Le Pont de Bezons   

Prix Joseph Kessel
Prix Pierre Mac Orlan 2021

Jean Rolin

« Heureux celui qui a vu le jour se lever sur le pont de Bezons. »

« Heureux qui a vu le jour se lever sur le pont de Bezons ». C’est la première phrase de ce roman dont le projet consiste « à mener sur les berges de la Seine, entre Melun et Mantes des reconnaissances aléatoires, au fil des saisons, dans un désordre voulu ». Mais très rapidement ces déambulations prennent des allures de petite odyssée sur les berges du fleuve, au cœur de banlieues bousculées, parcourant des espaces fracassés, des friches et des zones industrielles. Traversée du monde d’à côté, celui que nous ne voyons plus depuis des décennies. De micro...

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Jean Rolin

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La presse

Jean Rolin se met en Seine


Dans Le Pont de Bezons, l’écrivain suit les rives du fleuve francilien, ses paysages et ses histoires, jusqu’à s’y retrouver. Une formidable autobiographie itinérante


En découvrant Le Pont de Bezons, on se réjouit, dès le titre, de retrouver comme un vieil ami notre Jean Rolin préféré : celui par exemple de Zones (Gallimard, 1995) ou de La Clôture (P.O.L, 2002), l’arpenteur élégant de Paris et de sa périphérie, libre voyageur sans permis, prompt aux haltes et aux détours, à la fois dilettante et méticuleux, maniaque même, qui aime le hasard mais déteste les imprécisions — de style comme d’itinéraire. Ironiste et sentimental, ce Rolin-là est peut-être le plus purement écrivain de nos écrivains, et donc, d’une certaine façon, le plus anachronique de nos contemporains : son objet est le presque rien, le détail en apparence oublié dans la banalité d’un décor de banlieue, mais dont le fil, subtilement tiré, permet à force de digressions de retisser la trame entière de notre présent, et tout un passé avec lui.
C’est une sorte d’oracle francilien que se propose cette fois, non sans humour, de vérifier notre homme : « Heureux qui a vu le jour se lever sur le pont de Bezons. » L’aube, quelque part entre Melun (Seine-et-Marne) et Mantes (Yvelines), sera donc le Graal d’une quête minutieusement répertoriée, dans l’espace-programme d’une année presque complète, d’août 2018 à l’été 2019 : il s’agit là de « mener sur les berges de la Seine (...) des reconnaissances aléatoires, au fil des saisons, dans un désordre voulu ». Si le projet semble un peu flou, ainsi présenté, l’écriture n’en est jamais lâche, qui s’emploie à épuiser les paysages (péri)urbains, dans une sorte d’élan exhaustif et panoramique, à la recherche du pourquoi perdu d’une époque traversée de silhouettes parfois étonnantes (réfugiés tibétains et frères assomptionnistes, petite patronne de restaurant miraculeusement aimable, sosie de l’abbé Pierre, groupe de Roms pêcheuirs, postier digne d’un film de Jacques Tati...) et jonchée souvent de ruines, parsemée du moins de friches industrielles.


Une généalogie partagée


Le Pont de Bezons est un texte sans Wi-Fi, pourrait-on dire, qui va son chemin en refusant les artifices d’une narration trop clinquante, trop pressée : un livre qui fait du réel une surface à décrire, d’abord trouble puis travaillée par un effet de mise au point, au sens photographique, où se dessinent et se devinent alors d’autres fonds, des histoires et des images, les strates d’une généalogie partagée. Maupassant, Céline ou Caillebotte, par exemple, n’y sont pas des tantômes qui hanteraient l’imagination d’un érudit un peu cuistre, mais seimplement nos voisins de toujours.
L’un des charmes du récit est ainsi de comparer le paysage actuel à ses représentations d’autrefois, en inscrivant son propre travail d’écriture dans cette réinvention perpétuée où la vérité forcément se refuse, au profit du seul rêve d’une exactitude — d’un sens — inaccessible. Du coup, on rêve avec l’écrivain aux pistes qu’il lance, aux traces qu’il croit retrouver, pour découvrir toujours autre chose : un McDonald’s qui ferme, une usine dans laquelle se trouve la reproduction d’un tableau de Monet, une Cadillac Escalade qui aurait (presque) pu être celle de Britney Spears, la tombe du chien de Michel Houellebecq au cimetière d’Asnières, un bistrot kurde à Corbeil ou un salon de coiffure congolais à Villeneuve-Saint-Georges...
Et puis, d’une étape à l’autre du parcours, on finit par suivre en pointillé une histoire plus personnelle, comme si le narrateur, aidé de sa cousine Françoise, amatrice comme lui de cygnes, entrait un peu par hasard dans l’intimité du paysage, en reconnaissant une ancienne maison de Carrières-sous-Bois : par elle ressurgissent des souvenirs d’enfance, une mémoire assez malicieuse de la lutte des classes et le destin troublant d’un authentique personnage de roman, l’oncle paternel Joseph, dit Jef...
Il ne faut pas trop en dire sur cette espèce de secret de famille, mais l’effet produit par son intégration au récit, discret en apparence, est saisissant pour ce qu’il révèle de l’art de l’écrivain : au-delà d’une sorte de relevé cartographique du monde environnant, strictement stylisé mais possiblement vain, il y a le grand doute de la vie qui semble soudain s’incarner là, la sienne comme celle des autres, dans le mouvement de la page et son miroir au bord du fleuve. Jean Rolin élabore en cela une forme délicate et formidablement singulière d’autobiographie itinérante, où peut aussi resurgir une faune mystérieuse, un monde d’oiseaux dont on sait que l’auteur a la passion et dont la nomination — procède ici d’une sorte de (ré)création originale, comme une cosmogonie inattendue. Heureux, nous le sommes bien alors, de pouvoir partager avec lui l’idée de l’aube sur le Pont de Bezons : elle nous suggère, l’air de rien, que tous les matins ne seront peut-être pas perdus.


Fabrice Gabriel, Le Monde, 28 août 2020



Explorant les bords de Seine autour de Paris, Jean Rolin met au jour, de son écriture admirable, le passé sédimenté sous le temps présent.


Sous le Pont de Bezons coule la Seine. Et là est bel et bien la raison de la présence de Jean Rolin, ce soir du 4 juillet 2019, dans une chambre d’hôtel avec vue sur l’édifice, assistant au coucher du soleil, mais surtout résolu à jouir le lendemain matin du spectacle de son lever — car "heureux celui aui a vu le jour se lever sur le pont de Bezons". Si heureux que l’écrivain a choisi, explique-t-il d’emblée, de faire de cet ouvrage d’art de la banlieue ouest érigé dans les années 1950 "le pivot du projet que j’avais formé, et qui consistait à mener sur les berges de la Seine, entre Melun et Mantes, des reconnaissances aléatoires, au fil des saisons, dans un désordre voulu". Un plan schématique, mais utile, du tronçon d’une centaine de kilomètres que cela représente introduit cet admirable récit wagabon et savamment ébouriffé, qui puise donc aux incessantes missions d’exploration conduites par l’écrivain sur les deux rives du fleuve, entre début août 2018 et fin août 2019 — il faut bien se fixer des limites...


Des panoramas des bords de Seine, plus particulièrement à l’ouest de Paris, les peintres impressionnistes ont jadis fait leur miel. Emboîtant le pas à Jean Rolin, on ne tarde d’ailleurs pas à s’interroger avec lui sur un petit immeuble ancien et désaffecté, mais mystérieusement préservé de la destruction, et désormais enchâssé dans un vaste site industriel, du côté d’Argenteuil. pour avoir été ainsi conservée, la maison fut-elle celle où peignait Caillebotte ? Ou bien apparaît-elle sur un tableau de Monet ? On ne saura pas le fin mot de cette affaire, mais on aura pressenti quelle révolution a métamorphosé en un siècle et demi ces lieux, ces paysages faits désormais de routes, de voies ferrées, d’usines, d’entrepôts, de terrains vagues, de pylônes... qui trouvent en Jean Rolin le grand écrivain paysagiste d’aujourd’hui capable de les dépeindre, dans la veine hyper-réaliste qui est la sienne, rigoureuse jusqu’à l’ascèse, jusqu’à tendre même parfois vers l’abstraction.

Sous forme de détails visuels, d’anecdotes, d’hypothèses, cette représentation méticuleuse du présent toujours laisse affleurer le passé, l’enfance même de l’auteur et les émotions corollaires. D’où cette mélancolie discrète, empreinte d’ironie et d’autodérision, qui constitue le climat de ce Pont de Bezons. Une atmosphère qui est la marque de Jean Rolin. Comme l’est sa phrase, d’une précision et d’un rythme inouïs. Et sa capacité à déchiffrer, dans l’apparition inespérée d’une alouette en bordure d’une route nationale, le signe que "la vie valait encore d’être vécue".


Nathalie Crom, Télérama, août 2020



"Le long de la Seine, la mondialisation mise en scène", un article de Isabelle Rüf à propos du Pont de Bezons, à retrouver sur la page Le Temps.



Un regard improbable


Le nouveau récit de Jean Rolin, exploration naturaliste sur les berges de la Seine, au coeur des banlieues, au fil des saisons, a enthousiasmé François Sureau.


Un écrivain devant le monde, et les éléments qui le composent lui sont aussi familiers qu’ils lui sont étrangers, comme
l’étaient ceux de ses voyages au loin, du temps de la ligne de front. La ligne de front passe désormais par le pont de Bezons, mais de quel front s’agit-il ? À lire ce petit chef-d’oeuvre, on comprend assez vite qu’il ne s’agit de rien de moins que l’intelligence des choses, si par choses on peut désigner l’endroit mystérieux, à multiples facettes, où se rencontrent
la matière et l’esprit, ou plutôt que l’esprit, le coeur, ce lieu mythique de la personne où se forgent les sentiments utiles. Par «utiles», on voudra bien lire «utiles à la bonne vie», dans laquelle on peut espérer traverser l’existence autrement qu’en spectateur inattentif. Ici, au premier abord, la qualité, l’intensité de l’attention déroutent.
Jean Rolin explore la banlieue aux alentours du pont de Bezons, chanté naguère par Céline dont on apprend au passage qu’il a quelque peu fabriqué sa légende de médecin des pauvres. Il y a cent manières d’être écrivain, et celle du naturaliste, quoique la moins pratiquée dans un temps qui semble considérer que rien n’existe en dehors de la conscience individuelle, n’est pas la moins belle. Entre Melun et Mantes, Jean Rolin se place devant les friches, les usines, les bâtiments, les cafés, les vies qui passent, avec l’attention discrète du naturaliste devant un buisson. Il sait d’ailleurs distinguer la mouette de la sterne pierregarin. Pour le profane, le buisson n’est rien d’autre qu’un buisson. Pour le naturaliste, il suffit d’accommoder pour y voir une forêt, et les berges de l’Orénoque. Tout ce qui est, dans sa modestie même, prend alors une saveur, une couleur incomparables. Le naturaliste y ajoute d’ailleurs en maniant une lanterne magique assez proustienne, faisant surgir en un instant le passé en vêtements de fantôme. Derrière Safran Gnome
et Rhône, au Petit Gennevilliers, à côté de l’atelier de Caillebotte, prèsde l’endroit où Monet peignit ses coquelicots. Le présent revient aussitôt dans d’énigmatiques graffitis. «McDo, c’est fini.» L’art de Rolin, et c’est un grand
art, tient au sens extrêmement poussé qu’il a de la distance à son objet. Peu d’écrivains combinent aussi bien l’extrême attention et le refus de l’indiscrétion. Une jeune fille assise la jambe repliée, on la croit unijambiste, on a tort, méfions-nous des apparences. Après le château de Sainte-Assise, voici l’hôtel Ibis de la gare de Poissy, et la télévision qui expose l’insaisissable vague d’un mouvement social, et l’on passe. Le livre tout entier est comme parcouru d’un profond tremblement intérieur. Il exprime un sentiment d’aléatoire plus exact que la nausée de Roquentin. Les noms, M. Loutre, les mosquées et les cafés laïcs, l’abandon urbain, les curés africains et les Kurdes, le spectacle entrevu de la misère, semblent rapprocher le destin de l’humanité entière de celui-ci singulier de l’oncle Joseph, qui commença la guerre à la LVF avant de la terminer dans la France libre. Ce n’est pas tout de posséder une telle notion du monde, encore fautil
disposer du bon instrument pour l’exprimer. Celui de Rolin est sans défaut, combinant le neuf et l’ancien dans un style incomparable : «En retrait de la berge s’élèvent, magnifiques, scintillantes au soleil comme le trésor exondé d’un pirate, les montagnes de déchets métalliques amassées par une entreprise de recyclage. » L’humour, un humour
proustien, où une sorte de minoration étonnée, affectueuse, corrige la dureté du monde, est partout présent. À la fin le monde nous est rendu plus habitable, et s’il n’est pas ordonné, du moins la littérature a-telle rendu justice à son charme et à sa profondeur. Je n’ai rien lu de tel depuis longtemps. Comme il arrive parfois pour notre plus grand bonheur, ce livre presque silencieux déclasse sans paraître y toucher une production contemporaine où le vacarme est roi

.

François Sureau, La Croix, 24 septembre 2020



Scène de genre


En juin dernier, questionné dans une émission de France Culture sur le sujet de son prochain livre, Jean Rolin répondait avec sa malice habituelle : «C’est une zone qui est habitée sur les bords mais pas beaucoup à l’intérieur. » Ce qui vaut peut-être pour tous ses romans, lesquels semblent souvent préférer les bords plutôt que l’intérieur des choses. Ainsi le sujet du « Pont de Bezons » n’est à l’évidence pas le pont lui-même, mais ce qu’il y a autour, voire la Seine tout entière, ce lieu qui n’en est pas un. Après nous avoir emmenés dans le détroit d’Ormuz, au Kurdistan sur les traces d’un oiseau menacé, ou aux Etats-Unis sur celles de Britney Spears, le voilà modestement, mais la phrase et le pied toujours aussi légers, dans les banlieues de Paris - qu’on affuble désormais du vilain mot de« périurbain », comme si le centre du monde n’était pas toujours ailleurs. De Mantes à Melun, il suit les berges du fleuve, le traverse, explore les terrains vagues, déjeune au Courtepaille, observe lespontonsabandonnés, les tracesdu passé, les gamins qui plongent et les types qui pêchent. Il rencontre des joggeurs et des musaraignes. Cette maison aveugle sur un bout de parking est-elle
bien celle du peintre Caillebotte ? Et quand on ne s’y attendait plus, la promenade devient roman familial : à Saint-Germain-en-Laye, il retrouve une cousine, et les souvenirs de leurs pères respectifs se mettent à raconter un petit bout d’histoire française. L’un était résistant et médecin, l’autre anticommuniste et sans vrai métier. Jean Rolin, lui, aurait voulu devenir marin, mais il marche le long de la Seine. Qu’est-ce qu’une carrière, qu’est-ce que le cours d’une vie ? Délicieux roman, tout entier construit paranecdotes,qui prend bien soin de rester au bord-d’où l’on est toujours mieux pour regarder
passer la Seine.


Marguerite Baux, Elle, 4 septembre 2021


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