Bois II   

Elisabeth Filhol

En 1972, le film de Jean-Luc Godard Tout va bien met en scène une séquestration de patron, sur fond de grève illimitée, d’une occupation à la fois politique et festive de l’usine. Chacun a foi dans des lendemains qui chantent, le langage est offensif, imprégné d’idéologie, il dit quelque chose d’une époque portée par de grands élans collectifs et un idéal de changement, il n’y a ni fatalisme ni sentiment d’impuissance chez ceux qui luttent, la colère qui s’exprime est tout sauf désespérée ou résignée.
Lorsqu’en 2009, la France est touchée par une nouvelle vague de séquestrations, la...

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Elisabeth Filhol

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La presse

Cette guerre sans nom


Un grand roman du temps présent, qui plonge loin dans le réel.


La Centrale mettait en scène des intérimaires nomades travaillant dans ces cathédrales modernes que sont les centrales nucléaires. Dans Bois II, des ouvriers ancrés dans leur région voient leurs usines s’évanouir, délocalisées ou, comme celle qui est au coeur du livre, vouées à la liquidation. Mais les salariés se révoltent, des ouvriers en majorité. « Quatre-vingt-sept personnes qui pour la plupart n’ont jamais vécu d’occupation d’usine. » Ils attendent leur patron, Mangin, qu’ils vont séquestrer dans l’espoir d’inverser le sort qui les attend : le chômage, d’autant plus sans issue que, chez eux, les autres entreprises – à l’exception d’une usine d’abattage, tout un symbole ! – ont fermé. Élisabeth Filhol ne dévie pas de ses thèmes de prédilection. Mais elle donne ici une ampleur nouvelle à son univers romanesque, qui va profond dans le réel, social et sociologique, mais aussi économique, historique, géographique... Il est également le récit d’un face-à-face tendu entre les ouvriers et le patron, une confrontation en huis clos, un match risqué qui s’avère déséquilibré – et ce n’est pas parce que l’un est seul contre tous les autres...Bois II, c’est, sur fond de conflit social, la rencontre de Braudel et d’Hitchcock, le premier pour la longue durée, le second pour le suspense. Élisabeth Filhol atteint cette dimension en alternant, d’une part, les chapitres de la séquestration, où la violence affleure, physique ou verbale, où chaque détail a sa signification sociale (« le casse-croûte, c’est la lutte des classes »), où le maintien des revendications initiales devient héroïque ou suicidaire, et, d’autre part, de passionnantes échappées pour décrire le lieu, ses traces et son histoire.Derrière le récit de l’extraction de l’ardoise, de l’utilisation industrielle de l’aluminium, du temps maintenant regretté où l’usine était dirigée par son fondateur, Bois II restitue aux salariés leur mémoire, en même temps qu’il dote chacun d’une personnalité dans le collectif. C’est un acte littéraire fort car, de l’une comme de l’autre, ils sont aujourd’hui dépossédés, leur passé, leur identité de travailleurs étant éradiqués au fil des cessions et des restructurations.Bois II est un extraordinaire roman du temps présent, dominé par une saine colère et par une acuité sur l’économie et le monde du travail, à la puissance politique considérable, coulé dans une langue juste, précise, ample et sensorielle. C’est un grand roman sur une guerre qui ne dit pas son nom.


Christophe Kantcheff, Politis, jeudi 4 septembre 2014.



Dans la nasse salariale


Le récit cru du combat d’employés contre un patron fossoyeur


« Toute ressemblance avec des personnes ou des situations réelles… » Cette formule d’usage appliquée aux œuvres de fiction inspirées de l’actualité va comme un gant au deuxième roman d’Elisabeth Filhol, Bois II. Au point d’en devenir dérangeant d’hyperréalisme du début à la fin, quand le lecteur va se surprendre à mettre des visages connus de lui, sinon le sien même, au fil d’un récit d’une banalité à pleurer. A pleurer et à savourer, tant l’auteur de Bois II a su s’attarder au moindre détail, fugitif ou apparemment sans importance, pour décrire par le menu un conflit salarial comme il en existe tant partout en France et ailleurs, avec le facteur humain et son avenir pour obsession. Une telle finesse dans l’observation des gestes des hommes et des femmes, des mots par eux employés, des déplacements des corps, comme un ballet improvisé, dans un huis-clos électrique, confirme le talent d’Elisabeth Filhol, déjà remarquée par un premier roman, la Centrale, littéralement bluffant sur le monde invisible des « nettoyeurs-trompe la mort » des centrales nucléaires (1). De Bois II, on ressort également bouleversé, et c’est l’autre grande force de l’auteur, une écriture à l’os, soucieuse et respectueuse du genre humain mis cette fois en position d’avoir à conduire une manière de duel, forcément éprouvant, de part et d’autre, pour ce qu’il impose d’énergie physique et psychologique, de pugnacité et surtout de sang-froid.Fleuron. Bois II est le nom d’une zone industrielle quelque part en Armorique, où est installée la Stecma, usine de fabrication d’échelles et d’échafaudages en aluminium, jadis fleuron du secteur en France et en Europe, « œuvre d’une vie » de son créateur, un dénommé Eugène Fortin. « Il en parlait avec passion, probablement mieux qu’il ne savait parler de ses enfants, lui qui avait consacré l’essentiel de son temps et de ses capacités à la faire grossir et se développer, quand l’argent donné à d’autres servait à les élever eux, son fils et ses deux filles. » « A sa mort, en 1991, la Stecma employait près de cent soixante salariés avec un chiffre d’affaires supérieur à cinquante millions d’euros. » La mort de Fortin père signe le commencement de la fin de l’entreprise, vendue par le mâle héritier cupide et cossard, pour autant pas « antipathique », note Filhol, tant les successeurs vont eux afficher cynisme et roublardise en veux-tu, en voilà. Pechiney est le premier repreneur, puis Alcan et ainsi de suite, avec chaque fois des effectifs qui fondent. Car ce que veut raconter Elisabeth Filhol dépasse largement l’histoire des démantèlements et autres délocalisations d’une usine pourtant performante. Elle s’attache avec une émouvante minutie à montrer un état d’esprit né en France dans les années 80, dans le monde industriel tous secteurs confondus : la masse salariale –  les êtres humains en clair  – ne fait plus le poids face aux opérations immobilières, boursières et autres OPA. La résignation et la force de l’habitude ont fait le reste.
Mensonges. Mais Elisabeth Filhol est têtue : elle ne lâche pas l’affaire, en l’espèce des salariés d’abord anéantis et soudain révoltés par le sort que leur patron, Guillaume Mangin, ingénieur sans état d’âme, est en train de leur réserver. Un patron fossoyeur d’une « marque prestigieuse », les yeux rivés sur un immeuble et un terrain tout près de Paris, « dans les comptes » du fameux fondateur Fortin, « en sommeil » depuis des lustres et qui vaut aujourd’hui de l’or, par son seul prix du mètre carré, « qui intéresserait Mangin davantage que l’avenir de l’usine », pense Brigitte, une des cinq délégués du personnel. Ce sont eux que l’on va suivre pas à pas, minute après minute, dans une négociation frontale avec leur patron honni et enfin mis en situation d’avoir à répondre aux questions en suspens puisqu’il est séquestré. Un bras de fer interminable, une guerre d’usure apparemment inégale ( à cinq contre un ) mais en vérité socialement conforme à la réalité de l’éternelle relation des dominés et des dominants. En l’occurrence, celle d’employés otages des mensonges d’une direction brutale, à laquelle ils ont naïvement fait confiance et dont ils mesurent trop tard l’ampleur du mépris. La chanson classique de « petites » gens qui réalisent la puissance écrasante de leurs prédateurs.
Bois II est le récit cru d’un combat qui se joue avec la panoplie des personnalités répertoriées dans la nature humaine : les « Iago » ou présumés tels, les téméraires, les habiles, les fidèles, les incontrôlables, les résignés, les opiniâtres. L’histoire d’une partie à gagner. Mais de quelle partie s’agit-il ?


(1)La Centrale fut lauréat du prix France Culture Télérama 2010. Lire Libération du 7 janvier 2010.

Béatrice Vallaeys, Libération, mercredi 24 septembre 2014


Et aussi

La Centrale d'Elisabeth Filhol, Prix France Culture Télérama.
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Elisabeth Filhol, Bois II, Elisabeth Filhol Bois II juillet 2014

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