Rose pourquoi   

Jean Paul Civeyrac

« Une nuit, par hasard, je vis à la télévision quelques minutes d’un film inconnu qui firent sur moi une impression très forte et durable. Identifiant ce film une dizaine d’années plus tard, et retrouvant à sa vision quelque chose de l’émotion qui s’était emparée de moi la première fois, j’eus la conviction qu’en essayant de comprendre quelle pouvait bien être sa nature exacte, peut-être allait-il éclaircir ce qui faisait à mes yeux toute l’importance et la spécificité du cinéma. C’est ainsi qu’est né ce livre : récit détaillé d’une expérience concrète, il...

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Jean Paul Civeyrac

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La presse

La rêverie d’un cinéaste


Le réalisateur Jean-Paul Civeyrac s’interroge sur une scène obsédante vue à la télévision


Jean-Paul Civeyrac est -cinéaste. On lui doit, depuis Ni d’Eve ni d’Adam, en 1997, une poignée de films attachants et sensibles. De carrière, au sens classique du terme, point. Une oeuvre plus volontiers, avec des titres qui ont marqué un public de cinéphiles, quelque chose qui ressemble, faute de goût pour la criarde brutalité du temps, à une présence discrète et élégante, obstinément tenue au seuil de la disparition. C’est d’ailleurs par un soir où la vie s’engloutit dans ce sentiment de disparition et se rend du même coup disponible, un soir où l’on se dissout mollement devant sa télévision, que s’ouvre Rose pourquoi, court et séduisant récit portant sur la mystérieuse persistance d’un souvenir, que vient de publier Jean-Paul Civeyrac.


Coup de foudre


Cette absence à soi-même que favorise le zapping du petit écran conduit à la découverte inopinée d’une brève scène d’un film des années 1930, dans laquelle une femme est saisie d’un coup de foudre pour un joli coeur rencontré dans une fête foraine. Voici comment l’auteur décrit l’impression alors faite sur lui : " Il y avait là un mystérieux halo isolant ces deux êtres, une sorte de bruissement entre eux, une émouvante vibration de l’air, beaucoup d’amour par courants électriques, et surtout quelque chose qui, dans l’immédiat de la circonstance, s’était mis à arrêter le temps, à fissurer le glacis des apparences, à s’insinuer très loin en moi sans que j’y prenne garde, m’emplissant d’une sorte de joie étrange, et qui aussi, selon de mystérieux -effets à infusion lente, laissera -affleurer plus tard et de manière intermittente, à la lisière de la conscience, l’écho presque imperceptible d’un éclair - comment le nommer autrement ? - d’origine inconnue. "


Le film en question se nomme Liliom, c’est un mélodrame de Frank Borzage, adapté d’une pièce de théâtre hongroise, et il est interprété par Rose Hobart et Charles Farrell. L’histoire d’une fille qui part par amour avec un séducteur qui la maltraite, avant de s’en repentir, de se suicider et d’attendre, depuis le purgatoire, la naissance de leur enfant. La scène obsédante dont procède le livre est leur rencontre. S’interrogeant sur le mystère de cette -persistance, l’auteur en vient à penser qu’il a intimement à voir avec l’essence même du cinéma, qui atteint au meilleur de lui-même la grâce d’une épi-phanie. Agrémentée des quelques -photo-grammes qui saisissent l’extase de Rose Hobart, enchâssant l’un des gros plans les plus magnifiques de l’histoire du -cinéma, la rêverie analytique à -laquelle il nous invite nous -emporte par sa finesse, sa passion, sa beauté.


Jacques Mandelbaum, Le Monde, décembre 2017



Chant cherche écho


Prenez une nuit. Dans cette nuit, découpez un carré, et sur ce carré laissez défiler des images, puis laissez-vous aller, et attendez. Attendez le discret miracle de l’apparition. L’instant fragile de l’épiphanie, qui vous réveillera au monde. Bien sûr, ça ne se passera pas ainsi. Ça ne dépend pas de votre volonté. Et sans doute, comme dans la chanson, sur l’écran noir de vos nuits blanches, vous vous faites votre cinéma. En fait, ce qui se passe est tout autre. C’est la nuit qui vous prend, le carré vibre à sa guise, le noir et le blanc se jaugent, et les chances pour que l’image-qui-vient soit une image-juste plutôt que juste-une-image sont infimes.


Mais parfois, la visitation a lieu. Reprenons depuis le début, ou plutôt au milieu, au milieu du chemin de la vie. Vous êtes cinéaste, vous vous appelez Jean-Paul Civeyrac, et un soir empreint de désoeuvrement, un soir un peu vide comme il s’en produit entre deux oeuvres, vous regardez la télévision d’un oeil vague quand soudain votre attention est happée par des images, les images d’un film encore anonyme pour lors, datant probablement des années 1930, il s’agit d’une scène toute simple, un homme et une femme attablés qui boivent une bière dans une sorte de guinguette, se parlent, se plaisent - et vous, vous êtes transpercé. Mais comment rendre compte de l’étrange trouble né de ce transpercement ?


C’est toute la raison d’être de Rose pourquoi, le livre que le cinéaste Jean-Paul -Civeyrac consacre à ces quelques images aperçues un soir, des images d’un film : Liliom, de Frank Borzage (1930), qui vont le hanter, l’habiter. Rose, c’est le prénom de l’actrice qui joue la femme attablée avec l’homme, Rose Hobart, mais c’est aussi la fleur dont le mystique allemand Angelus Silesius dit : " La rose est sans pourquoi. " Mais Civeyrac, lui, cherche à retrouver le parfum filmique de cette " Rose ", en comprendre le vertige. " Alors, voilà : imprimés en nous comme au fer, certains saisissements ont une amplitude et une insistance qui finissent par étonner, donner le sentiment d’une énigme, et parfois après de longues années d’existence et d’activité souterraines, réclamer un commencement d’élucidation. " Et puisque élucider veut dire faire la lumière, Civeyrac nous entraîne pas à pas dans la lecture de cette scène, afin de nous rendre presque tangible la présence de Rose, et en quoi cette présence, au plus secret de son éclosion, délivre une épiphanie.


Pas à pas : image par image - car les images sont là, dans le livre, scandant discrètement l’analyse à laquelle nous convie l’auteur. Pourquoi l’émotion ressentie semble-t-elle ici transcendée ? Est-ce le scénario, la lumière, le son, est-ce sa plastique, sa rythmique ? La séquence, on l’a dit, est simple (l’éditeur l’a mise d’ailleurs en ligne sur YouTube, cours-y vite). L’homme est un " roi animal ", forain de corps et de verbe, et près de lui Rose, comme flottante mais attentive à tout, laisse entrer en elle l’instant, accède à force de capillarité à l’ecceité du moment - c’est-à-dire son essence particulière, l’absente de tout bouquet. Face à la faconde de l’homme, le regard de Rose, son visage filmé en gros plan, son silence immense. " Et puis, donc, l’inouï se produit - d’abord dans la vibration inédite d’un commencement - , et c’est un simple regard. Qui arrête tout. (...) Quelque chose qui vient de très loin en elle, et qui émerge là sans qu’elle le maîtrise - ce qu’elle ne veut ni ne peut. "


Civreyrac ne lâche pas ce regard, et en même temps s’interroge, interroge tous les autres éléments : les lignes verticales du décor, le rôle de la musique, la palpitation de l’arrière-plan. Survient alors ce moment unique, sidérant : après quelques propos échangés, le jeu séducteur des questions et des réponses, Rose dit : " Je suis heureuse. " Puis elle dit : " Je suis heureuse à l’intérieur. " Et là on voit l’homme comme bousculé, détrôné. Comme s’il ignorait ou ne voulait pas savoir qu’il existe un intérieur, qui plus est un intérieur-femme. C’est lui, à présent, qui est ravi, au sens fort. Il voit enfin les yeux de Rose, voit enfin " dans " ses yeux. Ce qu’il voit, sans doute, est trop fort pour ce bateleur.


L’analyse que fait Civeyrac de cette séquence - analyse filmique, philosophique, quasi deleuzienne par moments - est incroyablement subtile et pénétrante. C’est une chose que de signaler le lever d’une épiphanie, une autre que de la rendre sensible, d’en démêler les plis et les replis, d’en redoubler les élans. Pour l’auteur, le regard de Rose - son regard filmé - est à la fois consumation du présent (ce " pur jailli " dont parle Hölderlin) et du futur, dévoration du possible et acceptation du mélancolique. A l’analyse de la séquence succède une réflexion passionnante sur la notion d’épiphanie cinématographique, exemples à l’appui (entre autres, la scène de la palissade dans Le Miroir, de Tarkovski, 1978, ou celle, sidérante, de la résurrection dans Ordet, de Dreyer, 1955), ainsi qu’une critique de l’épiphanie forcée, ouvertement sollicitée, et donc incapable d’advenir. Au coeur de cette " lyrique du regard " que sonde Civeyrac palpite, on le sent, une solitude, seule condition, peut-être, d’une véritable communauté. D’une consolation.


Claro, Le Monde, 15 décembre 2017




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