Être   

René Belletto

« Héros et narrateur de l’aventure, je n’ai pas voulu (comme le lecteur l’apprendra et comme il en apprendra les raisons) que mon nom figurât sur la couverture du livre. Ah oui, « aventure » : je ne parle pas de ces prestigieuses aventures de jadis, comme écrites d’avance, ni de ces aventures sans lendemain errant à jamais entre les murs du désespoir, non, mon désir était plus ambitieux, je voulais me concevoir au cœur d’une aventure sans aujourd’hui, comme si le grand livre du Destin avait brûlé dans l’incendie de quelque bibliothèque.
Mais alors, pourquoi m’inquiéter à ce point quand Nathalie me téléphona en...

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René Belletto

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La presse

Être : l’éditeur, le romancier et le peintre



Édité par Paul Otchakovsky-Laurens, ce roman de René Belletto figure comme une quintessence de l’art poétique qui liait l’éditeur et l’écrivain



Le 2 janvier dernier, sur une route des Antilles, à Marie-Galante, Paul Otchakovsky-Laurens est mort. Pour la littérature française, cette famille dysfonctionnelle et incestueuse, c’est un désastre. P.O.L n’était pas seulement le plus grand de nos éditeurs, il était, après les départs de Jérôme Lindon, Christian Bourgois ou Maurice Nadeau, le dernier.

Qui, aujourd’hui, pourra, hors même de toute indépendance économique (les éditions P.O.L avaient depuis longtemps rejoint le groupe Gallimard), avoir suffisamment d’autorité et de créativité mêlées pour imposer ainsi un catalogue qui ne doit qu’à son bon plaisir de lecteur ? Poser la question, hélas, c’est y répondre...

Pour mieux expliquer qui était Paul Otchakovsky-Laurens, quelle était sa ligne, d’horizon autant qu’éditoriale, il faut encore et toujours le lire. Lire, par exemple - et c’est un exemple magnifique -, Être, le nouveau roman de René Belletto.



Croiser son double



Timoré, on ne se risquera pas ici au résumé. Écrivons seulement qu’il sera question d’un artiste, Miguel Padilla, qui ne peint plus depuis qu’il a perdu son modèle, Dolorès, la femme qu’il aimait. Que cet homme, qui se croit désormais voué à une lénifiante inactivité, va, en portant secours dans une rue de Paris à une vieille dame tombée à terre, déclencher une chaîne inattendue de conséquences, croiser en un jour son double (son double en raté, son double en malveillant), mais aussi trois femmes, toutes blondes aux yeux clairs et qui chacune le ramène à la vie ou à la mort, c’est selon.

Rajoutons à cela que Miguel se transforme ainsi, selon ses désirs les plus anciens, en auteur d’un livre, son livre, celui de ses aventures, dont il concède tout de même l’écriture à un tiers... Chacun en ce bas monde est à la fois le personnage d’un romancier démiurge et ce romancier lui-même, en proie au doute et à la solitude.Belletto, avec d’autres dans sa génération (on pense là à Echenoz, à Lapeyre...), part du roman de genre, le roman noir, pour l’amener vers autre chose, une éblouissante comédie tout aussi noire et parfaitement contemporaine en ce qu’elle interroge la fiction comme représentation du monde. Toutes les histoires, en se métastasant, finissent par égarer les lecteurs, alors qu’il y a en chacune d’elle le miroir stendhalien promené le long de nos routes...

En ces temps où la littérature semble ne plus croire ou ne se vouer qu’à l’exo et l’autofiction, il y a là quelque chose de profondément moderne. Ce moderne qui, plus que jamais, est l’avenir du passé. Ce moderne qui, avec René Belletto et tous les autres, est désormais orphelin de Paul Otchakovsky-Laurens.



Olivier Mony, 17 janvier 2018, Sud-Ouest



René Belletto. Aventure/écriture



Alors que vient de disparaître Paul Otchakovsky-Laurens, impossible de ne pas voir dans le dernier roman de l’auteur lyonnais une manière d’écho d’aujourd’hui à ce qui constitua dès l’origine l’identité de P.O.L : le désir de se tenir, après les bouleversements induits par le nouveau roman, sur la ligne de partage entre l’écriture d’une aventure et l’aventure d’une écriture. Ni mort de l’auteur, ni refus du récit, d’une psychologie et d’une chronologie, ni davantage adhésion à la vieille illusion romanesque dans le sillage du couple Balzac-Tolstoï. Tout ce qui, avec une étonnante similitude, se rejoue au fil de ce livre continûment captivant et intrigant. En son centre se tient Miguel Padilla, qui auparavant s’était acquis une notoriété dans la peinture. Depuis la mort de son modèle Dolorès, qui fut également son épouse, il vit seul dans son appartement parisien du quai de Béthune, jouant de la guitare, écoutant Bach sur ces machines à son sophistiquées prisées de Belletto, et s’ennuyant quelque peu. Padilla, « héros et narrateur de l’aventure », et même un peu plus que cela, retrouve fréquemment sur ses brisées une sorte de double, qui pourrait incarner son côté plus sombre. Sur son chemin, il est question de trois femmes, avec lesquelles une relation se noue. Elles ont toutes quelque chose de Dolorès, telle la réalisation d’un songe éveillé. Une manière de fiction alors advient, qui emprunte au roman d’aventure comme au roman policier, voire au roman sentimental. On en suit les episodes méandreux, qui prennent forme tangible sous une autre main que celle de Padilla. Lui se contente d’en faire le récit oral, à charge pour Irène, traductrice de profession, d’en réaliser l’écriture. Car «passer dans les mots, c’était fuir la vie réelle, c’était mourir». Padilla ne cesse d’être sensible à ce qu’il perçoit comme une contradiction de principe entre l’écriture et la vie. Une littérature se trouve ici mise en procès. Belletto s’autorise ainsi des sauts dans l’espace et le temps, véritables embardées narratives qui donnent au texte sa dynamique et engendrent une histoire, celle de la naissance de l’objet intitulé Être. Cela pourrait tourner au théoricisme, c’est tout l’opposé qui se produit. Et l’on se surprend à porter
sur le livre un regard double, et même triple. Sur l’une et l’autre aventure et sur les enjeux qui viennent affleurer à leur surface. L’on conçoit bien que l’éditeur décèdé de ce foisonnant roman l’ait trouvé pleinement à son goût.



Jean-Claude Lebrun, L’Humanité, février 2018



Les loteries noires de Belletto



Dans un décor de musée, « Etre » voit dérailler les destins de héros inquiets, enchevêtrés autour d’un peintre qui ne peint plus



A quoi pense-t-elle, la reine Hortense ? La fille de Joséphine, adoptée par Napoléon, mariée sans bonheur à un des frères de l’empereur, devenu roi de Hollande. Elle est de dos, assise sous une tonnelle à Aix-les-Bains où elle est venue prendre les eaux. Son regard s’égare dans le paysage. Elle vient de perdre sa meilleure amie, Adèle. Toutes deux étaient parties faire une excursion aux gorges du Sierroz. Le pied a manqué à Adèle, elle est tombée dans le gouffre. A été emportée par les flots. Pour distraire la jeune souveraine de son chagrin, on a demandé à un peintre de venir faire son portrait. Antoine Duclaux a juste 30 ans, comme elle. Il n’a pas cherché à l’arracher à sa peine. Il l’a peinte dans la solitude distante où cette mort l’a plongée. Comme absente à elle-même. Le tableau est reproduit en frontispice d’Être, le dernier livre de René Belletto. Sans rien qui explicite, comme on oserait l’attendre, un lien d’évidence avec le texte. Sauf, peut-être, que le protagoniste de l’aventure où il nous embarque est un peintre qui ne peint plus, et que la peinture, les portraits, les musées occupent une part importante du décor et des conversations des personnages. Sauf que, comme sur la toile de Duclaux, va surgir (pourquoi?), dans les pages, un drôle de petit chien blanc. Sauf que la mort, le deuil, les accidents, sont sans cesse présents. Sauf que... Débrouillez-vous ! Tout est affaire ici de minuscules passerelles, de liens presque invisibles, de hasards obligés. Au lecteur de se faufiler entre les récits, les impressions fugitives, les jeux de miroirs, les conjugaisons du temps. Être est une histoire embrouillée, une tangled tale à la Lewis Carroll, lequel semait dans ses chapitres des « noeuds » qu’il fallait débrouiller. René Belletto, lui, enchaîne les rébus.



Flamenco et bananes



Son nom est associé au roman policier. Il montre en effet dans de très nombreux titres, et dès son premier recueil de nouvelles. Le Temps mort (Marabout, 1974), sa maîtrise du fantastique et du suspense, sa capacité à faire surgit l’angoisse, la peur diffuse. En même temps, il torture le genre, poussant ses héros inquiets dans de douloureux retranchements, d’obsessionnels rituels. Ça déraille un peu. Il y a du flamenco et des bananes, des supérettes et des vaisseaux spatiaux, des cantales de Bach et des voitures. Des rêves. Belletto ne se laisse pas enfermer. Sa littérature rassemble de la poésie, des essais, des aphorismes grinçants. De vastes interrogations sur l’écriture. Être est à la croisée de ses chemins, de ses permanentes tentatives. « Sa littérature circule et s’épanouit aussi bien dans la littérature dite grand public que dans la littérature expérimentale, lesquelles ne cessent de communiquer entre elles », disait à son propos l’éditeur Paul Otchakovsky-Laurens (entretien publié dans Le Polar hors la loi ? Renê Belleto : le genre en question, de Marion Glauser, Archipel Essais, 2017). Toute son oeuvre, une vingtaine de titres, a été éditée (ou rééditée) chez P.O.L. Miguel Padilla (le peintre qui ne peint plus) porte secours à une vieille dame qui vient de trébucher dans la rue. Premier événement d’une succession de petits coups du sort, d’étranges fatalités, de bennes et de mauvaises fortunes. Chez elle, où il l’a raccompagnée, cette dernière lui montre une photographie de sa nièce Nathalie, morte à l’âge de 13 ans, une dizaine d’années auparavant. Padilla est veuf. Depuis la disparition de sa femme Dolorès, « tout désir de tout » l’a quitté. Dans le restaurant où il va déjeuner, il engage la conversation avec Armand Mallord, qui lui fera rencontrer Irène Cuentera. Grâce à elle, curieusement, il va se persuader que Nathalie est peut-être toujours vivante. Entre le 16 et le 31 août, tous ces destins vont s’enchevêtrer dans une narration bouleversée, inquiétante de coïncidences, de coups de dés pipés, de loteries noires. Comment raconter cela ?, se demande Padilla. Comment en faire un livre ? « A cet instant, le passé, passé, ne serait plus que mots. On se livrerait alors, fut-ce pour rire, au besoin douloureux de dire en toute liberté sa vie rêvée : le dernier souffle animerait le dernier livre », écrivait déjà René Belletto en 1976 dans Les Traîtres Mots. La phrase aurait pu légender l’énigmatique frontispice d’Être. Avec cette reine triste, perdue dans ses pensées.



Xavier Houssin, Le Monde, février 2018



Impasse et repasse


Un peintre veuf et découragé confie à une femme le soin d’écrire Être, le nouveau livre de René Belletto.


L’image en frontispice du nouveau roman de René Belletto, Être, est la reproduction d’un tableau de 1813, La Reine Hortense à Aix-les-Bains. L’auteur en est Antoine-Jean Duclaux, un peintre lyonnais, ce qui constitue un lien avec le romancier, lyonnais lui aussi. Pour le reste, une expédition sur Google ne nous apprend pas grand chose. La Reine Hortense à Aix-les-Bains est une maison de retraite médicalisée. Autant dire une impasse. Une impasse est un des lieux essentiels d’Être, l’impasse Amédée-Buressif, où le narrateur Miguel Padilla, croise la quasi-totalité des personnages du livre, en chair et en os ou en photo, et déjeune au restaurant Le Restaurant en compagnie d’un homme qui lui ressemble, Armand Mallord.


Flamenco. Tout se répète dans Être, histoire de se conformer à une phrase de Graham Greene (Padilla, Mallord et Belletto collectionnent les citations) : « La perfection n’est approchable que par la répétition. » A moins que la répétition concerne la musique? Dans l’esprit de Graham Greene, c’est peu probable, car il était totalement hermétique à la musique. En revanche, dans l’univers de Belletto, on le sait, il est beaucoup question de guitares et de flamenco, ainsi que de cantates de Bach. Miguel Padilla, qui était peintre avant que la mort de sa femme, Dolorès, le décourage de peindre le moindre portrait (« tout désir de tout m’avait quitté »), connaît « le paradis sur terre » en jouant de la guitare en Italie, chez des Espagnols, les Chacon.


Un autre roman de René Belletto, Mourir (P.O.L, 2002), contenait des images, des tableaux et des photos. On voyait notamment la tête de Miguel Padilla (1899-1956), « un compositeur espagnol de millième ordre » : c’était une photo de Belletto lui-même. La reine Hortense est assise de profil, mais tourne la tête, si bien qu’on ne voit pas son visage, juste l’amorce d’une joue. Elle est sous une sorte de kiosque et, accoudée à une rambarde, contemple le paysage qui s’étend en contrebas, quelques cyprès, une double rangée de peupliers, de l’eau au loin et les montagnes qui ferment l’horizon. Nous la regardons regarder, il y a un deuxième tableau à l’intérieur du tableau, en un joli effet de répétition. A gauche de l’image, un petit chien blanc a les pattes avant sur une margelle de pierre. Bien que l’élément canin blanc ne soit pas absent d’Être, aucune conclusion ne s’impose de manière évidente, donnons notre langue au chat.


« J’ai rêvé que j’étais deux chats et que je jouais ensemble » (Frigyes Karinthy). Un rêve se révèle prémonitoire dans Être, dont la réalité sera le bégaiement. Mais le crime n’est qu’un fantasme dans l’esprit d’Armand Mallord lorsqu’il s’assoit à la table de Miguel Padilla au restaurant. Ces deux hommes, on l’a dit, ont des traits communs. Et le serveur lui-même, un boute-en-train, est le sosie d’un autre garçon qui sert le café. A en juger par son journal très intime, Armand, plus extraverti que le mélancolique Miguel, est le genre à « tirer des plans sur la comète (voire sous la moquette) », un adepte du jeu de mots laid et un véritable obsédé sexuel, fier de son « vilebrequin ».


« Espoir obstiné ». Bientôt, Miguel va se mettre aux jeux de mots, lui aussi, et fréquenter les mêmes femmes qu’Armand, « j’étais destiné à rencontrer de superbes créatures ces jours-ci ». Parmi elles, Irène Cuentera, qui ne couche pas, ou alors seulement sur le papier, et console. C’est à Irène que Miguel Padilla confie le soin d’écrire Être à sa place, tellement il redoute l’expérience, car « passer dans les mots, c’était fuir la vie réelle, c’était mourir. (Je me cite moi-même :) "Mais l’espoir obstiné, indestructible, d’achever un récit, n’était-ce pas à l’inverse l’espoir d’échapper à la mort ?"» René Belletto se recopie parfois de la sorte, c’est un des mille tours drôles que recèle son roman.


Remarque d’Irène, enthousiaste : « Vous ne saurez tout que lorsque le livre sera terminé et que vous l’aurez lu. Vous l’aurez écrit sans l’avoir écrit. » Padilla, qui commence Être par la phrase « J’ai toujours eu peur de tout », ne se contente plus de regarder des films américains. Il sort de chez lui et de lui-même, durant ces quinze derniers jours d’août où il se plaît à Être : « Je continuerai d’écrire mon histoire sans l’écrire, me dis-je, en équilibre sur une frontière étroite comme un fil de lame, et peut-être finirai-je par tomber du côté de la vie.»


Claire Devarrieux, Libération, février 2018

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