Le Club des gourmets et autres cuisines japonaises   

Choix et présentations : Ryoko Sekiguchi

Traduction : Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré

Illustrations : La Cocotte

Ryoko Sekiguchi

Si le Japon est connu comme un pays de fine gastronomie, sa littérature porte elle aussi très haut l’acte de manger et de boire. Qu’est-ce qu’on mange dans les romans japonais ! Parfois merveilleusement, parfois terriblement, et ainsi font leurs auteurs, Kôzaburô Arashiyama, Osamu Dazai, Rosanjin Kitaôji, Shiki Masaoka, Kenji Miyazawa, Kafû Nagai,  Kanoko Okamoto, Jun’ichirô Tanizaki…
Du xiie siècle à nos jours, dix gourmets littéraires vous racontent leur histoire de cuisine, joliment illustrée.

 

 

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Ryoko Sekiguchi

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La presse

Ryoko Sekiguchi se pose en traductrice (avec Patrick Honnoré) et de curatrice, ou anthologue, pourrait-on dire - cependant ce livre n’est pas une anthologie, ne prétendant à nulle exhaustivité (exhaustivité qui serait intenable en un volume, puisque, ainsi qu’elle l’annonce dès l’incipit : "Récemment, j’ai constaté une chose curieuse : qu’est-ce que ça bouffe, dans les romans japonais ! Les personnages mangent. Beaucoup. Souvent. La scène de table, ou plus largement le fait d’absorber aliments et breuvages, fait figure de motif immanquable de la fiction moderne et contemporaine.") ; non, ce livre est un parcours.


Il rend compte, d’ailleurs, d’un parcours réellement effectué, à un autre rythme que celui de la composition d’un recueil : ce parcours des dix mois de résidence à La cocotte, jalonné par les dix livres sus-évoqués, assortis d’autant de rencontres. Les choix de textes et d’auteurs, ont, peut-on le supposer, été opérés selon des modalités légèrement différentes que celles qui auraient agi si le recueil avait été d’emblée envisagé comme la destination des textes. Le fait de les livrer, mensuellement, et en compagnie, oriente et change cette orientation, on l’imagine aisément.


Parcours voire promenade, donc, entre époques, genres et formats, que ce livre. De ces dix textes très différents, seul Le Club des Gourmets, du plus célèbre (en Occident, du moins) des auteurs choisis, Junichiro Tanizaki, qui donne son titre au recueil, a été ajouté après le temps de résidence. Cette novella aux allures fantastiques, récit de la rencontre d’un narrateur très select avec un club de dégustation plus select encore que lui, puis des rites d’intronisation à ces pratiques magiques et de sa transmission (de son interprétation) à d’autres, permet d’établir d’autres rapports encore : manger peut être un art, se dit-on, dès lors qu’y sont impliqués assez d’exigence et d’imaginaire.


Mais une nouvelle pourrait constituer un point d’orgue, discret mais important noeud entre les items et motifs déjà évoqués. Elle s’intitule Sushis, et son auteure, Kanoko Okamoto, dont c’est ici la première traduction française, a écrit, nous apprend l’appareil critique (impeccable, en clôture de chaque chapitre, c’est aussi une des forces de ce recueil), de nombreuses nouvelles liées à la nourriture. Celle-ci, émouvante et ambiguë, narre le rapport compliqué d’un enfant à celle-ci,


(« C’est un fait, cet enfant avait un problème avec l’idée de manger. Introduire dans son corps un morceau de quelque chose qui possédât une couleur, une odeur ou un goût lui semblait une souillure. Il aurait aimé trouver un aliment qui fût comme l’air. Quand il avait faim, il sentait bien la sensation, mais il ne voulait pas se laisser aller à manger pour une raison aussi triviale. Il mettait alors sa langue sur un bibelot en cristal du salon, froid et transparent, ou plaquait l’objet contre sa joue. ll allait alors au-delà de la sensation de faim, l’esprit parfaitement clair jusqu’à sentir la conscience le quitter. ») conflit résolu avec les sushis confectionnés par les mains maternelles - résolution qui ne mène pas pour autant cet enfant devenu adulte à une vie heureuse. Narrativement, c’est exemplaire de la richesse et de la complexité de la cuisine envisagée comme possibilité littéraire, telle que l’envisage Ryoko Sekiguchi.


Mais la cuisine permet toutes formes (on pense par exemple à l’inventaire, genre poétique à part entière, illustré à merveille par la nouvelle anonyme intitulée Cent curiosités au tofu), et permet de questionner des rapports essentiels (entre concret et abstrait, on l’a dit, entre les différents sens également, et leur relation par écrit)


« Aujourd’hui, je remarque que le thème de la cuisine fleurit dans tous les domaines ici, sous le biais de collaborations avec le design, la photographie, l’art contemporain. N’y manque encore que la littérature. Alors que c’est précisément dans le domaine narratif, me semble-t-il, que le thème de la nourriture pourrait prendre toute son envergure ; ne s’associe-t-il pas à merveille avec tout autre thème ? Autrement dit, le thème de la nourriture m’apparaît comme le « bol » idéal pour contenir le plat que l’on veut.


La richesse de ce qu’est susceptible de contenir ce « bol », le lecteur s’en apercevra en parcourant le présent livre (...) En définitive, en littérature, ce « bol », l’acte de manger, ne peut exister seul, c’est précisément sa grande force. Contrairement à d’autres thèmes qui prennent difficilement sauce avec un autre sujet, ce « bol » exige toujours un voire plusieurs accompagnements : telle une bouche béante, le bol accueille, mêle thèmes et formes et en fait un plat chaque fois différent, que le lecteur savourera à sa convenance. Une fois cet outil magique acquis, il est difficile de s’en séparer, raison pour laquelle la littérature japonaise s’y appuie avec autant de constance, le déploie sous tous ses aspects, s’en inspire avec autant de variété et se laisse délicieusement dévorer par lui, c’est bien la moindre des choses. »


Et comme la traduction, l’aller et retour entre les langues, constitue un fil rouge de cette oeuvre (et évidemment, littéralement, de ce livre), je ne résisterai pas à donner pour finir (et se mettre en appétit, commencer par l’apéritif, pour repousser la satiété), un extrait de la première nouvelle du livre, intitulée Souvenirs de Saké et signée Osamu Dazai :


« Souvenirs de saké », dis-je, mais il ne s’agit pas de parler d’un saké qui se souviendrait de quelque chose. Le sens de ce titre est plutôt : « Souvenirs liés au saké », ou mieux : « Souvenirs liés au saké et à ma façon de vivre, tourné vers le passé, toujours centré sur des souvenirs liés au saké » ; cela faisait long pour un titre, et j’ai craint qu’il donne l’impression que je me moquais du monde. J’ai finalement décidé de le laisser tel quel : « Souvenirs de saké ».


Preuve, pour le dire prosaïquement, que l’appétit vient en mangeant, et pour le redire autrement, que cet aller-retour fait force, que la question de la traduction (même impossible), par son énigme même, par cette énigme allant croissant, fait écriture, produit un manque, un appel. Un envers de la satiété qu’on ne nommera pas autrement que littérature.


Guénaël Boutouillet, remue.net, juillet 2003


Et aussi

Ryoko Sekiguchi, invitée d'honneur du Salon du Livre de Paris
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