sa joue aux montants de brique. »


[...]L'amour et le plaisir, l'amour et la mort évoquent le réel, un réel où rien n'est oblitéré : ni le sang, ni le viol. La grossesse et l'éventration ruinent le corps et la carrière d'une danseuse ; l'apicultrice est visitée par ses deux enfants avortés. Et pourtant l'univers de Liliane Giraudon est imprégné d'une atmosphère merveilleuse qui s'apparente à celle des contes de l'enfance. Ces récits sont peuplés d'anges. Une fillette doit sa vocation de danseuse aux êtres ailés. Elle a toujours été fascinée par leur légèreté qui ne vient pas de « l'absence de sexe mais (d')une certaine aptitude à se mouvoir. » Cette danseuse aime tout particulièrement les séraphins « parce qu'ils avaient six ailes, deux sur la face et deux sur les pieds. » Quant à l'apicultrice, elle voit soudain descendre du ciel un homme aux ailes déployées, « moitié-guêpe, moitié-ange »... Revisités par une vision moderne, les êtres surnaturels habitent le monde. Vampires, loups-garous, ogres assurent la « navigation entre dieux, animaux et sexes humains. » [...]


Visions poétiques et détails crus se juxtapoent et se repoussent en contrastes saisissants. Une saveur particulière naît de ce curieux mélange du tendre et du violent, du sang et du sucre, saveur légèrement ambivalente qui agace le palais comme les bonbons acidulés de l'enfance.


Anne Thébaud, La Quinzaine Littéraire, juin 1995

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