S'autodétruire et les enfants   

Nicolas Bouyssi

Un narrateur évoque ici les huit années qui ont précédé sa naissance, et comment ses parents en sont venus à vivre dans un climat d'hostilité permanente. Un narrateur qui ne parlera à la première personne, ne dira « je » qu'à l'évocation de sa naissance, dans les dernières lignes du livre, afin, entre autres, de laisser entendre que le passé de ses parents l'envoûte et le possède tellement qu'il a encore du mal, une trentaine d'années plus tard, à se constituer comme sujet.
À l'origine, Nicolas Bouyssi voulait écrire un texte autobiographique mêlant ses souvenirs à ceux de ses parents. Le projet a dérivé, et les éléments et les motifs dont il se souvient, qui appartiennent à son passé, ou qui lui sont arrivés lors de l'écriture du livre,...

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Nicolas Bouyssi

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La presse

Chaînes de la vie conjugale

Un père coule, une mère rame, dans le nouveau roman de Nicolas Bouyssi

Les personnages de S’autodétruire et les enfants, roman sur la vie conjugale, sur la vie quotidienne en France, sur la vie tout court, ces personnages sont « ma mère » et « mon père ». Il y a aussi « ma sœur », au milieu du désastre, et elle porte un prénom, Sarah, sans doute parce qu’elle n’est pas un problème. L’autre enfant du père et de la mère, celui qui est donc censé dire « je » ne le fait qu’à la dernière page ; le père est alors de retour à « La Casemate » après un long séjour en maison de repos, « un mois avant que je naisse ». Est-ce un garçon ? Nous n’en avons pas la preuve. Quatrième membre de la famille, le narrateur de l’histoire que nous venons de lire ne partage l’existence des autres qu’au terme du livre : « La plupart de nos Noëls sont difficiles et ne me laissent aucun bon souvenir. »

Paysages

Nicolas Bouyssi, né en 1972, dont c’est le cinquième roman en cinq ans, organise S’autodétruire et les enfants autour de deux jours de novembre. Le premier soir, Sarah et sa mère rentrent plus tard que d’habitude avec un cochon d’Inde. Comme chaque mercredi, elles ont passé la journée au cinquième étage, où la mère travaille. Elle est standardiste. Le père est sans emploi, littéralement. Trois ans auparavant, quand ils sont venus s’installer aux Casemates, un ensemble futuriste intégré avec loisirs, bureaux, logements, services, commerces et paysages, il a eu une crise. De larmes, d’angoisse, de démence, parce que les déménageurs ont cassé « une coupelle » qui lui appartenait. Il était déjà en congé. Un médecin l’a mis en invalidité. Il se conforme au diagnostic. À chaque responsabilité annoncée (professionnelle ou paternelle), le père s’est mutilé, et il recommencera. Mais la contrainte sociale aura raison de lui. Il le sait, car il est lucide. « Mon père, c’est décidé, ne cherchera plus à se révolter. »
Le soir du cochon d’Inde, le père, pour la première fois depuis huit ans qu’ils vivent ensemble, frappe sa femme. « Elle se sent coupable qu’il se comporte avec elle de cette façon. Elle interprète son acte. Il gâche ses qualités pour qu’elle l’aime moins. Mon père n’est pas un homme violent. Mon père est quelqu’un de doux, de délicat et d’attentif. Elle en est sûre sinon elle ne l’aimerait pas. Ma mère réagit presque comme s’il n’y avait rien eu entre eux. Elle boit sa tisane. » Cette femme qui aime son mari, qui gagne l’argent du foyer, se charge de tout entretenir : l’homme, l’endroit, les illusions. Elle veut sauver ce qui peut l’être, la famille, les apparences. « Elle est encore très souriante. » La première partie de S’autodétruire et les enfants est un flash-back. La mère, quittant l’appartement avec Sarah dans les bras, se remémore la vie d’avant, l’origine de son amour, tandis qu’elle attend l’ascenseur.
De quel côté l’auteur est-il ? Ni de l’un ni de l’autre, comme un enfant avec ses parents, comme Sarah avec sa mère et son père, qui pourtant sent mauvais. Il ne charge aucun des protagonistes, mais la mère n’a pas un si beau rôle. Le père, dans l’apothéose de son anéantissement, est plus héroïque. Il vivote entre la télévision et l’ordinateur, il boit pour se réveiller, tenir debout et s’assommer. L’enfer est répétitif. « Le seul moyen, toujours le même, qu’il emploie pour s’endormir est de s’abrutir et de boire plusieurs ampoules et plusieurs fioles, de mélanger avec des cachets, de la bière et du vin. » Le lendemain du soir où il a frappé sa femme, le père commet un autre acte irréparable. Il le répare cependant. Il lui faut pour cela sortir et il y parvient. Il découvre l’organisation des Casemates, que la mère lui a décrite. Par exemple, les étages pairs et impairs ne communiquent pas. Le côté pair fait rêver ceux qui n’y ont pas accès. « Mon père a tout compris. »

Forêt

Le père dit chaque jour, en vain, qu’il va changer. Il ressemble un peu au narrateur d’En plein vent (P.O.L, 2008) qui se rend dans une forêt avec l’espoir d’en sortir transformé. Dans ce roman, qui traite déjà de l’aliénation et du mariage, Nicolas Bouyssi écrivait : « J’étais comme d’autres de mes aïeux et de mes prédécesseurs : je fantasmais, semble-t-il, sur un couple dont le but aurait été de se préserver, en se détruisant. » C’est le mouvement même de S’autodétruire et les enfants, autofiction d’un nouveau genre, où l’auteur s’est entièrement absenté, tout en s’imposant de manière éclatante.

Claire Devarrieux, Libération, 16 juin 2011.

Le dernier sursaut du zombie

Ils refusent de tricher, de faire semblant plus longtemps. S'il est un fil qui relie entre eux les personnages de Nicolas Bouyssi, c'est celui-là : on les rencontre à peu près au moment où ils décident d'en finir avec la pantomime d'une vie « normale » qui n'est que machinale, et avec ses lois absurdes. Quand ils se décident à s'extirper de ses carcans, en se mettant en retrait de la société.
En cinq romans publiés en quatre ans, cet écrivain né en 1972 a déjà constitué une œuvre cohérente et importante, creusant discrètement le même sillon : celui d'une littérature du désengagement, peuplée de ces personnages d'inadaptés, décidés à ne pas « faire » avec le monde tel qu'il va. Le révolté de Le Gris, aussi rétif aux normes de l'hyperconsommation qu'à celles d'une protestation réduite à un folklore et des clichés ; celui d'En plein vent, tenté par un retour à la nature ; l'aveugle de Compression, qui s'émancipait en refusant son statut de victime ; le narrateur des Algues, réfugié hors saison dans une station balnéaire, tous étaient frères dans leur révolte, pas héroïque mais résolue, par la distance, le pas de côté.
Le personnage central de S'autodétruire et les enfants est leur père. Il est, avant tout, celui du narrateur, qui raconte une série d'événements antérieurs de huit ans à sa naissance. La rencontre de ses parents, le délitement de leur amour, leur installation dans un étrange complexe où se concentrent, au même endroit, lieux de vie, de travail, de détente, commerces, etc.
Au cœur du texte, il y a une poignée de jours aux alentours de la conception du narrateur. La mère travaille dans un centre d'appels, s'occupe de Sarah, sa fille de 4 ans, et tente de se satisfaire à peu près de la vie et des divertissements qu'on lui propose. Le père, lui, rendu inapte au travail par un accident, passe ses journées et ses nuits à boire, à avaler le contenu de mystérieuses fioles, et à s'abrutir de musique ou des émissions de catch qu'il télécharge. Il n'a pas mis le nez dehors depuis trois ans, « sinon pour aller chercher près de la porte d'entrée les plats précuits ou les cubis de vin rouge qu'il a commandés sur Internet ».
S'il est le père des précédents marginaux de Nicolas Bouyssi, c'est en tant que contre-exemple. Sa mise à l'écart est une forme de complaisance, son désengagement, un renoncement. Là où les autres personnages de l'écrivain accompagnaient leur retrait du monde d'une intense cogitation, pour comprendre comment vivre, ce prédécesseur sans gloire a abandonné, ou presque. On assiste, dans ce roman, à ses dernières minuscules tentatives de rébellion. Même s'il a déjà perdu la partie, puisque, déclaré invalide, il se vautre dans « les mauvaises habitudes » et « prétend qu'elles correspondent à ce qu'on attend de lui afin de le rémunérer. Il faut qu'il soit à la hauteur de sa pension ». L'alcool, les médicaments et les spectacles atterrants dont il se saoule l'empêchent d'avoir les idées claires nécessaires à toute pensée, à toute aventure mentale. Ils achèvent de le transformer en zombie.
Un zombie qui est sans doute le mieux placé pour nous guider dans un monde aussi intrigant et dissonant que le titre bancal du livre. Le numéro de ventriloquisme du narrateur, qui assume tout le récit au discours indirect en épousant alternativement la perspective de « ma mère » et de « mon père » pour raconter des faits proches de sa conception, inscrit le texte dans une sorte de futur antérieur et coïncide avec l'aura de science-fiction de l'ensemble. Pas de soucoupe volante ici, mais ce complexe curieux où vit la famille, entre centre commercial géant et communauté fermée, avec des ascenseurs, des commerces et des divertissements réservés aux habitants des étages impairs, et d'autres aux pairs. Le lieu a été conçu de telle sorte que « l'ensemble des résidents aient le sentiment d'être favorisés, jour après jour, mais en même temps qu'ils doutent souvent ».
Malgré son étrangeté temporelle, géographique et architecturale, cet univers de règles ineptes et de consumérisme satisfait, décrit d'une écriture si blanche qu'elle en devient parfois robotique, est, à peu de choses près, le nôtre. Il anéantit les individus et leur subjectivité, fait de chacun l'équivalent humain du cochon d'Inde de Sarah : « Une bête qui mange des bouts de salade dans un espace restreint. Une bête domestiquée dont le territoire se réduit à un tas de paille qui sent l'urine et la carotte. » Et il pousse à « s'autodétruire » le couple des parents, qui se décompose sous les coups de boutoirs de la frustration, des petits boulots minables et des distractions médiocres.
Écrivain au regard redoutable et à l'écriture âpre à force de rigueur, Nicolas Bouyssi n'est pas exactement l'auteur d'une œuvre plaisante et distrayante. Il malmène son lecteur, le tient serré dans une gangue de malaise. Mais celui-ci en redemande. Parce qu'ils sont rares, les jeunes écrivains français aussi stimulants que celui-là.

Raphaëlle Leyris, Le Monde, 8 avril 2011


Vidéolecture


Nicolas Bouyssi, S'autodétruire et les enfants, S'autodétruire et les enfants - 2011

Son

Nicolas Bouyssi, S'autodétruire et les enfants, S'autodétruire et les enfants - Entretien avec Alain Veinstein - Du Jour au lendemain -France Culture -12 mai 2011




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