Suzanne Travolta   

Elisabeth Benoît

Suzanne Travolta est un premier roman construit comme une tragédie contemporaine, une interrogation à plusieurs voix autour d’un suicide, celui de Marie-Josée, scénographe obscure et soeur d’un acteur célèbre. Et autour d’une ville, Montréal (Québec, Canada). Tout le monde parle de Marie-Josée. Sa voisine, Suzanne, la première narratrice du livre, avec Georgia, la grande amie de Marie-Josée, Ray, l’ami d’enfance, et son frère Laurent...Ils parlent tous d’elle. Et Suzanne raconte, rapporte ce que disent les autres, et raconte dans le même temps sa rencontre avec Ray, Georgia et Laurent. Qui était Marie-Josée ? Pourquoi s’est-elle...

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Elisabeth Benoît

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La presse

Une antihéroïne d’aujourd’hui


Dans un premier roman à l’architecture audacieuse, la narratrice d’ELISABETH BENOIT cherche à découvrir les raisons d’un suicide.


INUTILE DE RÊVER. VOUS NE SAUREZ PAS TOUT DE CETTE SUZANNE TRAVOLTA qui vous parle. Et vous ne saurez pas non plus exactement ce que lui veut Ray, qui lui parle. Encore moins ce que cherche Bob, qui parle d’elle. Et personne ne saura vraiment pourquoi Marie-Josée s’est suicidée. Peu importe, vous n’êtes pas dans une enquête, vous êtes dans un roman. On ne sait pas non plus grand-chose de son auteure. Sur le site de P.O.L, son éditeur, on apprend seulement qu’Elisabeth Benoit est née au Québec, qu’elle vit en France depuis dix ans et qu’elle travaille dans l’informatique. Et on peut affirmer que son premier roman est d’une rare originalité.

Accumulation de récits enchâssés à l’architecture parfaite, Suzanne Travolta est construit autour d’une disparition. Marie-Josée a mis fin à ses jours alors que sa carrière de scénographe de théâtre commençait à décoller. Aussi ses proches s’interrogent et livrent leur version des faits. Suzanne, tout à la fois bonne copine et voisine, raconte l’enterrement, les discussions autour du décès, mais aussi les relations qu’elle avait eues avec Marie-Josée durant ces dernières années. Obsessionnellement, elle tente de rassembler ce qu’elle sait.

Nous sommes à Montréal. L’auteure a su, sans tomber dans l’exotisme, teinter son roman d’une légère couleur locale, grâce à des noms de lieux, quelques expressions idiomatiques et exclamations en anglais. Grâce aussi à la température polaire qui fait grelotter les protagonistes. Tout se passe dans un quartier délimité par trois bars branchés que Suzanne et ses amis aiment fréquenter. Cette ambiance de jeunes urbains un peu largués maintient ce texte dans l’humour, voire même une cocasserie inattendue, compte tenu du sujet. Suzanne ne comprend pas tout du geste de Marie-Josée, alors elle raconte ce que lui disent les autres, Georgia et surtout Ray, le vieux copain. Puis Suzanne raconte ce que Ray lui a raconté de ce que Laurent, le frère de Marie-Josée, a dit.

Compliqué ? Pas du tout. Cet empilement de récits crée un style, une phrase arborescente où la répétition et la spirale servent d’ossature. Page après page, sans qu’on y prenne garde, se dessine le portrait d’une femme, Marie-Josée, mais aussi celui d’une époque, d’une génération, d’un pays, d’une société. Une société où les mères adulent leurs garçons et se disputent avec leurs filles. Une société où Laurent, acteur dans une série sans grand intérêt, est devenu célèbre, alors que sa soeur Marie-Josée, artiste exigeante et douée, reste dans l’obscurité. Une société où les gagnants sont ceux qui travaillent dans les relations publiques. Ainsi, ce livre farfelu et plein d’une inventivité formelle se révèle féministe et politique.

Suzanne observe, mais semble étrangère au mouvement du monde, plongée dans une sorte de décalage constant. La grande réussite d’Elisabeth Benoit est d’avoir su créer une antihéroïne crédible et attachante sans pour autant disserter sur sa psychologie. D’ailleurs chaque personnage du roman est terriblement humain et, de ce fait, imprévisible. Et chacun se révèle plus complexe que prévu. La fille naïve est plus intelligente qu’il n’y paraît, l’amoureux n’est peut-être pas amoureux, le crétin pas si crétin. Le texte repose sur une logique interne, purement littéraire, tenue de main de maître par la romancière.

Et puis il y a Bob, l’autre narrateur. Sa voix surgit entre deux chapitres. Bob est un espion chargé, avec son confrère Mike, de surveiller Suzanne. Il ne sait pas pourquoi on lui a confié cette mission, mais il s’y tient très professionnellement, et observe. Bob est peut-être le premier lecteur du roman de Benoit. Bob et Mike vont poser des caméras chez Suzanne, visionner durant des heures ses faits et gestes, en parler entre eux. Leur comportement de Dupont et Dupont donne quelques pages très drôles, un pastiche de vieux polar. Mais Bob remarque de petits détails troublants : Suzanne travaille dans l’informatique et elle est allée trafiquer on-ne-sait-quoi dans l’ordinateur de Georgia. Ray, qui s’intéresse très fort à elle, est journaliste.

On regarde alors un autre roman se construire en parallèle du premier, jusqu’à la fin. Et bien sûr, puisque Elisabeth Benoit semble prendre un malin plaisir à surprendre son lecteur et à échafauder un texte bousculant les habitudes, cette fin est totalement inattendue.



Sylvie Tanette, Les Inrockuptibles, 20 mars 2019


« Suzanne Travolta »: rien à voir avec John


Ne cherchez pas trop longtemps pourquoi la Suzanne Travolta qui donne son nom au premier roman d’Élisabeth Benoit s’appelle ainsi. Son auteure elle-même ne saurait vraiment expliquer ce choix onomastique à l’image de son livre suave, mystérieux et parfois dingo, une des plus enthousiasmantes surprises de la saison.

« Honnêtement, je n’ai pas souvenir. C’est là depuis les premières versions du texte, mais pourquoi ? C’est vrai que c’est un beau mot, Travolta, mais ça n’a rien à voir avec John, hein », raconte au bout du fil la Québécoise qui vit dans la région parisienne depuis 2008, où elle travaille comme programmeuse informatique.

Rien à voir avec la star de Grease, non, à moins que vous choisissiez de lire dans ce titre une référence - très oblique - à la relation liant Marie-Josée à son frère Laurent, un comédien médiocre et immensément populaire, dont on imagine aisément le manteau de cheminée rempli de trophées Artis. Si John Travolta avait une soeur baptisée Suzanne, peut-être serait-elle aussi obnubilée que Marie-Josée par sa vedette de frangin.

La Suzanne Travolta d’Élisabeth Benoit, elle, habite le Mile-End, très précisément au 5399, rue Waverly. Elle est la voisine de cette Marie-Josée, une scénographe sans histoire qui commet un suicide. Elle fera connaissance, lors de ses funérailles, avec ceux qui l’entouraient et qui tentent d’éclaircir les raisons de son geste : sa meilleure amie Georgia, son ami d’enfance Ray et ce fameux frère, d’abord imbuvable, puis de moins en moins.

Avait dit untel, avait dit un autre, avait dit, avait dit, avait dit : tout ce roman se déploie par couches de discours rapportés par cette insaisissable Suzanne, narratrice à la voix poreuse que tous les personnages s’arrogeront. Ça jase, ça médit, ça s’emporte, ça s’épanche au sujet de leurs amours, de leurs parents insupportables, de leurs relations avec la défunte, pendant que le texte multiplie les détours, trace des boucles et tend ses pièges grâce à des phrases entêtantes, pleines de leitmotivs. Nous sommes dans un Mile-End d’avant la disneyification, où se côtoient les vieux messieurs italiens, les fainéants magnifiques, les petits criminels et les m’as-tu-vu ridicules de l’écosystème médiatico-culturel.

Et se dessine peu à peu une conception tout à fait évanescente de l’identité, qui ne serait peut-être rien de plus que la somme de ce qui a été dit à notre sujet, dans la mesure où cette Marie-Josée ne semble pas avoir été la même pour tous ses proches. Se dessine aussi peu à peu une conception de la fiction littéraire préférant aux conclusions franches les ficelles en suspens, les culs-de-sac et les digressions. Conception casse-gueule, s’il en est, qu’Élisabeth Benoit embrasse avec une rare maîtrise, dans ce faux polar qui aurait enragé Tchekhov, selon qui il ne faut jamais placer un fusil chargé sur scène s’il n’apporte rien à l’histoire.

« C’est un peu le mouvement de la vie tout ça, observe la fille de l’écrivain et journaliste Jacques Benoit (Jos Carbone). Dans le film américain typique, on va tout résoudre, tout ce qui commence finit, mais dans la vie, les choses commencent et ne se terminent pas. Tout change de direction. »



Électrisée


Non seulement Élisabeth Benoit n’est-elle que la deuxième Québécoise à faire paraître un livre aux éditions P.O.L. (après Drame privé de Michael Delisle en 1990), elle comptera parmi les dernières recrues repérées par leur fondateur, Paul Otchakovsky-Laurens, mort tragiquement le 2 janvier 2018 dans un accident de voiture en Guadeloupe.

« J’ai envoyé mon manuscrit en octobre 2017 et le 31 décembre 2018, à 16 h 36, j’étais à la campagne, et j’ai reçu un mail de Paul Otchakovsky-Laurens qui me demandait : "Est-ce que vous voulez bien me téléphoner à partir du 5 janvier ?" J’étais électrisée. »

Pas étonnant que le légendaire éditeur, avec qui elle n’aura jamais la chance de s’entretenir, soit tombé sous le charme ensorcelant de cette narration valorisant ce même mélange de gravité et de jeu, de contrôle et de délire, de révérence pour l’art du récit et de désir de le triturer, auquel sa maison a souvent été associée.

Chargé d’enquêter avec son partenaire Mike sur l’existence de Suzanne, un second narrateur, Bob, incarnera ainsi tous les clichés du roman noir empestant le whisky bon marché et la fumée de cigare. Des passages spirituellement facétieux écrits « comme s’il s’agissait de la traduction d’un roman américain », alors que le reste du livre, lui, menace souvent de ployer sous le poids de ses obsessions, quand soufflent des bourrasques de colère ou de lyrisme.

« Je voulais être dans l’ambivalence et dans l’exagération, parce que je crois à l’exagération », fait valoir l’auteure au sujet entre autres de ses personnages qui s’aiment et se détestent. « Il faut, en écrivant, essayer de dépasser, d’aller trop loin, de dire des choses qui peuvent sembler un peu scandaleuses, un peu désagréables. »

Toujours entre l’existentiel et le trivial, Suzanne Travolta est ce genre de roman qui parle de la mort d’un côté de la page et qui se permet de l’autre de gloser sur les mérites du latte servi dans ces lieux mythiques du Mile-End et de la Petite Italie montréalaise que sont l’Olimpico et le Caffè Italia (tout en suggérant qu’il n’y a pas plus ridicule que consacrer autant d’énergie à débattre de café). Rare réponse sans équivoque d’Élisabeth Benoit : « Je préfère le café à l’Olimpico. »


Dominic Tardif, Le Devoir, 13 avril 2019



La femme fantôme


Marie-Josée s’est pendue, ce qui, de l’avis de tous, ne lui ressemble guère. Pour sa voisine Suzanne, en revanche, il semble que c’était tout à fait son genre. De la cérémonie de l’enterrement aux verres partagés avec le frère de la défunte (il est une star du petit écran), Suzanne nous raconte en filigrane une Marie-Jo dévorée par l’ego surdimensionné de son frère et qui peut disserter durant des heures sur les emballages en plastique. Mais le portrait qui se dessine ne cessera de nous échapper. Voix qui déraillent, questions absurdes, compliments à rebours... la communication chez Elisabeth Benoit est biaisée dès le départ et le langage sans cesse détourné. Ici, tout arrive par inadvertance, par accident ou par maladresse - on se rend à un enterrement en pensant à autre chose qu’au défunt, on a davantage envie de saboter les plans de sa mère que de réussir sa propre vie... C’est tout un art du décalage et de la distorsion que développe la romancière québécoise dans ce premier roman ludique et poétique. Pour elle, « la seule chose qui compte, c’est ce que nous ne savons pas », ce sont les éléments infimes qui s’assemblent diaboliquement pour nous dire quelque chose de nous-mêmes. Et l’auteure d’opérer un subtil retournement : « Les fantômes qui rôdent sont les seuls qui nous voient tels que nous sommes. » Sont-ce les vivants qui nous parlent des morts ou l’inverse ? C’est là que réside toute la finesse de « Suzanne Travolta » : le suicide ne sème pas le doute parmi ceux qui restent, il ne fait que révéler ce qui était déjà là. Dans la profonde tendresse aussi pour des individus perturbés qui ont toujours de la place dans leur vie élastique pour laisser entrer le hasard, l’inattendu - et la fiction.


Avril Ventura, Elle, 24 mai 2019



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