Le Point de vue du lapin   

Yann Dedet

Passe Montagne est un des trois films qu’a réalisés l’acteur Jean-François Stévenin, avec Double messieurs et Mischka. Il date de 1978 et il a acquis, au cours des années, le statut de film mémorable. Cela tient, bien sûr, à la beauté du film lui-même qui raconte la naissance en plein Jura profond d’une amitié tout à fait inattendue entre deux hommes que tout semblait opposer. Mais cela est aussi dû aux conditions invraisemblables d’un tournage d’hiver mouvementé, aux aléas d’une production hasardeuse, à la jeunesse et à l’invention permanente du réalisateur et des amis avec lesquels il s’est...

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Yann Dedet

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La presse

Monteur de cinéma, Yann Dedet fait revivre dans un récit touchant le tournage de Passe montagne.


Yann Dedet peut se targuer d’être l’un des rares monteurs de cinéma dont le nom est connu. Il a travaillé pour des cinéastes réputés (Truffaut, Pialat, Garrel). Il a fait un peu l’acteur et réalisé un film bizarre (Le Pays du chien qui chante). Personnalité touche-à-tout, il démontre grâce ce bouquin qu’il est aussi doté d’une plume, échevelée, réfractaire à tout formatage. Il y raconte les difficiles négociations de production, le bricolage épique du tournage, puis le montage sauvage de Passe montagne (1978). Un objet de culte qui, rappelons-le, narre la rencontre d’un architecte (Jacques Villeret) tombant en panne de voiture et d’un drôle de garagiste (Jean-François Stévenin) obsédé par une combe magique. Une aventure inquiétante et extatique au fin fond du Jura signée par ledit Stévenin, poète siphonné que le livre, exercice d’admiration, célèbre de manière mimé­tique. En frère d’âme, en compagnon de route et de déroute, de conquête et de divagation. Dedet, sur le film, n’est pas que monteur. « Régisseur d’extérieurs », il met les mains dans le cambouis, épaule le cinéaste jour et nuit. Ces deux-là sont copains comme cochons. L’amitié a perduré. C’est d’ailleurs à la faveur d’un séjour ensemble en Franche-Comté, à deux pas de là où ils ont tourné le film, que Dedet a décidé, en échangeant leurs souvenirs, de refaire le voyage.


Le récit, truculent, mêle plusieurs voix, fait la part belle à la parole autant qu’à l’écrit. Dans une langue hétérogène et très imagée, recourant volontiers à l’argot et l’onomatopée, Dedet pratique une sorte de collage ou, belle déformation professionnelle, de montage. Il rend compte de la fièvre animant Stévenin et sa bande de branquignols éclairés, lancés avec peu d’argent dans une expédition montagnarde, sportive et funambulesque, hasardeuse, baroque, où les gars héroïques du cru sont également de la partie. Sur le brassage ambiant, les histoires d’amour nouées durant le tournage, les manoeuvres et bricolages divers ayant concouru à l’esthétique si particulière de Passe montagne, le livre est aussi inspiré que désopilant. Il ravive un monde de « noctambulerie » et de « picolerie », décrit fort bien paysages (enneigés) et visages, chante l’humus et la libido. En rejoignant, plus de quarante ans après, le geste de liberté hallucinée qui guidait le film.


Jacques Morice, Télérama, novembre 2017



Le Point de vue du lapin. Le roman de Passe Montagne


Jean-François Stévenin est un cinéaste français rare, précieux, tumultueux, qui réalisa un chef-d’oeuvre absolu, Passe Montagne, en 1978. Film chaotique, terrien, donnant à la matiere et au poids des choses une réalité proprement fantastique, c’est un des rarissimes exemples, dans le cinéma français, d’un cinéma forgé sur le moment des gestes et la présence des corps. Stévenin fut l’assistant de Jacques Rozier, et il aime à citer Cassavetes : Passe Montagne ne dépare pas dans ce double parrainage.


Je me souviens en particulier d’une scène, où, dans l’intimité d’un dîner partagé sur une table de cuisine, Jacques Villeret
mime devant Stévenin la courbe d’une asymptote censée représenter toutes les occasions où l’on s’approche du but, de la rencontre suprême, et que I’on manque, toujours... On ne sait pas de quoi ils parlent vraiment, on ne suit rien de la conversation, sinon ces moments fragmentés qui disent leur fièvre et l’épaisseur de ces heures nocturnes. C’est le geste, du coup, son mystère et sa présence, qui restent en memoire, plutôt que l’anecdote dans laquelle il a pu advenir.


Dans ce livre étonnant, très écrit, alternant le récit de l’auteur et les monologues de Stévenin, Yann Dedet, qui rencontra ce dernier sur les tournages de Truffaut, puis le suivit dans le Haut-Jura pendant un an pour préparer le tournage de Passe Montagne, raconte tout ce qui préluda à ce tournage, les innombrables difficultés, les repérages, les rencontres qui constituent la pâte du film. Rien sur le tournage lui-même : c’est une façon de dire que tout se passe avant, dans la vie avec les figurants, les seconds rôles, les techniciens, dans les avatars du projet et la façon d’y résister. Et dans les déambulations sur place, dans les bistros, les forêts, les chemins improbables, sans le dire explicitement, Dedet montre comment ce matériau lourd deviendra la matière du film.


Passionnantes remarques du cinéaste sur I’improvisation, et le travail avec Villeret et les figurants locaux , « Les bûcherons, ils sont drivés depuis trois, quatre ans que je les connais : sans s’en apercevoir... » dit-il, avant d’ajouter au sujet de Villeret : « incroyable, j’avais l’impression qu’il ne faisait rien, quasi rien... Mais quand on a monté le film, j’étais sidéré... tout ce qui est dedans, ce qu’il fait, Villeret, avec une ligne de dialogue ! » L’acteur « parisien » cultive une différence, une certaine morgue, et apparaît complètement perdu dans ces décors où son personnage débarque par hasard. Le montage, coupant brut, éliminant les installations, les explications, ajoutera à cette opacité. Et la rencontre des deux mondes est un prodige de funambulisme, qui se résout dans les combes obscures de la montagne.


On annonce la réédition du film en DVD pour cet hiver, enfin ! Mais il est inutile d’attendre de le voir pour lire ce livre qui a sa propre matière et son ton, on aura juste envie de le relire après avoir admiré encore une fois Villeret mimer son asymptote.


Vincent Amiel, Positif, janvier 2018



Refaire le film


Consacré au tournage de Passe-Montagne, de Jean-François Stévenin (1978), Le Point de vue du lapin, de Yann Dedet (né en 1946), invente une nouvelle manière d’écrire le cinéma en littérature, en se plongeant au coeur de sa fabrication concrète. Ni romancier, ni poète, ni théoricien, sans le savoir, son auteur était déjà un peu tout cela à la fois : immense monteur de cinéma (Pialat, Truffaut, Makavejev), son métier était affaire de pensée, d’écriture et de composition poétique - en langue du cinéma, c’est-à-dire dans les intervalles entre les plans. C’est encore un entre-deux qu’il crée pour son « roman », écrit à hauteur de « lapin » : entre la parole précise de Stévenin et la sienne ; entre l’oralité d’un scénario et d’un tournage, qui s’élaborent de voix en voix et se dépouillent peu à peu de toutes leurs péripéties, et leur réécriture après coup en roman ; entre la vie fictive du film et celle des acteurs, qui se métamorphose sous l’empire de la première ; entre le passé de ce tournage et le présent de sa remémoration et de son écriture. Ce qui circule des uns aux autres dans ce texte polyphonique, fugué sur un mode burlesque, c’est le désir, un désir si vivace qu’on se prend à rêver que tout recommence encore.


Marianne Dautrey, Le Monde des Livres, décembre 2017



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Yann Dedet, Le Point de vue du lapin, Le Point de vue du lapin Yann Dedet septembre 2017




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