Peleliu   

Jean Rolin

Assis sur ce banc, écoutant glouglouter dans leur fuite des créatures aquatiques (ou amphibies) dérangées par mon arrivée, je pensais au gag – un classique – du type qui s’assoit sur un tronc d’arbre et découvre, trop tard, qu’il s’agit en fait d’un crocodile, et je me disais que ces derniers ayant la réputation de vivre vieux, il s’en trouvait encore probablement, dans la mangrove, qui avaient été témoins de la bataille, et peut-être avaient saisi cette opportunité d’introduire un peu de variété dans leur alimentation.
De septembre à novembre 1944, l’île de Peleliu, dans l’archipel des Palaos, a...

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Jean Rolin

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La presse

Jean Rolin à l'affût


Méditatif et ironique, le nouveau récit de l'écrivain français explore les traces laissées par la guerre.


La bataille devait être l'affaire de deux jours ; trois, tout au plus, pensaient les stratèges qui envoyèrent les marines débarquer à la mi-septembre 1944 sur l'île de Peleliu, dans le Pacifique. Elle dura plus de deux mois, fit des milliers de victimes, chez les Américains comme chez les Japonais. Et elle "aurait aussi bien pu ne jamais avoir lieu", tant elle fut de peu de conséquence sur le déroulement de la seconde guerre mondiale. Aujourd'hui, cette île longue d'une dizaine de kilomètres, présentant "la forme d'une pince de homard aux mâchoires inégalement développées", comprend entre 500 et 700 habitants à l'année et reçoit des étrangers attirés par la plongée sous-marine ou par le souvenir de ces combats acharnés.
Jean Rolin est l'un d'eux, même s'il ne s'étend guère sur ce qui, précisément, fit naître son "désir, d'ailleurs assez vague, de [s]'y rendre". Si le désir était vague, le livre qui en résulte est remarquablement aiguisé et riche. Il est "jean-rolien" en diable, surtout, avec sa volonté à la fois farouche et un brin goguenarde d'explorer un territoire ; avec son talent pour décrire des lieux désertés, sa réflexion jamais appuyée sur la guerre, son empathie et sa juste distance mêlées, et sa manière de faire surgir quelque chose de légèrement burlesque lorsque son auteur s'y met en scène.
Au fond, ce qui attira celui-ci à Peleliu est sans doute la dimension "périphérique" de cette bataille, mineure au regard du conflit général dans lequel elle s'inscrivit, et excessivement méconnue en Europe ; l'un de ces trous dans la carte du monde que l'auteur s'efforce de combler. Car la périphérie, c'est là que rôde toujours Jean Rolin. C'est de là que l'ex-grand reporter élabore son oeuvre, tout en ironie et en mélancolie. De là qu'il pose sur le monde son regard merveilleusement circonspect, qu'il s'agisse du limes de la ville (La Clôture, POL, 2002), du littoral français (Terminal Frigo, 2005), ou des sujets tenus pour les plus secondaires, comme la constance avec laquelle surgissent les chiens dans les lieux de guerre et de désolation - Un chien mort après lui (2009).
De chiens, mais aussi de nombreux autres animaux, il est du reste largement question dans Peleliu. Il y a les cinq chiots que Jean Rolin se retrouve à aller nourrir régulièrement et serait rassuré de voir adoptés par des touristes ; il y a des poules sauvages, des oiseaux, des serpents, des crocodiles... A propos de ces derniers, à la longévité célèbre, l'écrivain s'interroge comme en passant sur la possibilité que certains de ceux vivant aujourd'hui dans la mangrove aient été déjà là du temps de la bataille ("et peut-être avaient-ils saisi cette opportunité d'introduire un peu de variété dans leur alimentation"). Tout Peleliu est une méditation lancinante, faussement flegmatique, sur l'hier et l'aujourd'hui, et les traces que laisse une guerre : "Comme il arrive souvent, note-t-il, cet endroit où tant d'hommes étaient morts pour pas grand-chose (...) y compris les crevasses où des Japonais embusqués avaient été frits jusqu'à l'os par le feu dévorant des grenades thermiques, cet endroit semblait peu compatible avec l'exercice d'une violence quelconque, en dehors de celle que les poissons déploient les uns envers les autres."

Ce contraste fascine Jean Rolin, et il le met au jour tout au long de son livre, au fil de ses longues phrases à la sinuosité admirable, capables de s'ouvrir sur l'évocation d'un porte-hélicoptères d'assaut et de s'achever par celle des petits fonctionnaires du principal village de Peleliu, qui, "aimables et nonchalants, en léger surpoids pour la plupart, délivrent ou renouvellent des documents tels que le permis (valable dix jours) de circuler dans l'île à bicyclette". La pire aventure qui puisse arriver à l'auteur, aujourd'hui, à Peleliu, consiste à crever les pneus de ce vélo sur lequel il sillonne l'île, quand tant de jeunes hommes s'y sont entre-tués "animés d'une haine mutuelle (...) [d'une] extraordinaire intensité (telle qu'elle s'exprime notamment, de part et d'autre, par la mutilation de cadavres ou la liquidation de prisonniers)".
Faisant exister simultanément ces disparités, les mettant en évidence grâce à un sens du montage (et de l'humour) renversant(s), Peleliu est un livre sur la guerre qui doute de la nécessité de ce type d'ouvrage. Un récit nourri d'innombrables lectures qui a l'élégance de moquer avec une drôlerie irrésistible son érudition "à propos d'un épisode malgré tout secondaire de l'histoire militaire". C'est ainsi que ce très beau texte en fait un épisode important de notre histoire à tous.


Raphaëlle Leyris, Le Monde des livres, 18 mars 2016






L’envers du tourisme à Peleliu, paradis tropical trompeur mais historique


Sur un îlot du Pacifique, Jean Rolin revisite une bataille du passé entre le Japon et les USA



De bonnes raisons de lire Peleliu, il y en a beaucoup. Les passionnés d’histoire y trouveront leur profit; et les amateurs de plongée ou ceux que le monde animal fascine. Et surtout, ceux qui apprécient l’élégance et l’ironie discrète de Jean Rolin.
Peleliu est une toute petite île des Palaos. En 1944, une bataille longue et meurtrière s’y est déroulée entre soldats américains et japonais; elle devait durer quelques jours, les combats se sont éternisés pendant quatre mois. Nombreuses pertes humaines, presque tous les Japonais sont morts, après une résistance acharnée, cachés dans les nombreuses grottes de l’île. C’est donc aujourd’hui un «lieu de mémoire» tant pour le Japon que pour les USA.



Débusquer l’inconnu


Jean Rolin y séjourne quelques semaines et l’explore à pied et avec un vélo tout-terrain: rappelez-vous que ce reporter a la particularité de ne pas conduire, ce qui donne à ses déplacements un rythme particulier, une attention aux détails, un art de débusquer les personnages étranges, passionnants ou révélateurs. Une économie aussi, comme s’il ne fallait pas s’encombrer de mots et les choisir avec soin.
Peleliu commence avec la mort de Pete Ellis en 1923, danseur vedette du «Rigodon de l’ivrogne», une histoire de dérives alcooliques dans les îles du Pacifique: espion raté, vrai loser, une figure pittoresque. Jean Rolin aime les approches obliques.


Cinq chiots


L’arrivée sur l’île est trompeuse: sous ses airs de paradis tropical – palmiers, mer limpide, ciel éclatant –, Peleliu est un enfer. La faune est hostile, le sol trompeur, blessant. On se perd donc, en compagnie de l’auteur, en VTT sur des sentiers hérissés d’obstacles, fatals aux pneus, sous un soleil cruel.
L’autodérision est une des marques de ce merveilleux styliste qu’est Rolin: il se peint en héros, sauvant de la déshydratation cinq chiots crevards auxquels il sacrifie sa bouteille d’eau, et qu’il nourrira par la suite de spam, cet infâme aliment de survie. Ou avoue ses peurs de promeneur solitaire. C’est aussi un érudit, toujours très documenté: il distille les écrits des Américains qui ont témoigné de ces inutiles combats – inutiles car les morts de Peleliu n’ont rien changé à l’équilibre des forces.

Par la suite, le voyageur se change en guide pour quelques touristes russes ou tchèques venus faire de la plongée, mais intrigués quand même par ce que raconte cette terre parsemée de vestiges. Quelle que soit la lecture qu’on privilégie, Peleliu est un bonheur d’écriture et de regard de bout en bout.


Isabelle Rüf, Le Temps, 13 mai 2016




Peleliu ou l'île mystérieuse


Voyage sur les lieux d’une des plus meurtrières batailles de la guerre du Pacifique.


LE PREMIER mérite du nouveau livre de Jean Rolin est de révéler à ses lecteurs l’existence de Peleliu, petite île de l’archipel des Palaos qui fut le théâtre de l'une des batailles les plus meurtrières de la guerre du Pacifique. Une bataille quelque peu oubliée - sans doute parce qu'elle s'avéra « inutile, ou d'une utilité discutable » - sinon par les spécialistes de la Seconde Guerre et les historiens que l'écrivain semble avoir lus scrupuleusement avant de débarquer sur l'île sans se « heurter à un mur de flammes ni rencontrer de difficultés particulières», comme il le confie avec ce ton laconique et pince-sans-rire qui est sa marque.
On sait que l'auteur de La Clôture Terminal Frigo ou Un chien mort après lui aime arpenter les paysages et les zones ne présentant que peu de raisons de les fréquenter, sauf pour ceux condamnés à y vivre ou à y survivre. Lui a ramené de ces territoires des livres d'une beauté et d'une puissance d'évocation rares. Cependant, qu'allait-il faire à Peleliu ? Il avoue ne pas le savoir vraiment. L’attrait de l’éloignement, le rêve de découvrir l’archipel et l’île « tels qu’ils devaient l’être à l’époque où Melville ou Stevenson auraient pu les visiter » ont joué, mais ils ont été déçus car même ces contrées « font parties désormais du monde globalisé, avec le sentiment que celui-ci procure de se trouver toujours et partout au même endroit ». Pour autant, Peleliu résiste assez bien à l'uniformisation mondialisée et Jean Rolin, voyageur d'un genre très particulier, n'a pas sacrifié sa curiosité à l'aridité inhospitalière du décor.


Improbables touristes


À pied ou à vélo, il a parcouru ces quelques kilomètres carrés en croisant, entre autres, des épaves militaires dont parfois seul un « véritable érudit » pouvait retrouver l’origine, des bunkers recouverts par la végétation, un aérodrome désaffecté, un vieux fou borgne, des touristes improbables (tchèques, russes…), un flic d’Anchorage ressemblant à l'acteur Gene Hackman, le neveu d'un marine tué lors de la bataille qui participa plus de soixante ans après au déminage de l'île avant de s'y installer… L’auteur de L’homme qui a vu l’ours ne néglige jamais les animaux. Ici, des poules, des oiseaux exotiques, une portée de chiots abandonnés et des crabes énormes s'invitent. À un moment, dans ce kaléidoscope d'une précision d'orfèvre et d’une sensibilité d’artiste l'écrivain fait allusion à Tintin et au capitaine Haddock. Nul hasard tant il y a du Hergé chez Rolin qui partit naguère à la recherche de la Syldavie. ll nous tait partager son goût du cocasse et de la fantaisie qui se marie à une inquiétude diffuse ainsi qu'au souvenir des destins ensevelis sous les décombres de la bataille. On lit Peleliu avec un plaisir mêle d'effroi, lentement pour en retarder la fin. On sourit, on est ému. La vie est là, palpitante.


Christian AUTHIER, Le Figaro Littéraire, le 1er avril 2016




L’île de l’enfer


L’hécatombe de l’une des batailles du Pacifique sous la plume de Jean Rolin. Erudit et passionnant.


On aurait presque honte de savourer ainsi le récit d'un carnage. C'était le 15 septembre 1944 au matin, sur l'île de Peleliu, un morceau de corail de l'archipel des Palaos occupé par les Japonais. Partie intégrante de la stratégie de l'Island Hopping (le saut d'île en île dans le Pacifique) imaginée par Mac- Arthur et Nimitz, la bataille de Peleliu engagea les 16500 marines de la 1ère division. Ce débarquement baptisé opération Stalemate - impasse, en français ! - devait assurer la maîtrise de l'île en trois ou quatre jours. En raison d'une « résistance d'une opiniâtreté prodigieuse », les combats durèrent plus de deux mois dans « un abîme de flammes », et occasionnèrent des milliers de morts. Jean Rolin, qui visita cet îlot du Pacifique en 2015, n'a pas son pareil pour décrire ces marges de l’Histoire et de la géographie. Encore une fois, sa plume, faussement nonchalante et dûment avertie, fait des merveilles pour raconter la désolation humaine et le grotesque des situations; les pièges de la mangrove et les dangers d'une terre infestée de poules sauvages, de crabes de terre et de bernard-l'ermite. Lesté d'une érudition aussi exemplaire qu'incongrue, des témoignages des survivants aux souvenirs de marine de William Styron, l'auteur pince-sans-rire de Terminal Frigo et de L'Explosion de la durite réussit le tour de force de nous passionner avec cet épisode somme toute secondaire de l'histoire militaire américaine.


Marianne PAYOT, L’Express , 27 avril/03 mai 2016, p92-93











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Jean Rolin, Peleliu, écrire Peleliu mars 2016

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