La vie est brève et le désir sans fin   

Prix Femina 2010

Patrick Lapeyre

La vie est brève et le désir sans fin est un livre sur les affres de l’amour, vues du point de vue masculin. Il met en scène deux hommes, l’un marié, à Paris, l’autre pas, à Londres, tous les deux amoureux de la même femme, assez énigmatique, et qui va de l’un à l’autre. Il y a celui qui hésite, et celui qui attend, tous les deux souffrent.
Comment choisir ? Qui choisir ? Ce roman est l’histoire d’une inépuisable et inéluctable souffrance amoureuse plus forte que tout.
Et elle est racontée de l’inimitable manière qu’à Patrick Lapeyre de raconter le monde comme il ne va pas. Petites touches d’une...

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Patrick Lapeyre

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La presse

Patrick Lapeyre : « Mon rêve est de rendre à mon lecteur la vie transparente »

Peintre du quotidien, l’auteur de « L’Homme-sœur » s’est inspiré de « Manon Lescaut » pour conter l’histoire d’un trio amoureux, tout en grâce et en ambiguïté.

Le succès de son roman, Patrick Lapeyre ne s’en étonne pas outre mesure. Avec un clin d’oeil fatigué, ce professeur de lettres n’hésite pas à relativiser : « C’est comme lorsqu’on réussit un examen, on se dit qu’on a travaillé et que ce n’est pas anormal. » Avec un rictus, il avoue que la promotion est cependant la plus exigeante de toutes celles auxquelles il a dû se prêter. « J’imagine que ce sujet est moins austère que celui de mes précédents livres, dit-il en souriant, comme pour justifier sa bonne fortune. Deux hommes et une femme, c’est quelque chose que n’importe qui a vécu ou pourrait vivre. »
À l’origine de ce texte, l’auteur de L’Homme-sœur (P.O.L, 2004, Prix du Livre Inter) confesse la relecture d’un classique, Manon Lescaut, « le premier vrai road-movie ». D’une phrase, il s’étonne d’ailleurs qu’il n’y ait jamais eu de « grand » film classique d’après l’œuvre de l’abbé Prévost. Mais par ailleurs, plus qu’une intrigue, c’est une « musique » que l’écrivain né en 1949 est allé chercher dans ce roman de 1731 : « Manon Lescaut, c’est d’abord un tempo, un rythme, l’emportement de ses personnages », détaille-t-il, non sans une pointe d’excitation.
De fait, loin de se contenter d’un « remake » fidèle, il a considérablement réactualisé la structure d’origine. Le décor est contemporain, la narration plus complexe, adoptant plusieurs points de vue, surtout celui de Blériot, le Français, mais également celui de Murphy, l’Américain, l’un et l’autre amoureux de Nora. Cette dernière voyage de l’un à l’autre, de Jules à Jim et de Paris à Londres, alternant la langue française et anglaise, insaisissable et « étrangement fêlée ». « J’ai voulu qu’elle demeure énigmatique parce que c’est ainsi avec l’objet du désir : on hésite toujours, on ne sait jamais vraiment », explique Patrick Lapeyre.
Ne changeant rien à ses habitudes de travail, comme pour ses précédents romans, il a pris beaucoup de notes : « Un livre me prend cinq ans, dont deux ou trois de notes, pendant lesquels j’écris sans écrire quelques idées, des phrases, des formules, des mots. » «C’est un travail très décourageant », concède-t-il. Pendant de longs mois, il se prépare, allongé sur un lit ou assis dans un fauteuil, lisant, réfléchissant, et noircissant jusqu’à plus de vingt carnets. Finalement, le livre se révèle de lui-même. En hochant la tête d’un air entendu, il précise en parodiant le titre d’un texte célèbre de Henry James : « L’image apparaît dans le tapis. »
Pour Patrick Lapeyre, c’est le moment d’une première version manuscrite et d’un premier tri de ses notes. « Si je suis si lent, c’est parce que je recherche l’expression idiomatique la plus juste », dit-il comme pour s’excuser. Intraitable, il prévient que l’écriture d’une scène dépend « de la petite expression qui fait mouche – ce qui peut prendre plusieurs années ». Admirateur de Flaubert, il a « l’impression d’écrire avec les débris d’une langue » et avoue sa fascination pour les romanciers du XIXe siècle et leur outil rhétorique. Elle permet une « jubilation de la langue » qui s’épanouira plus tard chez Proust, un autre de ses maîtres.
Il insiste : « J’essaye de dire des choses simples et de trouver une forme forte. » Citant Joyce, il affirme qu’il faut « réserver les événements spectaculaires aux journalistes ». Également aux antipodes de l’art pour l’art, il considère que « le but de l’écriture, ce n’est pas l’écriture ». Avec un peu de réticence, il affine sa pensée, « on écrit pour apporter quelque chose », puis devance immédiatement tout malentendu : « Il ne s’agit pas de le faire sous la forme d’un quelconque message. »
Peintre du quotidien, l’ambition de Patrick Lapeyre est dans la perspective : « Mon rêve est de rendre à mon lecteur la vie transparente, comme si j’étais un souffleur de verre – et qu’à travers mon verre, la qualité poétique de la vie devienne évidente. » Il veut que ce lecteur termine un livre avec la même intensité, le même soulagement, que lorsqu’il sort du cinéma après avoir vu un grand film. « Je veux qu’il respire mieux », dit-il, car pour lui, c’est bel et bien une « respiration » qu’apporte la beauté. Une « amplitude » très particulière.
Malgré sa trajectoire tragique, Patrick Lapeyre maintient que son roman est « un roman du bonheur amoureux ». Mais à la manière d’À bout de souffle (1960) de Jean-Luc Godard, avec qui il partage cette même légèreté heureuse des promenades et des scènes de chambre. Dans La vie est brève et le désir sans fin, les gestes, même les plus menus, jouent un grand rôle (« bien que leur sens nous échappe parfois »). Le ballet des corps et des dialogues, plus fréquents qu’auparavant, est en effet celui du bonheur. Plus l’intimité est grande, plus la respiration libérée des personnages est perceptible dans les interstices du texte.
L’impression d’apesanteur tient cependant en grande partie à l’humour très précisément dosé des formulations et du rythme. « En voyant le roman se dessiner, il y avait des scènes très lourdes, très chargées, qui me faisaient peur, et il fallait que je leur donne une légèreté étrange », confie Patrick Lapeyre. En héritier de Flaubert et de Proust, il se méfie en effet du pathétique, au moins autant que des péripéties trop spectaculaires. Dans les scènes les plus dures de son livre, il parvient de fait à un équilibre très fragile et très beau, drôle et grave, heureux et malheureux.
Anarchistes de l’amour dans une société obsédée par le travail et la réussite sociale, Nora et Blériot jettent l’argent par les fenêtres. Ils flambent, ils dépensent sans compter, « comme des adolescents ». Patrick Lapeyre rappelle qu’il s’agissait d’une réalité déjà inscrite dans Manon Lescaut, et prévient : « Ce n’est pas du tout pour être fidèle à une réalité typique de nos sociétés contemporaines, mais plutôt au lien mystérieux qui réunit l’amour et l’argent. » « L’amour “n’a pas de prix”, et pourtant “on ne cesse de l’acheter” », remarque-t-il avec un certain amusement.
Le dernier chapitre de La vie est brève et le désir sans fin est probablement l’un des plus ambigus et des plus gracieux de cette rentrée littéraire. La rencontre de Nora et Blériot y est décrite comme un accident cosmique, une possibilité parmi d’autres. Évoquant la peinture baroque avec gourmandise, Patrick Lapeyre accuse « les coupoles et les anges » qui surplombent certains paysages allégoriques. La logique de son roman est « ascensionnelle » : « Au chapitre cinquante, la narration s’élève. On entre dans la multiplicité des mondes, dans la folie du désir. »
Le désir est une fenêtre qui s’ouvre sur une autre vie que l’on aurait pu avoir – ou pas. Etre quelqu’un d’autre. « En général, cette multiplicité, on l’oublie, mais le désir, entre autres choses, nous le rappelle, précise-t-il. On aime quelqu’un, on aime un monde, et on a le cœur navré de ne pas pouvoir aimer quelqu’un d’autre, dans un autre monde. » Pour ce roman, il a choisi deux vers du poète japonais Issa (1763-1828) dont il a fait son titre. Le miracle est qu’ils correspondent à la fois à ce roman-là et à Manon Lescaut dont il est une réécriture. Car entre tous ces mondes littéraires, par la main de Patrick Lapeyre, les correspondances sont bien celles du désir et de la vie.

Nils C. Ahl, Le Monde,15 octobre 2010.

Fenêtres sur cœurs

À l’écart du monde, les jeux de l’amour et du désamour éclosent dans le subtil roman de Patrick Lapeyre.

Lorsque le cours des événements se fait trop menaçant, Blériot sait comment ouvrir la fenêtre et s’échapper, s’absenter en pensées, il lui suffit pour cela de trouver dans l’air un son sur lequel concentrer son attention, dans son champ de vision un point à fixer, « et de bloquer ses poumons à la manière d’un plongeur en apnée ». Ainsi Blériot se place-t-il quand il le faut hors du temps, se préserve-t-il du désarroi, du vertige, des trop grandes douleurs – ainsi demeure-t-il, à 40 ans ou presque, un jeune homme aux enthousiasmes, à l’innocence, au cynisme, aux égoïsmes adolescents.
L’unique objet de ses pensées, de ses désirs, de ses tourments, a, elle aussi, une beauté, une insouciance, une pente fantasque toutes juvéniles. Elle s’appelle Nora, dans la vie de Blériot elle apparaît et disparaît, adorable et cruellement indécise, aimantée par un autre pôle, un autre homme – le raisonnable Murphy. C’est à Londres que vit Murphy, à Paris qu’est Louis Blériot (oui, c’est ainsi qu’il se nomme…), et le roman de Patrick Lapeyre circule savamment, et avec une merveilleuse fluidité, entre tous ces éléments : Nora, Louis, Murphy, quelques personnages secondaires satellites, l’Angleterre et la France – l’Italie un peu, aussi –, la passion et le désamour, les instants de bonheur solaire et ceux de complet dénuement.
Derrière ce beau titre qui résonne comme un manifeste tao, La vie est brève et le désir sans fin est un pur et subtil roman d’amour, tout ensemble très contemporain et intemporel – contemporains sont le décor et le ton, intemporel est l’amour obsédant, électrique, trop démesuré pour n’être pas fatal, qui lie Louis et Nora. Et guide, évidemment, leurs destins, l’un à l’autre noués, vers la tragédie. Patrick Lapeyre n’en fait pourtant pas un drame, loin de là. Plutôt une comédie, également teintée de gravité et de grâce, où l’humour, la douceur, le refus de la pesanteur ont autant leur place que la souffrance et le chagrin. L’écriture limpide, vive et précise de Patrick Lapeyre n’offre pas de prise au pathos. Elle scrute et expose les situations, s’attache de façon singulière aux perceptions et émotions des personnages – ainsi, par exemple, de Louis et de Nora, s’embrassant « mais très, très légèrement, comme des gens soucieux de ne pas toucher à l’équilibre de la planète- » –, ironise avec délicatesse sur les beautés et les complexités du difficile métier de vivre et d’aimer.

Nathalie Crom, Telerama,21 août 2010.

Une femme disparaît.

Une fille, deux hommes: Patrick Lapeyre renouvelle le trio amoureux avec la chronique mélancolique d’un amour sans issue.

Évidemment, le motif du septième roman de Patrick Lapeyre rappelle Jules et Jim, sauf que si Nora Neville a l’air aussi éthérée qu’une Jeanne Moreau papillonnant entre deux garçons, l’auteur signe plutôt un « Monsieur Bovary » contemporain, distancié et désabusé, qui n’en finira pas moins dans la tragédie.
Une jeunne fille que ses amants assènent comme irrésistible – on n’en aura jamais la preuve – revient auprès du protagoniste principal, Louis Blériot, deux ans après l’avoir quitté sans explication. Traducteur de notices pharmaceutiques, Blériot est marié, vit à Paris, gère de loin des parents difficiles et ne demande qu’une chose : retomber fou amoureux de cette fille mystérieuse, actrice inachevée qui se rêve héroïne de Tchekov. Les chapitres vont alterner entre ceux décrivant la vie de Blériot qui court la rejoindre dès que sa femme a le dos tourné, et ceux où Murphy, l’amant trader et américain qu’elle vient de plaquer à Londres pour retrouver Blériot à Paris, traîne sa dépression d’amoureux délaissé.
Il y a quelque chose de fascinant dans ce que Lapeyre, par petites touches, remarques infimes, aussi drôles que mélancoliques, parvient à capturer : une vision masculine et contemporaine de l’amour, c’est-à-dire parfaitement anti-héroïque. Romantiques et falots, passionnés incapables d’actes passionnels, amants sans envergure et sentimentaux déprimés, Blériot comme Murphy aiment Nora sans actes déterminants, sans déclarations définitives. L’un comme l’autre sont aimantés tout autant qu’effrayés par une absence : cette phrase jamais formulée que la jeune femme incarne, cette prière d’être choisie, exigée, sauvée, jamais dite. Nora ne demande rien, n’explique rien. Et face à son corps sans cesse en disparition (elle passera le roman à disparaître de la vie de l’un pour réapparaître à l’autre), chacun de ces hommes se laisse piéger par l’insoluble qu’elle représente.
Une femme qui, elle aussi, l’a aimée un temps, en donnera une parfaite définition, la comparant à un personnage des Chroniques martiennes de Ray Bradbury : « En fait, sans le vouloir, il prend à chaque fois le visage de celui ou de celle que l’autre attendait depuis des années. Comme s’il devenait la projection de son désir. » Un désir dont les hommes, chez Lapeyre, ont peur : Blériot ne quitte pas sa femme, Murphy ne lui demande jamais de rester, et Nora finira par radicaliser dangereusement son processus de disparition.
C’est là où cette chronique d’un adultère vécu côté mec, avec son lot de petitesses et de grandeurs, bascule dans une tragédie digne de Tendre est la nuit, où Nora, pourtant fille moderne, se noie dans le destin d’une héroïne des années 20, et le lecteur dans un anachronisme brutal. Dommage. Car les filles d’aujourd’hui heurtées par la nonchalance des hommes de leur temps se relèvent quand elles tombent, s’achètent une paire de chaussures, s’épanchent chez leur psy et lisent Patrick Lapeyre. Parce qu’il excelle à lever le voile sur les détails les plus prosaïques pour en révéler une vérité qui échappe au premier regard. Quand, par exemple, Nora revient à Murphy et que celui-ci l’invite au restaurant : « À cet instant, il paie pour qu’elle reste avec lui, pour qu’elle cesse de lui mentir, pour qu’il cesse de penser qu’elle lui ment et pour que leur vie ait encore un sens. Tout est compris dans l’addition. » C’est rarement faux.

Nelly Kaprièlian, Les Inrockuptibles, 18 août 2010.

Lapeyre renouvelle le triangle amoureux

La vie est brève et le désir sans fin, nous avertit Patrick Lapeyre dès le titre de son nouveau roman, subtil, mélancolique et drôle à la fois.

Patrick Lapeyre publie assez peu, toujours chez P. O. L : un roman tous les trois ou quatre ans depuis Le Corps inflammable en 1984, exception faite de celui-ci, tout nouveau, tout chaud, le septième, qu’on a attendu six ans – L’homme-sœur date de 2004. C’est dire s’il ne faut pas laisser disparaître dans les flots de la rentrée littéraire ce dernier bijou d’un écrivain rare, qui marie merveilleusement la mélancolie et la loufoquerie. Patrick Lapeyre combine également comme personne légèreté de l’écriture et épaisseur d’un sujet.
Il est encore question d’amour dans ce nouveau titre, mais existe-t-il un autre vrai bon sujet, La vie est brève et le désir sans fin. Plus précisément, c’est des affres de l’amour que traite l’auteur, vues de points de vue masculins. Car ils sont deux hommes à évoluer autour de Nora Neville, Louis Blériot -Ringuet – mais Louis Blériot suffit – à Paris, et Murphy Blomdale, Américain exilé à Londres. La jeune femme passe de l’un à l’autre et de l’autre à l’un. Quand elle ne remballe pas les deux : le traducteur marié qui peine à boucler ses fins de mois et le trader célibataire cousu d’or qui paie pour qu’elle reste avec lui parce que « tout est compris dans l’addition »

Nora l’énigmatique

Nora, jeune femme aussi énigmatique pour les autres que pour elle-même, est au cœur du roman. « En réalité, Nora n’a jamais été une fille très facile à comprendre », dit d’elle une de ses amies. Elle donne à ses deux hommes des moments de bonheur intense et de désespoir total.
Nora que Louis Blériot attend sans compter. « Nora arrive avec deux ans de retard, à cinq heures précises », écrit Patrick Lapeyre à propos de leurs retrouvailles. Nora que Murphy Blomdale hésite à aimer. Nora, sommée par les deux mâles de décider. Nora, incapable de ne pas tout décider.
Le romancier ausculte à sa manière inimitable le sentiment amoureux, les approches, la séduction, l’amour espéré, rêvé, vécu, et les blessures qu’il cause.
« Même s’il [Blériot] sait que ce n’est la faute de personne.
Puisque l’amour est sans solution.
 »
On ne peut toutefois restreindre le livre à : s’aimer, se désirer, se quitter, revenir, se retrouver, se plaire à ces retrouvailles. Patrick Lapeyre dissèque les sentiments et les situations avec une précision d’entomologiste. On ne perd rien de ce qui se passe. Pas qu’on se retrouve dans la désagréable position du voyeur. Non. On a plutôt l’impression de survoler les lieux et les gens, avec le confort d’observation que permet un vol stationnaire d’hélicoptère, le bruit en moins.
Les phrases sont courtes, vont continuellement à la ligne. Le point de vue de l’auteur surprend souvent, ses observations assénées l’air de rien font mouche. « À ce stade, on peut sans doute parler de polygamie caractérielle », écrit-il ainsi à propos de Blériot, partagé entre sa femme légitime et Nora.
Il ne reste qu’à se laisser porter, sourire aux lèvres tant l’humanité de l’écrivain est grande et pleine d’empathie pour ses personnages, par son immense talent d’écriture, suivre avec lui Nora et ses hommes pour l’essentiel et parcourir les chemins de traverse qu’ils ouvrent continuellement au cours du livre.

Lucie Cauwe, Le Soir, 3 septembre 2010

Lapeyre rêveur de vies

Après L’Homme-sœur, voici un septième roman sublime sur des amours impossibles, entre attente et absence. Rencontre avec un écrivain rare.

S’il porte un nom qui fait penser à une célèbre enseigne de menuiserie, Patrick Lapeyre se distingue avec le plus beau titre de cette rentrée : La vie est brève et le désir sans fin. « Je l’ai emprunté à un vers du poète japonais Issa », précise l’écrivain, né à Paris en 1949. Éloquent sans être bavard, intelligent et amène, ce prof de français au lycée Victor-Hugo, marié à une prof d’anglais et père de deux filles, 14 et 11 ans, avoue « quarante ans d’amour pour le Japon ».
De fait, même sans franchir les frontières de l’Europe, son nouveau roman ressemble à un origami, subtil, énigmatique, se pliant et se dépliant au gré des va-et-vient de la jeune et jolie Nora, qui passe des bras de Murphy le Londonien, cadre dans la haute finance, à ceux de Louis le Parisien, traducteur free-lance d’articles scientifiques, toujours fauché. Lequel n’arrive pas non plus à quitter son executive woman d’épouse, Sabine, qui l’entretient. Nora, elle, a besoin de l’argent de Murphy, mais pas seulement... Avec une gravité tout en grâce, en ellipses pudiques, digressions sensibles, Patrick Lapeyre orchestre magnifiquement ce ballet sentimental où la perte et l’attente marquent la cadence. Inspiré par Manon Lescaut,de l’abbé Prévost, La vie est brève et le désir sans fin fait aussi penser à Proust – « Le bonheur dans l’amour est un état anormal » – dont, justement, La Recherche du temps perdu fut la « grande révélation » pour Patrick Lapeyre, en classe de terminale.
Fils unique d’un « ménage modeste », mère employée de bureau à la SNCF, père ouvrier devenu agent de maîtrise, il a grandi à Pantin et découvert les livres à la bibliothèque de la gare de l’Est. « La solitude m’a amené à la littérature », reconnaît l’ancien élève en hypokhâgne et en khâgne du lycée Henri-IV, aux côtés de Pascal Bruckner et d’Alain Finkielkraut. Recalé à l’oral de Normale sup, le voilà étudiant en lettres à la Sorbonne et à Vincennes, et il n’en revient toujours pas d’avoir eu Gilles Deleuze comme professeur : « C’était le maître. Trois heures de cours avec lui tenaient de la grand-messe. » Lecteur compulsif, scotché par Moby Dick, de Melville, à 17 ans, Patrick Lapeyre n’en doute pas : lui aussi prendra la plume. « Je n’avais pas vraiment de vocation pour le professorat, mais c’est un métier qui permet d’écrire », reconnaît-il.
« L’écriture est venue par tâtonnements, vers l’âge de 20 ans, la nuit. Très vite, j’ai préféré l’après-midi, de 13 à 18 heures, toujours selon le même rituel, avec petit cigare, café. Tous les jours, vacances comprises. » Mais pas question de publier à tout-va, comme d’aucuns... Patrick Lapeyre, lui, peaufine chaque livre, depuis le premier, Le Corps inflammable, paru en 1984, jusqu’à L’Homme-sœur, prix du Livre Inter en 2004 – un best-seller, avec 50 000 exemplaires vendus. Obsessionnel, méticuleux, l’auteur de La Lenteur de l’avenir (1987) et de Welcome to Paris (1994) commence par remplir des carnets Rhodia, « format 13 », en y jetant tout ce qui lui passe par la tête et qu’il classe en suivant les lettres de l’alphabet... jusqu’à la dernière ! Ensuite, sur un cahier d’écolier, il reprend ses notes, affine les scènes, puis rédige une première version manuscrite, et passe enfin à l’ordinateur. Soit des années de travail…
Admirateur de Jorge Luis Borges pour « ses sentiers qui bifurquent » ou encore de Witold Gombrowicz, « grand poète de l’immaturité », Patrick Lapeyre reconnaît aussi que ses personnages ressemblent souvent au Frédéric Moreau de Flaubert, dans L’Éducation sentimentale. « Des êtres qui passent beaucoup de temps à rêver leur vie, dans une sorte d’apesanteur qui vient de leur côté contemplatif. » D’où cette aura poétique qui émane de ses écrits. « Car c’est poétiquement que l’homme habite sur cette terre », confirme-t-il, en citant le poète allemand Hölderlin. Ce qui ne l’empêche pas d’être un lecteur régulier de L’Équipe,passionné de foot et de cyclisme. « Rien ne s’oppose à rien », comme disent les moines zen.

Delphine Peras, L’Express 6 septembre 2010

Les jeux de l’amour et les lois du hasard

Avec distance et ironie, Patrick Lapeyre accompagne ses personnages dans leur errance amoureuse

Si le roman est une affaire de langage, la vie aussi. Et donc, pour bien rendre compte de cette vie, ou-soyons humble-d’une part infime de celle-ci, il est requis de prêter une attention extrême, maniaque, à ce langage. Car les lieux communs guettent. Cependant, quoi qu’on dise, il ne s’agit nullement de les écarter, de les moquer. Plus subtilement, il faut les mettre à contribution, les intégrer à la trame du récit, les contraindre à montrer leur face cachée. Leur vérité.
Patrick Lapeyre, depuis plus de vingt-cinq ans, est passé maître dans cet art dont il sait dissimuler la haute technicité derrière des intrigues modernes à l’apparence presque banale. Il y a du Jean-Philippe Toussaint dans son univers, mais en moins géométrique, en plus spéculatif.
Pour son septième roman-il écrit lentement, ce qui devrait bien disposer le critique à son égard, il affiche la couleur dès le titre : « La vie est brève, profère-t-il dans une sentence comme gravée dans le marbre, et le désir sans fin. » Comment ne pas se regarder soi-même au miroir de cet aphorisme, de ce lieu commun ? C’est ensuite que les choses se corsent, que le roman commence…
Entrée en scène des personnages. Comme dans Jules et Jim, au milieu il y a une jeune « fille étrange, assez instable, à la fois délurée et bizarrement taciturne […] affectée d’un coefficient narcissique très élevé », Nora. Elle rêve de faire du théâtre, ne sait pas trop si elle veut vivre à Londres ou à Paris. De part et d’autre, deux hommes, eux aussi un peu incertains, mais également amoureux de Nora. De ce côté-ci de la Manche, Louis Blériot (oui, comme l’aviateur), Louis Blériot-Ringuet plus exactement, traducteur free-lance de notices pharmaceutiques, marié à Sabine, qui, à la différence de son époux, est pleine d’aisance et a les pieds sur terre.
Louis, remarque l’auteur, n’a « jamais fait partie de l’avant-garde sexuelle de sa génération », mais n’est pas « non plus un premier communiant ». Un homme d’aujourd’hui en somme. On remarque son « côté pendulaire » : entre Sabine et Nora, son cœur, ou plutôt toute sa vie, balance. À vrai dire, elle bascule carrément. Du côté de ses parents, ça ne va guère mieux : sa mère persécute son père, qui lui-même n’en peut plus.
À Londres, voici Murphy Blomdale, trader de son état, mais l’esprit plus préoccupé de Dieu et du sens de la vie que des cours de la Bourse. Lecteur des Saintes Écritures, et surtout de saint Paul (l’Épître aux Romains et la Seconde Épître aux Corinthiens), il remarque que la Bible est, pour lui, « moins une planche de salut qu’une sorte de régulateur émotionnel ». Dans ses lectures, il y a aussi saint Augustin et Leibniz. « Mais c’est qui Leibniz ? » lui demande un jour Nora. D’ailleurs, quelques pages plus tôt, Louis Blériot, dressant pour la jeune fille la liste de ses propres lectures, cite, à côté des Mémoires de Churchill, les Essais de théodicée du même Leibniz. « Tu as des lectures bizarres », remarque cette fois Nora.
Murphy, à la différence de Louis, bien qu’il souffre « d’une sorte de carence existentielle », sait quoi faire de vertus qui ont pour noms « wem>l’intelligence, la tendresse, la compréhension, l’indulgence…. Une autre vertu lui est devenue familière, précieuse : l’attente. Louis de son côté, à mesure que le roman avance, se sent de plus en plus immergé dans « un climat de détresse généralisée », livré aux lois du hasard et aux aléas de l’amour. Un jour il note, comme pour se consoler : « Peut-être qu’il y a trop d’amoureux et pas assez d’amour. » Mais trois pages plus loin, Nora le contredit : « Il y a trop d’amour et il n’y a pas assez d’amoureux.  Et elle ajoute : « Donc, il y a toujours un reste. 
Comment trouver une issue, une fin (une morale ?) à toute cette histoire ? Patrick Lapeyre s’en tire – peut-être d’une manière trop elliptique – par quelques remarques classiques sur le temps et l’espace. Mais il s’agit moins pour lui de livrer une vision du monde – ramenée ici à quelques lieux communs – que d’imprimer un certain mouvement à ses personnages, corps et âmes. De ce point de vue, la réussite est incontestable.

Patrick Kéchichian, La Croix


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Patrick Lapeyre, La vie est brève et le désir sans fin, La vie est brève et le désir sans fin - entretien avec Laure Adler - Hors Champ -France Culture




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