Ce qu’aimer veut dire   

Prix Médicis 2011

Mathieu Lindon

Dans ce récit Mathieu Lindon rend hommage à Michel Foucault, au professeur de liberté, à l'ami généreux qu'il fut, qui lui prêtait son appartement pendant ses longues absences qui, sans y toucher, sans peser d'aucune manière, l'a sans doute beaucoup plus guidé et aidé qu'il n'en eut alors conscience. Et par la grâce du talent évocateur de l'auteur ce sont six années de sa jeunesse qu'il nous restitue, agitées, confuses parfois, mais éclairées par cette amitié. Parallèlement à la figure de Michel Foucault est aussi, bien sûr, tracée celle de Jérôme Lindon, le père. Et de Samuel Beckett le bienveillant, et de Robbe-Grillet,...

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Mathieu Lindon

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La presse

Mathieu Lindon, aux détours du père

Le fils qui veut retrouver son père doit y aller par quatre chemins. Il lui faut chercher les complications, brouiller les pistes, emprunter des sentiers de traverse. Voilà à peu près le seul moyen de surmonter la malédiction sartrienne, d'endurer ces lignes que nous sommes si nombreux à avoir recopiées avant de les envoyer à nos géniteurs avérés ou présumés : « Il n'y a pas de bon père, c'est la règle ; qu'on n'en tienne pas grief aux hommes mais au lien de paternité qui est pourri » (Les Mots, 1964).

Cette règle est familière à Mathieu Lindon. Avec Ce qu'aimer veut dire, l'écrivain la prend à bras-le-corps, selon un scénario simple : après une « adolescence désastreuse », le fils de Jérôme Lindon (1925-2001), directeur des prestigieuses Editions de Minuit, accepte enfin la tendresse de ce père grâce à la relation passionnée qu'il noue avec un autre homme, le philosophe Michel Foucault (1926-1984). Sortilèges de l'amour, ruses du détour : « Michel, je l'aimais comme Michel, aucunement comme un père : jamais je n'ai eu envers lui la moindre jalousie ni la moindre aigreur, la moindre exaspération, ce que personne n'est en droit d'attendre du meilleur fils ni du meilleur amoureux. »

Figures tutélaires

Tels sont les deux pôles qui structurent le texte de Mathieu Lindon. D'une part, son père, éditeur de Samuel Beckett, d'Alain Robbe-Grillet et de Marguerite Duras. D'autre part, son ami Michel, professeur au Collège de France, dont il a fait la connaissance en 1978, à 23 ans. Dans son récit, il organise sans cesse le télescopage, ou plutôt le compagnonnage entre ces deux figures tutélaires. D'un paragraphe à l'autre, et parfois d'une ligne sur l'autre, il compare leurs conceptions de la littérature, il distingue leurs stratégies de domination, il décrit leurs manières de se tenir dans le monde : le « sourire timide » du père, le « bon rire » de l'ami.

Les historiens et les biographes, mais aussi les épigones ou les ennemis décortiqueront ce volume pour débusquer telle anecdote croustillante, telle confidence vénéneuse. Mais ce n'est pas l'essentiel puisque, à la fin des fins tous les autres personnages du livre sont d'abord là pour nourrir le rapport au père. À commencer par les proches de Foucault, notamment Daniel Defert ou Hervé Guibert. Mais c'est aussi le cas d'autres protagonistes : l'appartement parisien de Foucault, rue de Vaugirard, dont Lindon restitue minutieusement la topographie symbolique et sentimentale ; la drogue elle-même joue un rôle à part entière, ici, puisqu'elle fonde largement la sociabilité, essentiellement masculine et homosexuelle, qui rassemblait la fraternité foucaldienne.

« Trips » collectifs

Des pages entières sont ainsi consacrées aux « trips » collectifs d'acide ou d'héroïne, séances au cours desquelles cette petite troupe de solitaires affalés sur la moquette écoutaient du Mahler, jouaient au mikado ou regardaient les Marx Brothers. Mais là encore, à l'instant même où Lindon décortique la « magnificence » de l'opium ou « l'extralucidité » du LSD, une image du père l'attend au tournant : « Parfois, pendant le trip, j'ai une compassion extraordinaire pour mon père que j'aime, dont je pense que l'acide multiplierait l'intelligence et le bonheur, et dont je sais que, de sa propre volonté, au grand jamais même il n'imaginera en avaler un. »

Qu'il évoque la littérature, la drague ou le journalisme, Mathieu Lindon revient sans cesse à son point de départ : la demeure du père. Entre deux remarques saturées de complaisance, il offre de belles méditations sur l'échec de la filiation, les impasses de la transmission. « L'homosexualité a transformé les règles, note-t-il. L'intimité a changé de camp. Il n'a pas pu y avoir de solidarité familiale au sens le plus strict, de mon ascendance à ma descendance : de ce point de vue, le seul enfant qu'il y a eu entre mes parents et moi, c'est demeuré moi. Alors l'affection est restée mais l'intimité entre nous est devenue obscène […]. Elle s'est à la fois circonscrite et élargie à ma famille amicale, cette famille fictive qui est devenue la vraie, à croire que j'avais enfin découvert, après une longue quête, mes amis biologiques. »

Comme beaucoup de fils perdus, celui-là aura donc appris à aimer son père à travers un transfert exalté sur une tierce figure : « Moi qui n'ai pas d'enfant, j'ai quand même le bonheur d'avoir quelqu'un à qui léguer ma gratitude. Si je me retrouve dans cette heureuse situation, c'est parce que j'ai connu Michel, qu'il a dévié ma route. À sa façon, lui aussi m'a donné la vie. » Sa généalogie, Mathieu Lindon l'aura tracée ainsi, en empruntant une voie détournée.

Et le plus remarquable, dans ce livre, c'est que la réconciliation avec la scène familiale s'opère à travers un élan de puérilité qui s'affiche comme tel. D'où cette écriture si particulière, d'une naïveté volontariste. Mathieu Lindon flirte avec un style régressif, il ne recule pas devant une syntaxe approximative, il ose des formules si trébuchantes qu'elles sautent aux yeux comme des griffonnages. Les amateurs de grande prose en seront agacés. Mais les autres trouveront remarquable ce livre où la quête de sagesse prend la forme d'un enfantillage déchaîné.

Jean Birnbaum , Le Monde, 7 janvier 2011


Michel, Jérôme, Hervé, et les autres…

Le fils de Jérôme Lindon avait 23 ans lorsqu’il rencontra, dans son appartement de la rue de Vaugirard, Michel Foucault, qui allait changer sa vie. Il le raconte aujourd'hui dans « Ce qu’aimer veut dire »

Il faudrait, mais c’est impossible, pouvoir lire ce long récit comme s’il était signé d’un inconnu et peuplé de personnages anonymes. Il faudrait, mais c’est impossible, savoir résister à la tentation de l’indiscrétion, au danger perpétuel de l’exposition, au name dropping. Il faudrait, mais c’est impossible, le considérer avant tout comme le roman générationnel d’un milieu dont les identités singulières importent moins que les goûts sexuels, les rituels hallucinogènes, les pratiques culturelles, le vocabulaire usuel, les lieux de drague qui le définissent. Il faudrait, mais c’est impossible, oublier que ce livre, écrit le plus souvent au présent de l’indicatif, comme si l’auteur avait peur d’être submergé par la nostalgie, est un vaste cimetière. Un cimetière où reposent désormais les personnages principaux, Michel Foucault, Jérôme Lindon, Hervé Guibert, et ceux qui ne font ici que passer, Samuel Beckett, alias « Sam », Gilles Deleuze, Roland Barthes, Alain Robbe-Grillet ou William Burroughs.

De cette époque tourbillonnante et du clan foucaldien de la rue de Vaugirard, Mathieu Lindon est le survivant un peu abasourdi. (Son texte parfois concassé porte encore la trace d’une sidération d’après-cataclysme.) Il a en effet échappé au sida, qui a frappé dans la fleur de l’âge tant de ses amis d’alors. Il est sorti indemne d’une longue addiction aux drogues dures – LSD, héroïne, cocaïne, opium. Et il a réussi, on se demande comment, à se soustraire au devoir de réserve, à la loi du silence, au « Never complain, never explain » qui régissaient depuis longtemps sa famille bourgeoise et cultivée.

Mathieu est en effet le fils cadet de Jérôme Lindon, le patron énigmatique et charismatique des Éditions de Minuit, disparu en 2001. Ils avaient des relations compliquées, fondées sur l’idée que ni l’amour ni l’admiration ne doivent se dire. Alors qu’ils avaient la même passion de la littérature, leurs modes de vie étaient opposés : le père était dans la retenue et l’austérité, le fils dans l’exubérance et la liberté. Le premier avait hérité de son propre père, grand magistrat, une forme d’intransigeance ; le second allait laisser à sa sœur, Irène, le fauteuil directorial de la maison d’édition paternelle. Symbole de tout ce qui les unissait et les opposait, la publication, en 1983, chez Minuit, du premier livre de Mathieu, Nos plaisirs. Son père y consentit, mais à la seule condition qu’il fût signé d’un pseudonyme, trouvé d’ailleurs par Foucault : Pierre-Sébastien Heudaux. L’éditeur du Nouveau Roman craignait et le passe-droit et le qu’en-dira-t-on.

C’est à la fin des années 1970 que Mathieu Lindon rencontra Michel Foucault. Il devint son ami, mais pas son amant. Pendant six ans, jusqu’à la mort du philosophe, en 1984, le jeune homme vécut le plus clair de son temps chez l’auteur de l’« Histoire de la sexualité », rue de Vaugirard, dans un appartement situé au huitième étage et bordé d’une longue baie vitrée qui tenait à la fois du nouveau monde, du dortoir, de la terre d’asile, de la barricade, du vaudeville, du paradis artificiel, de la maison de vacances et de l’université libre. Il avait pris l’habitude d’y habiter lorsque Foucault s’en absentait, notamment pendant les longs mois d’été. Mais, dès son retour, il continuait d’y venir, attiré par le rire claironnant et l’intelligence foudroyante de l’amphitryon comme un papillon par la lumière. Les innombrables soirées à l’acide, tout en visionnant Citizen Kane ou La Pêche au trésor, des Marx Brothers, soudaient le petit groupe.

« Nulle part, écrit Mathieu Lindon au présent perpétuel, on n’est plus vivants que rue de Vaugirard. » Et, usant du passé composé, le temps de la reconnaissance : « Michel a dévié ma route. » C’est là qu’il a compris « ce qu’aimer veut dire ». C’est là qu’il a pleinement revendiqué son homosexualité, commencé à se rendre dans les backrooms et assumé ce que les méchantes langues disaient alors de lui : « pédé, drogué et ami de Michel Foucault». C’est là qu’il a rencontré Hervé Guibert, l’auteur de La Mort propagande qui allait disparaître en 1991. C’est là qu’il a découvert, en même temps que la fête quotidienne, ses illusions et ses hallucinations, les premiers ravages du sida et vécu, à la manière d’un orphelin, l’agonie de Foucault. C’est là que, malgré son activité de journaliste au Nouvel Observateur, il a fait le choix d’être écrivain et de ne rien cacher, dans ses livres, de ses obsessions. C’est là qu’il a fait le deuil d’une adolescence jugée « désastreuse », « calamiteuse », comme, avec l’adieu à Foucault, il tira un trait définitif sur sa jeunesse. C’est là enfin, dans cette seconde famille, plus vraie que la biologique, qu’il a été « élevé ».

Car, par un troublant paradoxe, c’est rue de Vaugirard qu’il a pris la mesure, après l’avoir étouffé et même combattu, de l’amour qu’il portait à son père, dont on lira ici la bouleversante lettre posthume laissée pour Mathieu :

« Quand tu la liras, j’aurai disparu à mon tour, mais toi, tu auras encore beaucoup d’années à vivre. Aussi, la gratitude que je n’ai pas cru devoir manifester à mon père, je crois tout à fait opportun de te l’offrir à toi. J’espère seulement que j’aurai le sentiment, le moment venu, de ne t’avoir causé aucun tort grave, ce qui me donnera le droit de te demander, en t’embrassant, de m’oublier. »

Mais Mathieu Lindon n’oublie rien (il décrit ses trips à l’acide, et l’émotion démesurée qu’il en éprouvait, comme s’ils dataient d’hier) ni surtout personne dans ce livre choral qui évoque à la fois Vincent, François, Paul et les autres de Sautet et Ceux qui m’aiment prendront le train, de Chéreau. De Jérôme Lindon, qui n’était pas un artiste, il est le seul à écrire qu’il a fait de son métier d’éditeur « une œuvre d’art ». Et, détournant le titre du livre d’Hervé Guibert, il donne la plus belle preuve de gratitude à Michel Foucault en disant de lui : « L’ami qui m’a sauvé la vie. »

Jérôme Garcin,Le Nouvel observateur, 6 janvier 2011


Mathieu Lindon : Une vie de rencontres

L'auteur consacre un récit à son père, l'éditeur Jérôme Lindon, et à son ami, Michel Foucault. Un des plus beaux livres de la rentrée.

Les uns exigent la soumission, les autres exaltent la révolution. Il y a ceux qui vous donnent la vie et il y a ceux qui vous sauvent la vie. Et c’est parce que ce sont rarement les mêmes que ce récit, dentelé et dénudé, existe comme un long coup de cymbale en nous. Mathieu Lindon raconte, dans Ce qu’aimer veut dire, deux figures tutélaires. Jérôme Lindon (directeur des éditions de Minuit, éditeur de Samuel Beckett, mort en 2001) et Michel Foucault (immense philosophe, auteur d’Une histoire de la folie à l’âge classique, mort en 1984). Mathieu Lindon fait revivre le père et l’ami. Il ne serait pas là, aujourd’hui, sans l’un ou sans l’autre. Aucun hommage. Ils n’en ont pas besoin, il n’en a pas besoin. On ne doit rien aux gens à qui l’on doit tout. Jérôme Lindon laissera à son fils une lettre posthume, absolument bouleversante, dont les derniers mots sont des chenaux dans la nuit : « J’espère seulement que j’aurai le sentiment, le moment venu, de ne t’avoir causé aucun tort grave, ce qui me donnera le droit de te demander, en t’embrassant, de m’oublier. »

C’est une époque, un style, une histoire. Mathieu Lindon rencontre, à 23 ans, Michel Foucault. Ils vont rester liés, durant six ans, jusqu’à sa mort. Le jeune homme habite dans son appartement de la rue de Vaugirard ; se livre à des séances de drogues diverses et variées ; partage discussions et connaissances ; voit ses proches mourir du sida. Côté Michel Foucault, on croise Hervé Guibert ou Roland Barthes, et côté Jérôme Lindon, on croise Samuel Beckett ou Alain Robbe-Grillet. Ils ne sont ni des fantômes, ni des fantasmes. Ils grimacent de vie. La littérature est au centre du récit. Mathieu Lindon est un écrivain et l’écriture l’éloigne de son père (autoritaire) et le rapproche de Michel Foucault (libertaire). Car le temps qu’il faut pour comprendre ce qu’aimer veut dire, c’est le temps qu’il faut pour comprendre les différentes formes revêtues par l’amour. Elles se guerroient, un temps puis font la paix, un jour. Extraordinaire figure du grand-père paternel. Elle est foulée aux pieds par Jérôme Lindon et portée aux nues par Michel Foucault.

Des protagonistes non pas excessifs mais radicaux

C’est comme ça. Il voudrait être vulgaire qu’il ne pourrait pas l’être. L’élégance ironique de Mathieu Lindon traverse tout le récit de son pas léger. Un univers de paradoxes, de subtilités, de drôleries, de cruautés. On est dans une partie d’escrime. Ses phrases ne tombent pas bien – ce n’est pas de cet ordre-là –, mais touchent juste : « Être son fils était à deux doigts de me monter contre lui » ou « c’est une forme radicale de paranoïa : la vie est une ennemie avec qui je peux pourtant négocier pourvu que je ne lui demande rien » ou « pour qui a été élevé dans les normes familiales, manquera toujours de ne pas avoir rencontré ses parents ni été rencontré par eux ». Les protagonistes ont en commun leur jusqu’au-boutisme. Ils ne sont pas excessifs mais radicaux. Ils vont à l’extrême pointe d’une manière d’être choisie par leurs soins. Vie ramassée ou vie ratissée. Mathieu Lindon explique ainsi combien il fuit les conflits car, une fois entamés, il les mène à leur terme avec obsession.

L’auteur d’En enfance (P.O.L, 2009) écrit sans majuscule. Il ne s’agit pas de les mettre mais de les ôter. Les premières pages de Ce qu’aimer veut dire sont magnifiques parce qu’elles donnent d’emblée le ton du récit. L’existence placée sous le signe de la rencontre inattendue. Le récit est tissé de mille motifs aux couleurs étranges. On pourrait énumérer les anecdotes – un manuscrit d’Hervé Guibert dont on retient les fautes d’orthographe, une conférence de rédaction au Nouvel Observateur, un autographe demandé à Simone Signoret, un coup de fil pour annoncer qu’on n’a pas le sida –, sauf que ce n’est pas un livre d’anecdotes. Il y a tous les moments où l’on rit. Les petits ballons mondains attrapés et puis, paf, crevés avec une fine aiguille. Mais Ce qu’aimer veut dire évoque les existences sensibles marquées au fer rouge par les textes et les gens. Les phrases en bas d’une page ou les paroles au coin d’une rue. De quoi et de qui on est fait. La vie subite et non la vie subie.

Marie Laure Delorme, Journal du Dimanche, 2 janvier 2011



Derrière un titre tout ensemble beau et distant, qui acquiert à chaque page davantage de sens, c'est un livre d'hommage qu'a écrit Mathieu Lindon. Le mot hommage n'étant pas ici à entendre et à prendre au sens emphatique du terme, mais comme ayant trait à l'intimité, à la sphère privée et sentimentale, à l'amour donné et reçu. A ce mot, trop solennel sans doute, Mathieu Lindon en préfère un autre : reconnaissance. « Je suis reconnaissant dans le vague à Michel, je ne sais pas exactement de quoi, d'une vie meilleure », écrit-il aux premiers instants de Ce qu'aimer veut dire. Une vie meilleure, ce n'est pas rien… Et le prénommé Michel qui lui a fait ce don, c'est Michel Foucault, qui fut son ami et figure, dans ce récit autobiographique, non pas sous les traits de l'homme public, l'intellectuel respecté, voire révéré, mais comme une présence familière, intensément bienveillante et aimante.

Quel fut donc précisément ce legs de Foucault ? Quelque chose de profond et d'essentiel. Quelque chose qui a trait à la confiance, au respect, à l'élégance, à une vraie noblesse des sentiments. Difficile d'être plus précis, et Mathieu Lindon s'y emploie pourtant, au fil de plus de trois cents pages remarquables qui constituent non pas des Mémoires, mais un authentique et émouvant roman d'apprentissage raconté au présent. L'histoire d'un jeune homme né au mitan des années 1950 et qui se cherche un avenir dans le Paris de la fin des années 1970, du début des années 1980 – en ce sens, Ce qu'aimer veut dire peut être lu comme le prolongement, esthétiquement très différent, d'En enfance, le précédent livre de Mathieu Lindon. Un lieu privilégié, aux attributs presque magiques, où la liberté de chacun et l'attention à l'autre sont les seules règles en vigueur, est le creuset de cette initiation tant sentimentale et sexuelle qu'intellectuelle et littéraire : l'appartement de Michel Foucault, rue de Vaugirard. Un lieu comme entre parenthèses, autour duquel gravite une attachante galaxie de jeunes gens dont les prénoms deviennent vite familiers : au premier plan Hervé (Guibert), mais aussi Gérard, Marc, Thierry, Hélie…

Hors les murs de l'appartement de la rue de Vaugirard, l'autre pôle vital de l'existence de Mathieu Lindon, c'est la famille, notamment et surtout son père, Jérôme Lindon, éditeur de Duras et de Robbe-Grillet, directeur des éditions de Minuit, ami de Beckett – qui, à l'instar de tous les personnages du livre, apparaît ici sous son seul prénom : il est Sam. La silhouette austère, parfois lointaine de Jérôme Lindon, mort il y a dix ans, figure non pas en opposition à celle de Michel Foucault, mais comme en contrepoint – de lui aussi, Mathieu Lindon a perçu un héritage, mais « ce qu'on ne supporte pas chez un père, c'est ce qu'il vous a légué », et peut-être fallait-il qu'il ait reçu le précieux don de Foucault pour accepter le legs paternel.

Roman d'apprentissage, tableau d'époque, le récit de Mathieu Lindon porte ainsi une méditation sur l'amour et les multiples formes d'attachement qu'ainsi on nomme - que signifie intimement, hors des archétypes socialement édictés, le fait d'aimer, d'être ami, d'être père, d'être fils… Sans impudeur, ni excès de réserve, l'écrivain a le ton juste pour parler de lui, des autres. Cette famille choisie qu'à partir du milieu des années 1980 l'épidémie de sida est venue décimer. Michel, Hervé sont morts, et combien encore. En ce sens, Ce qu'aimer veut dire est aussi, à sa façon, un mausolée des amis, des amants. D'où vient qu'en dépit de cet inconsolable chagrin la lecture de ce livre fait tant de bien ? C'est l'une de ses beautés que ce secret.

Nathalie Crom, Télérama , janvier 2011


Vidéolecture


Mathieu Lindon, Ce qu’aimer veut dire, Ce qu'aimer veut dire - 2011

Son

Mathieu Lindon, Ce qu’aimer veut dire, Mathieu Lindon - Ce qu'aimer veut dire -entretien avec Alain Veinstein -Du Jour au lendemain -France Culture




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