Scènes   

Pierre Glendinning

« Quand un homme et une femme sont mariés, ils ne font plus qu’un ; la première difficulté est de décider lequel. »

H.L. Mencken


Qui, de l’homme, Pierre, ou de la femme, Anna, soumet l’autre, l’absorbe, le phagocyte, le recrée à sa propre image dans le miroir déformant des mots ? Lequel des deux impose son « un ». L’un, puis l’autre, accomplissent ce forfait conjugal. Verbatim. Avec passion, minutie et véhémence. La bande-son des scènes est un rempart contre l’oubli. Mais elle est lacunaire, remontée, truffée de bruits parasites et de paysages sonores qui viennent en...

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Pierre Glendinning : Amour, toujours ?


Ce qu'il faut de volonté, de cris, de larmes, d'amour et de séduction pour ne pas se fondre et disparaître dans le couple.


Quand un homme et une femme sont mariés, ils ne font plus qu'un ; la première difficulté est de décider lequel. » Partant de cette phrase de H. L. Mencken (1880/1956), journaliste américain et grand critique littéraire, Pierre Glendinning se livre à de subtiles variations sur la vie des ménages.

Deux personnages : elle, et lui plus âgé d'une bonne quinzaine d'années, déjà marié et père d'une autre fille que celle qu'ils ont eue ensemble. Mais un même milieu, plutôt intellectuel parisien sans grand souci financier. Et une égale volonté d'indépendance. C'est-à-dire de rester soi dans l'amour pour ne pas se fondre dans l'union. Et deux façons de le vivre.
On lira d'abord ce qu'il note dans un petit carnet bleu à spirales qu'il finira par perdre et qu'elle découvrira. Ce qu'elle lit l'agite de telle sorte qu'elle écrit à son tour. Le tout assez habilement mené pour qu'il y ait deux fins possibles, l'une tragique, l'autre plus consensuelle, et la possibilité de choisir, pour chaque lecteur.

La grande question étant de savoir ce qui fait de ces deux êtres un couple. Quand tout les sépare, l'âge, les points de vue, les petits riens quotidiens, une chaussette qui traîne, un tic de langage, un regard déplacé. Et cette grande question de savoir qui donne vie à l'autre, le domine ou le valorise. De quoi aiguiser les égos, génère drames et disputes.

Alors, quoi ? Si, derrière les cris, les scènes, ne se cachaient une perpétuelle envie de séduire l'autre, des coups de foudre à répétition, le désir toujours présent, que rien n'apaise, n'éteint.

Pierre Glendinning scrute à merveille tous les mouvements de l'âme, les infimes variations des sentiments, ces micro-séismes qui peuvent en un clin d'oeil, réduire le bonheur en cendres ou le faire renaître.


Daniel Martin, La Montagne, 15 mai 2016.






Couple de théâtre



Ecrivain(e) sous pseudo, Pierre Glendinning scrute, dans Scènes, un couple par le prisme de ses disputes. Quand les mots deviennent les armes d’une guerre fantaisiste et littéraire.


Il suffit d’un rien pour qu’Anna sorte de ses gonds. « Une légère hausse de tension, un seuil invisible soudain franchi, une masse critique brusquement atteinte », et la brune incendiaire explose, pulvérisant la quiétude solaire d’une croisière en mer ou la vaisselle briquée de son mari Pierre. Une tendance théâtrale qui provoque l’admiration des uns, l’amusement des autres mais surtout l’épuisement de son écrivain de mari, toujours étourdi par la fulgurance des offensives. Un goût du barouf que ce dernier, quinqua bougon, a rebaptisé « furia » dans le petit cahier bleu à spirale dans lequel il consigne scrupuleusement chacune des scènes de ménage qui ponctuent son quotidien. Un journal de crise, roman en gestation, pour « endiguer la débandade de la parole » et dresser en négatif le portrait de ce couple désaccordé.
Sous un pseudo emprunté au héros de Pierre ou les ambiguïtés d’Herman Melville, l’auteur (homme ou femme ?) distribue les rôles de cette tragi-comédie conjugale, s’installant en dramaturge anonyme et cruel et faisant d’Anna et de Pierre les jouets de sa pièce rocambolesque en deux actes. Car aux notes du cahier bleu de Pierre répondent, dans la deuxième partie du texte, les commentaires vengeurs d’Anna, qui a subtilisé le petit ouvrage au retour d’un week-end champêtre. A l’auteur de confronter alors les deux parties du couple, ces deux entités liées par l’écriture mais séparées par tout le reste.
L’âge d’abord. Lui a quinze ans de plus et une fille d’un précédent mariage. Ce n’est pas qu’un détail : « Vu ton âge, estime-toi heureux de ne pas vivre avec une femme qui porte un dentier et passe ses journées en charentaises à tricoter devant la télé », lui assène sa belle-mère à la faveur d’un épluchage de carottes dominical. Ambiance ! Et puis les disparités de points de vue, les goûts divergents et les caractères opposés ensuite. Rôles immuables d’un ballet disharmonieux : il est aussi taiseux qu’elle volubile, aussi flegmatique qu’elle bouillonnante, aussi discret qu’elle exubérante. Le clash est inévitable, la tension permanente. « Alors pourquoi ne pas se séparer ? » : la question revient comme une rengaine menaçante au fil des pages. C’est Anna qui nous met sur la piste : « Tu devrais voir un psy ! », répète-t-elle sans cesse à Pierre, « tu devrais te soigner ! » Ou l’amour en maladie, le couple à la folie.
Lors de la distribution des rôles, si elle a récupéré celui de l’épouse hystérique et colérique, lui endosse celui de l’inévitable écrivain : narcissique, manipulateur, pervers, mutique et lâche. Jeux de rôle et jeux de miroirs. S’esquisse alors un autoportrait à charge, mise en abyme malicieuse de l’auteur qui ne s’épargne pas. « Espèce de salaud ! écrit Anna dans ses pages. Comment as-tu pu faire de moi ton cobaye ? Transformer notre couple en terrain de chasse littéraire, toi-même en prédateur, moi en proie d’autant plus facile que j’ignorais être observée, espionnée dans le moindre de mes gestes, la plus banale de mes paroles ? »
Dès lors, ce Scènes met en lumière les coulisses lugubres de la création romanesque et la face inquiétante du romancier, ce « vampire » qui se nourrit des détails de la vie privée et détourne les épisodes de l’intimité. Ce « voleur » qui s’empare de la réalité pour mieux la déformer et imposer sa vérité, tribut partial du dominant. L’histoire n’est-elle pas écrite par les vainqueurs ? Car au-delà de la farce maritale, c’est un duel féroce qui se joue entre les deux époux, entre leurs deux textes. Qui de Pierre ou d’Anna soumettra l’autre ? Le dominera de la puissance ravageuse de sa prose ? « La langue n’a pas d’os, mais elle les brise tous », annonce un proverbe sicilien en épigraphe du livre.
Au roman de devenir alors le petit théâtre de cet affrontement silencieux ; à la langue de rivaliser d’audace, de fantaisie et de cruauté pour annihiler l’autre. « Ecrire pour court-circuiter », comme le notait Michaux. A l’image de l’impétueuse Anna, emportée parfois par ses « réactions chimiques explosives » et dont les paroles se mettent alors à se bousculer et l’empêchent de terminer ses phrases, la plume de l’auteur suit ici les mouvements de l’âme, les coups de sang et les peines de cœur. Elle hésite pour captiver, tâtonne pour amadouer, s’emballe pour blesser. Dans les saynètes qui structurent le texte, l’habile auteur déploie toutes les subtilités de son vocabulaire du désamour, les passe en revue comme un général étoilé qui inspecte ses troupes, comme un artificier qui lustre son arsenal de guerre calibré pour attaquer.
Dans cette pièce à joutes, le lecteur aussi aura son rôle à tenir. Devenu public, arbitre et voyeur, il s’amuse du spectacle, compte les points et applaudit à la fin. Salut. Ovation. Rideau.



Léonard Billot, Les Inrocks, 1er juin 2016.




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