Never(s)   

Frédérique Berthet

Ce livre raconte une histoire d’amour épistolaire. Pendant six années (1943 – 1948), Etiennette et Georges ne sont quasiment jamais ensemble, séparés par des mers, des continents. Leur correspondance est le seul moyen qu’ils trouvent pour se bâtir un lieu de rencontre, pour ne jamais (never) être l’un sans l’autre.
Etiennette, la grand-mère de l’auteure, lui a confié avant de mourir une valise de lettres dont elle n’avait jamais (never) parlé à personne. Les deux très jeunes époux, mariés en 1943 à Casablanca, sont immédiatement séparés par la guerre. Ils vont s’inventer un présent commun en...

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Frédérique Berthet

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La presse

Amour par correspondance


Séparés par la guerre, les grands-parents de Frédérique Berthet ont entretenu une étroite correspondance, témoin de leur passion réciproque.


« Le courrier, rendez-vous des chimères nécessaires », écrit Frédérique Berthet dans son nouveau roman, Never(s). Cependant, ce ne sont pas des illusions que dessinent les lettres évoquées par sa narratrice, mais bien la construction d’un amour par correspondance. Comment s’aimer sans se voir ? Comment construire une famille, des souvenirs et des évidences quand les guerres vous séparent si peu de temps après le mariage ? Never(s) est un récit mais pourrait aussi être un film. Frédérique Berthet, auteure de La Voix manquante (2018) et enseignant-chercheur en cinéma, s’empare de la valise de lettres laissée par sa grand-mère avant de mourir pour nous transporter entre 1943 et 1950, à Casablanca, Nevers ou en Indochine grâce à des flash-back, des plans-séquences et quelques ellipses. La lumière de Casa et ses odeurs entourent la rencontre d’Étiennette et de Georges. L’amoureux la prend pour épouse en 1943 en même temps qu’il adopte son enfant à naître. Des mois précédant cette union, il ne reste que peu de traces. Georges part bientôt en guerre contre les Allemands puis ce sera l’Indochine.


Une ligne imaginaire entre l’avant et l’après-guerre


Pendant ces années, Étiennette lui écrit, beaucoup. « Je t ’aime ne m’oublie pas écris-moi », l’exhorte-t-elle à chaque séparation. Seules les lettres témoignent de leur union qui ne s’incarne pas dans un quotidien des corps, comme un fil qui relie et s’épaissit pour donner de la matière au sentiment amoureux. Il faudra cinq ans pour qu’elle commence enfin à vivre avec son mari et leurs deux enfants. Le récit éclaire cette période peu connue d’un après-guerre qui se poursuit en guerre d’Indochine. Il raconte un temps suspendu qui ne permet pas de renouer avec la vie. Suffit-il d’établir une ligne imaginaire entre l’avant et l’après-guerre ? À cette histoire d’amour et d’époux qui apprennent à se connaître par les mots s’ajoute une réflexion sur l’écriture. L’auteure couvre de tendresse sa « grand-mère épistolière ». Quand devient-on écrivain ? Étiennette, qui n’a pas eu la chance de poursuivre des études, disait « faire des écritures ». Des lettres aux ateliers d’écriture créative de sa retraite, l’amour des mots ne l’a jamais quittée. Et le récit ciselé de Frédérique Berthet consacre en Étiennette une femme de lettres.


Aurélie Marcireau, Lire, juillet-août 2020.



Écris-moi


Comment un écrivain survit non seulement dans ses livres, bien sûr, mais aussi dans les livres des autres, c’est une chose émouvante à voir - du moins quand ceux-ci témoignent d’une imprégnation, d’une admiration qui ne soient pas imitation. Que l’âme de Marguerite Duras (1914-1996) plane ainsi sur le roman de Frédérique Berthet, Never(s), est sensible dès le titre : si l’on y entend l’anglais never -convient pour dire l’absence et le manque qui hantent les deux écrivaines ; si l’on y lit «Nevers», la jeune fille d’Hiroshima mon amour (le film d’Alain Resnais, sur un scénario de Duras, 1959), tondue à la Libération, rejoint Etiennette, 17 ans, abandonnée enceinte par son amant en 1942: « C’est une soeur », écrit-elle, l’une de ces « soeurs qui ont connu la honte, les caves (...), qui ont aimé de travers ».


La différence, c’est qu’Etiennette, elle, rencontre Georges, un camarade de bureau, à Casablanca. Celui-ci l’épouse, reconnaît et aime Jean, l’enfant sourd qui apprendra plus tard « la langue des signes, celle par laquelle tout le corps se fait mot ». Handicap prémonitoire de l’avenir des jeunes gens qui, à peine deux mois après leur mariage, sont « condamnés à être séparés » par la guerre que Georges, engagé volontaire, part faire en France d’abord, puis en Indochine. Pendant six ans, à l’exception de rares et brèves « perm’ » qui font naître d’autres enfants, ils ne vont donc communiquer que par lettres, « des centaines de lettres par les quelles vous vous êtes caressés cajolés réconfortés connus égarés », écrit la narratrice, leur petite-fille, qui les a découvertes « dans la petite valise noire cachée toute votre vie au fond d’un placard ». Lettres d’amour et d’espoir qui racontent le quotidien par fragments et répètent « les mots de tous les jours : surtout fais attention pense à moi ne m’oublie pas je t’aime écris-moi ». Désirer l’absent, raconter le manque de lui reconvoque Marguerite Duras, cette « femme de papier » et son marin de Gibraltar (Gallimard, 1952) « trop intensément aimé et trop vite disparu », comme Georges.


L’histoire a d’ailleurs pour toile de fond, outre la région de Nevers, ces contrées coloniales que sont alors le Maroc et l’Indochine - Casablanca et les piscines de la corniche, Saigon et les cigarettes américaines, d’où les lettres arrivent censurées, où l’attente du retour se tord dans la chaleur. Georges, d’abord timide, « se délie par l’écrit », dit sa tendresse, raconte la guerre et l’ennui, se languit de ses enfants ; « Tiennette » évoque l’avenir, la méthode Ogino, l’actualité, sa jalousie et son amour pour son « époux de plus en plus imaginaire ». La lettre permet aussi de confier « des choses intimes qu’on n’aurait pas osé se dire (et qu’une petite-fille ne pourra pas rapporter) ». Quand des pans d’existence manquent, la narratrice se fie à son intuition, fouille dans les archives - livret militaire, livret de famille -, reprend les récits de sa grand-mère ou les textes que celle-ci, une fois veuve, a composés lors d’un atelier d’écriture - écrire aura été sa vie, après tout. Par bribes agencées sur la page en îlots, parfois en poèmes ou versets, Frédérique Berthet recompose toute « une jeunesse à se parler à se toucher à s’aimer à se perdre à travers la seule distribution du courrier/ à veiller par écrit à l’ardeur de la flamme ». Quand Georges rentre enfin en 1948, « la violence amputante de deux guerres » l’a marqué à ja mais, et ce n’est pas le moindre des nombreux « never(s) » du roman que celui qui ravage Etiennette: « Il n’a jamais envie de faire l’amour », dit-elle.


Roman délicat et profond sur le rapport du corps et des mots, de la présence et de l’absence, Never(s) rayonne d’une mélancolie sans tristesse, comme si le pouvoir de l’écriture était plus fort que celui du temps. « Qu’est-ce qui fait de vous un écrivain ? », demande la narratrice en incipit, et d’abord on ne sait trop à qui elle pose la question. A sa grand-mère qui a « écrit sa vie durant », gardant toujours « le dur, le solide de la vie (...) au bout de la plume », mais sans jamais chercher à être publiée ? A elle-même, l’auteure, qui, au moment de clore le roman que nous lisons, résume son geste : « J’ai rassemblé des phrases en feuillets/ creusé dans le quotidien/ dégagé un espace » ? A la première elle répond : « Vous n’écriviez pas : vous faisiez des écritures.« D’elle-même, elle dit pareillement : « J’ai fait des écritures. » Ainsi, par-delà les années, tout comme l’ont fait Etiennette et Georges, grandmère et petite-fille correspondent, elles se répondent, toutes deux de « la race des fugueuses », « celles qui se taillent sur la route/ ou/ sur la feuille», en miroir de part et d’autre d’une ligne d’écriture. Couple amoureux et duo féminin, époux et générations célèbrent jusque dans la typographie, sans chercher à faire la part de la littérature, la force concrète de la correspondance, sa matérialité quasi artisanale - « faire en double les mêmes gestes avec/ plume encrier papier/ plume en crier papier». En exergue à l’un des chapitres, Frédérique Berthet cite Georges Perec (1936-1982) : « Il y a peu d’événements qui ne laissent au moins une trace écrite. » Même si écrire, selon Duras, passe comme le vent, c’est cette trace qui permet à l’amour et à ceux qui l’éprouvent de rester présents à jamais - à jamais, c’est-à-dire pour toujours.


Camille Laurens, Le Monde des livres, 5 juin 2020



Une grand-mère « qui fait des écritures », une valise confiée avant de mourir pleine de lettres attachées en paquets par des rubans : voilà l’amorce de ce roman, récit d’une vie minuscule par petite-fille interposée. « Mais doucement Petite, ne va pas si vite, on n’en est pas encore là. » Frédérique Berthet réveille la voix de cette mamie épistolière, qui était la sienne, reconstitue les débuts de sa vie conjugale. Etiennette est à Casablanca, puis à Saint-Benin-des Bois, près de Nevers. Toute jeune mariée, elle a été séparée de son Georges, parti combattre les troupes allemandes, puis embarqué dans la guerre d’Indochine pour une durée indéterminée. L’attente, les retrouvailles, des considérations sur la géopolitique, les soucis et les joies qu’apportent les enfants, la peur de n’avoir pas assez coupé de bois pour l’hiver lors d’une permission… Écrire, des deux côtés, est le carburant de cette histoire d’amour née dans une époque sombre.


Francesco Fontemaggi, Libération, 29 mai 2020



L’amour en toutes lettres


A la fin de sa vie, Etiennette, veuve et désœuvrée, s’inscrivit à un atelier d’« écriture créative ». Elle savait qu’il était trop tard pour avoir des ambitions littéraires, mais pensait qu’il était temps de rassembler ses souvenirs et les coucher sur le papier. Après tout, n’avait-elle pas été, cinquante ans plus tôt, une femme de lettres ? Casablanca, 1941. Une jeune expatriée de 17 ans, dont la famille est originaire de Montpellier, propose ses services à la caserne de l’infanterie coloniale du Maroc. Alors qu’on lui a fermé les portes du lycée, elle est recrutée pour recopier les consignes et les instructions militaires. C’est là qu’elle apprend à « faire des écritures » et qu’elle rencontre Georges, un caporal de son âge et ancien enfant de troupe. Ils s’aiment et se marient en 1943. Il faut hâter la cérémonie, car Etiennette est enceinte de cinq mois, d’un sous-officier reparti en France avec sa lâcheté. Georges est amoureux et généreux, il accepte d’être le père d’un enfant qui n’est pas de lui. Mais le couple, à peine uni, doit déjà se séparer. C’est la guerre. Le 6e régiment de tirailleurs sénégalais, auquel Georges appartient, va quitter l’Afrique du Nord pour participer à la campagne de libération et bouter l’Allemand hors de France. Avant d’embarquer, il écrit à sa jeune épouse : « Si je ne suis plus présent de corps, je le serai de cœur » et glisse sa photo dans l’enveloppe, parce que « cela vous fera un petit souvenir ». Désormais, et jusqu’en 1950, leur amour sera épistolaire. Chaque année nouvelle les éloigne davantage. Lui, devenu sergent-chef, est envoyé en Indochine ; elle part pour Saint-Benin-des-Bois, près de Nevers, rejoindre la famille de son mari, où elle est reçue comme une étrangère avec ses deux enfants, dont tout le monde ignore que le premier (il est sourd, comme s’il ne voulait jamais entendre le secret de sa naissance) n’est pas de Georges. Séparés par les mers, les continents et l’Histoire en marche, prélude à la chute de l’empire colonial, les époux de Casa en exil s’écrivent chaque jour, confient à la poste le manque qu’ils éprouvent l’un de l’autre, s’inventent une vie de couple virtuelle, mais veulent croire à leur avenir, en chair et en os. Etiennette était la grand-mère de Frédérique Berthet, à qui elle a légué une valise percée de trous afin de faire respirer les vieux papiers enrubannés qu’elle contenait, calepins, poèmes d’amour, et toutes ces lettres aux « phrases aquifères écoulées d’une terre de mystère ». Papiers que l’auteure cinéphile de la Voix manquante (sur Marceline Loridan) a réunis dans ce récit subtil et pudique, rythmé par d’incessants retours à la ligne, retours au passé, où se dessine le beau portrait d’une femme que « les écritures » ont sauvée et accomplie : « On s’est dit tellement de choses en écrivant »


Jérôme Garcin, L’Obs, juin 2020



Et aussi

"La voix manquante", de Frédérique Berthet, Prix du Livre de cinéma 2018
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