Une adolescence taciturne   

Le second exil

Santiago H. Amigorena

Après le second exil, lorsque j’embrassais une fille, j’avais souvent l’impression que ma bouche abritait trois langues. Était-ce seulement parce que, égaré dans ce pays inhospitalier dont les habitants partout dans le monde sont célèbres pour leur hippophagie et pour leur mauvaise odeur, le français était pour moi un nouveau langage ?

Abasourdi par mille et un changements, je ne savais que faire de cet excès de paroles possibles qui ne franchissaient jamais l’enclos de mes dents. J’allais donc ainsi, enlaçant les mots, rendant purs les sons, et propageant mon silence.

Car l’exil a ceci de remarquable qu’en nous rendant bilingues, il crée la...

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Santiago H. Amigorena

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La presse

Avec Une adolescence taciturne, Amigorena a trouvé le ton juste : en revenant sur l'exil de sa famille de l'Argentine à l'Uruguay pour arriver dans ce froidissime pays qu'est la France, son autobio oscille parfaitement entre automythification littéraire et autodérision, entre considérations graves et réflexions hilarantes, entre visions panoramiques et détails microscopiques, altitude et profondeur, entre volonté de s'approprier la langue, les souvenirs, une terre, et le désir d'oublier pour mieux se libérer, se faire autre pour mieux devenir soi – avec, en prime, une parfaite digestion de Proust, du Foucault des Mots et les Choses, de la psychanalyse et, finalement, de soi-même. Ce qui lui permet de mener parfaitement cette écriture de l'exil, cette écriture d'un soi forcément scindé dès lors que l'on est l'étranger, tiraillé entre cette obligation et la conscience sous-jacente de son échec, cette impossibilité d'en être, d'être ce qui nous échappera toujours.


Nelly Kaprièlian, Les Inrockuptibles, 26 février 2002



Métro Argentine


La dureté des parisiens, le manque de générosité : autobiographie d’un gamin bohème sud-américain


Santiago H. Amigorena, né à Buenos Aires voilà quarante ans, a vécu six ans en Argentine, puis six ans en Uruguay, puis « six fois six ans » en France, ce qui fait quarante-huit ans, soit huit de trop : huit ans dus à la fantaisie exagérée des mots et peut-être des tables de multiplication, mais aussi à un temps plus long, plus lourd, plus douloureux que les auters : le temps de l’exilé, qui ne « ne peut rien oublier : il n’a pas de terre pour enterrer ses souvenirs » . En France, Amigorena est désormais scénariste d’un cinéma qu’il est convenu d’appeler d’auteur : il a écrit certains films de Cédric Klapish ( le Péril jeune ), de Laurence Ferreira Barbosa (Les gens normaux n’ont rien d’exceptionnel ), d’Agnès Merlet (le Fils du requin) de Brigitte Rouan (Post-coïtum animal rtiste ) et d’Idrissa Ouédraogo (Samba Traoré).


(...) One trouve dans son troisième livre autobiographique, Une adolescence taciturne , ce mélange étrange de justesse et de mauvais goût, ces remarques fortes sur l’exil prises dans des guirlandes d’ampoules similiproustiennes et de citations. C’est le syndrome de Bianciotti (autre auteur argentin, devenu académicien) : le goût de l’émigrant pour la « belle phrase » du pays d’accueil, les fantômes poussiéreux de sa langue, et une affectation presque baroque pour la référence et la noblesse de prose. C’est aussi le symptôme d’un scénariste qui, soumis d’ordinaire à l’image, se « lâche » dans ses livres, qui lui donnent page et carte blanche.


L’ensemble attire en permanence le lecteur aux bords troubles, mais pas désagréables, de la tendresse et du ridicule. Ainsi, lorsqu’il évoque la méchanceté des Français, envers les étrangers mais aussi envers eux-mêmes, Amigorena écrit : « Et tout au long de ma taciturne adolescence, tout français que je fusse mollusquement devenu, lorsque j’avais peur qu’on me fît du mal, lorsqu’effectivement on m’en faisait, j’ai le souvenir d’avoir gentiment acquiescé, de m’être gentiment excusé, comme ces petits chiens qui (est-ce une ruse de chaque animal ?) même lorsqu’on les frappe et qu’ils ignorent la raison de la fureur de leur maître, ne cessent de remuer la queue en baissant les oreilles et les yeux. » Une adolescence taciturne évoque surtout la première année française en 1973 : il pleut sur Santiago mais aussi sur Paris avec, le gris, la mère qui pleure, le frère éloigné, le père absent, l’école de langue truffée de gosses de riches américains, la dureté et l’absence de générosité des gens, bref, tout ce qui peut traumatiser, ici, un gamin bohème sud-américain. L’ensemble est farci de poésies et de lettres écrites, à l’époque, par l’enfant. La remémoration s’achève à Patmos, vacances en Grèce, où Amigorena trouve enfin, dans cette île étrangère, le lieu constructif de son exil en marche.


Philippe Lançon, Libération, 2002


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