Le Noyau de toute chose   

Hubert Lucot

Le noyau de toute chose, peut-être est-ce, au fond, depuis toujours et de livre en livre, ce que ne cesse de chercher Hubert Lucot, avec cette manière inimitable de considérer la réalité à la fois dans son espace et dans son temps, le plus objectivement possible, sous toutes ses coutures, mais aussi dans l’espace et le temps de l’auteur, profondément subjectifs, eux, et de ce fait, engagés. Il y a là une tentative sans cesse reconduite d'atteindre à la coïncidence et à la simultanéité par le moyen d'une phrase qui sait à la fois enrober, envelopper, mais sait aussi rompre, casser, comme s'il s'agissait de pénétrer au coeur du monde et d’en exposer les...

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Hubert Lucot

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Le sexe d’Odette


Je cherche à vous écrire, cher Hubert Lucot, ayant lu Le Noyau de toute chose, j’éprouve à vous lire cette sensation de glisser dans un espace trop lisse, où je ne parviens pas toujours à bien savoir vous lire, où je ne sais pas toujours ce que je lis. Je relis une phrase sans toujours recomposer ce qui m’y avait échappé, sans rien rassembler. Je vous lis et je ne vous lis pas. Je deviens à vous lire un fantôme. C’est étrange, quelque chose se passe, sans que cela n’ait vraiment lieu. Quelque chose n’advient pas et pourtant tout est là. Je suis là tout entier à vous lire, je m’y retrouve et m’y perds. Vous écrivez sur tout, vous écrivez tout et rien, rien ne se passe, tout n’aura fait que passer. « Démarrer une oeuvre, ce serait fixer un rêve à partir d’un morceau qui n’est pas le début, puis de grosses plaques viennent. » Je vous écrirais par le milieu, à partir d’où les rêves viennent, je vous lis sans jamais vraiment toucher aucun bord. Je vous écrirais en dormant. Vos livres me touchent et ne touchent pas. Vous faites le lien, à même une phrase, en de bouleversantes disjonctions, entre les événements du monde et ceux de votre vie, les plus infimes, mais qu’est-ce qu’un monde sinon l’impossibilité d’en faire une phrase, qu’est-ce qu’une vie ?


Vous écrivez si près des choses, à même la peau. « Le noyau de mon oeuvre est une incapacité que ne possèdent les autres écrivains ? l’impossibilité de décrire et de raconter normalement les choses en entier. » Vous ne vous éloignez pas assez des choses ou de vous pour en écrire quoi que ce soit. Vous décrivez tout. Vous ne racontez rien, au sens où une expérience subjective se pourrait rassembler, extraire, transmettre. Vous en dites tant que cela ne veut plus rien dire, scripteur intégral de votre vie, votre présent, vos pensées, vos souvenirs, comme ils viennent. Votre oeuvre est le grand graphe décomplexé, désinhibé, d’une sorte d’infinie littéralité de vous-même, pas tant dans une écriture que dans une inscription, un tracé, un geste continu. Vous écrivez à même la peau du livre. « Mes rêves actuels semblent témoigner que j’ai surmonté la peur du père et donc la mort par noyade, par asphyxie, par étranglement. Non pas la culpabilité professionnelle et de l’écrivain non lu. » Surmonter la peur du père, outrepasser sa loi, ne se connaître plus nulle limite, pouvoir du coup tout écrire, tout dire, se paierait d’une culpabilité qui en serait l’envers, dont le prix à payer serait de n’être pas lu ? Vous vous inquiétez de la fin du monde, de la disparition de la littérature. Vous avez peur pour les oeuvres, me disiez-vous l’autre jour, pas seulement pour la vôtre, vous avez peur que la littérature n’existe plus. Vous écrivez dans la perspective de la non lecture de vos livres. Je vous lis pour, avec vous, tenter de comprendre pourquoi personne ne vous lit ? Pour comprendre pourquoi je sais si mal vous lire. Je vais essayer d’être plus précis.


« D’où viennent les idées, demandez-vous. À quelle profondeur se défont les rêves ? » Le Noyau de toute chose, dans ses différentes strates, tourne autour de « la mort impensable » : l’enterrement de Jo (qui fut le beau-père de votre fils), la défenestration d’une voisine (sous les yeux de votre petit-fils), votre propre séjour à l’hôpital, etc. À quoi je pense quand je pense à quelque chose ? Vous répondez clairement : à la mort impensable. « Détectant le point incolore où la vie n’est plus, j’ai su penser une seconde équivalant à celle de la mort ma propre disparition et, pour moi, la disparition du monde, présent, passé et - qui n’est pas encore quand je ne suis plus - à venir. » : il ne s’agirait pas tant d’une disparition que d’une non apparition, de ce qui ne viendrait pas au jour de votre écriture, en ce « pas encore » quant à l’être, ce dont votre disparition n’aura pas permis l’apparition. Vous écrivez, c’est mon idée, dans cette étrange temporalité du « pas encore », cette suspension de tout devenir futur, ce temps non advenu, ce présent infiniment retardé.


« Personne n’est ici pour notre enterrement. » Vous avez cette phrase étrange, littéralement impossible, au moment de « raconter » l’enterrement de Jo. Rien après moi, aucun avenir ? De l’être au non-être aucun devenir ? Personne ne vous lira jamais ? Je ne vous lis pas encore quand je vous lis. Je ne deviens personne. Le temps est votre objet, mais un temps abstrait, en soi, comme sublimé dans le « pas encore », qui ne déboucherait que sur lui-même, en amont de tout futur. « Encore » est la demande qui dans l’amour vient de l’autre (pas besoin de lire Lacan pour le savoir), il désigne le manque dans l’autre qui ne cesse de demander, encore et encore, à partir d’une faille. Le « pas encore », suspendant le temps, et par conséquent la mort (ou la jouissance), marquerait le comblement de cette faille, nulle demande du côté de nulle altérité ? Vous recopiez, dans ce livre, une lettre dictée à votre mère, pendant que vous est faite une perfusion, en 1955. Ce qui ressemble à un testament commence ainsi : « Je me rends bien compte que je n’ai pas encore de style. » Seriez-vous toujours, encore, ce jeune homme malade, de vingt ans, qui indéfiniment dicterait à sa mère un texte ultime, où il n’aurait pas commencé d’écrire ? Ce premier « pas encore » ne peut pas ne pas faire écho à ce que vous écrivez, une page plus loin, de ce qui fut le dernier mot du jeune Alain Mariaud, mort à 6 ans d’une méningite tuberculeuse, en 1941 : « Dire que je ne sais pas encore lire ! »


Je recopie ce que vous recopiez. J’ai peur, je crois que j’ai peur d’essayer de comprendre ce que cela veut dire. Je ne comprends pas, pas encore. « Je creuse le sens des rêves que j’ai faits pendant un demi-siècle. Domination du père et asphyxie dépérirent. Peu importe que je me sois amélioré, puisque je cours à ma fin ? » Les rêves cherchent à dire ce qu’on ne dira jamais, ils rêvent de pouvoir tout dire, dans cette solitude du rêveur, ils ne veulent rien dire, à personne, ils ne disent rien qui se puisse vraiment dire. Ils développent des virtualités de sens dans une temporalité sans présent, dans un « pas encore » précédant le moment de parler et de dire, dans le pas encore conscient, comme dans le pas encore signifiant précédant le moment de lire et d’écrire.


« Mon oeuvre est un vieil enfant mort, c’est une boucle... Ma vieille amie Luisa Delambre porte dans son ventre de 95 ans ses deux enfants morts à 60 ans, leurs deux longues vies ratées (manger, BOIRE) repliées sur elles-mêmes comme deux embryons morts, nous et notre histoire formons un seul organisme. » Je me dis que cette phrase est pour vous le noyau de toute phrase. Je ne prétends rien expliquer. Je lis vos livres et je ne connais pas votre histoire. Un vieil enfant mort est l’assomption du « pas encore », c’est tout ce que je peux dire. Une oeuvre pourrait, à ce point d’aberration, se dérouler dans une sorte de chronologie sans effet ? Un temps sans temps ?


Il n’y a pas de récit, écrit Walter Benjamin dans son texte sur « Le Conteur », à l’issue duquel on ne soit en droit de demander : « Et ensuite ? » D’un côté, selon lui, le conteur traditionnel, capable de transmettre, à l’approche de sa mort, à partir de sa vie, une morale. De l’autre, le romancier moderne, qui ne sait rien raconter, nulle expérience, nul au-delà à sa vie qui en sa clôture trouve sa fin, en l’exacerbation de sa solitude sa vérité. Je mesure en vous lisant, cher H.L., à quel point la littérature nous est devenue le lieu d’une solitude. Nous allons mourir trop tôt, nous n’aurons pas assez vécu au moment de mourir, nous n’aurons de nos vies rien su raconter, rien su dire que l’impossibilité de tout récit ? Je me dis en vous lisant que mourir rend solitaire. Je ne pense pas seulement à la description qu’à la très belle fin de votre livre vous faites de l’agonie de votre voisin de chambre à l’hôpital, solitaire et anonyme, anodine et comme non advenue. Monsieur N’Bo, ce digne travailleur immigré, se meurt sous vos yeux et ne meurt pas. Le Noyau de toute chose est le récit de cette mort précaire, de cette mort éclipsée. Qui ne viendrait au jour d’aucun récit. Une mort d’après le roman ? D’après la disparition de la littérature ?


Je pense à un autre moment du livre, au moment, précisément, d’une transmission d’expérience fourvoyée, qui ne s’inscrirait dans nul héritage. Un garçonnet de 5 ou 6 ans se retourne vers vous, le narrateur, dans un bus, il vous pose cette cruelle question : « Pourquoi tu es vieux ? » À cette interrogation qui n’appelle pas de réponse, vous répondez, « avec retard » : « Parce que je ne suis pas mort ». Qu’ajouter à cela ? Votre livre s’écrit dans ce temps où vous ne répondez, le temps de votre effarement.


Du temps, vous écrivez que « sa puissance, le jaillissement et l’intériorisation (« le feu sous la cendre ») sont sexe. » Que voulez-vous dire ? Plus haut dans cette phrase, vous évoquez la chevelure noire, presque crépue, qui dans un bus, un autre bus, vous fait vous souvenir de cette femme, Odette, qui revient plusieurs fois dans ce livre. « Je finirai ma vie en sachant enfin définir la perfection du sexe féminin. » Troublante issue. Le sexe « serré » d’Odette est pour vous comparable au « tissu serré de la poésie ». L’écriture en sa densification poétique atteignant au resserrement du sexe féminin ? Je ne suis pas sûr de bien comprendre. Toucher l’intérieur du corps à même une phrase ? S’enfoncer dans quelle syntaxe ? À la question, pourquoi ne savez-vous pas définir la perfection du sexe féminin, répondrez-vous : parce que je ne suis pas encore mort ? À la question de savoir pourquoi j’écris, j’aurais tendance à répondre : parce que je ne sais pas encore lire. À la question de savoir pourquoi je vous lis, je ne sais pas encore répondre. Je crois que je vous lis pour cet effarement, pour ce que vous ne savez pas écrire, parce que vous n’avez rien à répondre à l’enfant dans le bus. Parce que de ce qu’il n’y ait rien à dire vous faites un livre ? De votre incapacité à raconter, vous faites ces phrases inappropriables, à peine encore des phrases ? Je n’ai pas encore commencé à vous lire, j’aimerais partir de là pour vous écrire. Je me rends compte que je ne sais pas encore vivre, me dis-je en pensant à votre « absence de style ». Je vous lis pour que mes rêves continuent à ne vouloir rien dire, pour en creuser le sens. Vous avez à peu près l’âge de mon père, cher Hubert, c’est ce que j’aurais dû commencer par vous écrire. Je me suis dit en vous lisant que mon père n’était pas encore mon père ou plutôt : j’ai pressenti en lisant Le Noyau de toute chose que de la mort de mon père je ne saurai encore rien faire. J’aimerais avant de mourir cesser d’être un vieil enfant. J’écris n’importe quoi, comme si c’était un rêve, je vois bien que j’ai souvent peur de mourir dans mes rêves, c’est ce que je comprends en vous lisant. Je pense au sexe d’Odette, j’y penserai, j’espère, en m’endormant, je ne penserai qu’à ça au moment de mourir, à cette perfection, ce resserrement. Je ne comprends pas tout. Je mesure en vous lisant à quel point mon père est absent de mes rêves. Je n’écris pas à mon père en vous écrivant. J’apprendrais en vous lisant à écrire sans savoir écrire, je rêve en vous écrivant de ne plus savoir quoi écrire et d’écrire encore. Je n’aurais rien écrit encore que je rêverais déjà. Je pense à l’enfant dans le bus, je me demande s’il saura être vivant, je me demande si nous saurons.


Xavier Person, Revue Vacarme, Printemps 2011




Certains auteurs peuvent être lus dans le désordre et même n’importe comment. Ce n’est pas le cas d’Hubert Lucot. Où se trouve le manuel d’instruction ? On a raté combien de saisons ? Il faudrait avoir parcouru tous ses bouquins parus chez P.O.L depuis quinze ans et éventuellement tous les autres publiés chez des éditeurs également très fréquentables pour comprendre et se sentir complice de ce Noyau de toute chose pour initiés. La preuve par l’exemple : « ... je prends conscience que m’émeut NON PAS Provence-soleil-printemps mais le cézannisme de mes écrits, de mon aventure propre, non pas un objet (tels l’herbe ou la bâche goudronnée) mais un style. » Ecrit comme un journal ininterrompu qui se situerait au coeur de l’oeuvre, les bouts de récits s’enfilent de manière à 1) faire comprendre au lecteur qu’il est dans l’intimité totale du cerveau de Lucot, 2) lui montrer à quel point c’est chouette d’être entre soi, 3) l’obliger à s’intéresser à toute son oeuvre ou à abandonner.


Pascale Quinarre, Vice, janvier 2011




Qu’ai-je produit comme textes en plus de cinquante ans ?, s’interroge Hubert Lucot



Né en 1935, Hubert Lucot se ressent comme écrivain depuis qu’il a huit ans (Au pays des hommes rouges, 1943). Avant de publier son premier livre à quarante-cinq ans, il a multiplié poèmes, livres brefs, hermétiques ou étranges.
Ainsi, en 1970-1971, il a composé Le Grand Graphe, un livre d’une seule page de 12m² aux phrases entrecroisées. Une version linéaire d’une centaine de pages sortira en 1975 tandis que Tristram publiera la page et le livre en 1990.


Depuis 1980, sa biographie s’avère impressionnante. Dans Le Noyau de toute chose, son dernier ouvrage en date, partiellement sous forme de journal, Hubert Lucot se penche sur les textes qu’il a déjà produits au cours de son existence et surtout le reste, l’actualité, les voyages...
A sa manière inimitable, l’écrivain considère la réalité, entre l’objectivité que lui confèrent l’espace et le temps et la subjectivité que lui attribuent l’espace et le temps de l’écrivain. Un livre dense et passionnant.



Lucie CAUWE, Le Soir, décembre 2010



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