Le Spectateur zéro   

Conversation sur le montage
Entretiens avec Julien Suaudeau
Prix Transfuge du meilleur livre Cinéma 2020

Yann Dedet

Ce livre d’entretiens retrace une carrière exceptionnelle d’une cinquantaine d’années vouées au cinéma, au montage des films. C’est en 1967 que Yann Dedet décroche son premier travail de monteur, en tant qu’assistant de Claudine Bouché, monteuse de Truffaut, sur le film La Mariée était en noir. La rencontre avec Truffaut est décisive. Yann Dedet sera le monteur notamment de La Nuit américaine (1973). Puis il travaillera pour Jean-François Stévenin, Dusan Makavejev, Maurice Pialat, Philippe Garrel, Amos Gitaï, Cédric Kahn. Il sera aussi lui-même acteur, scénariste et réalisateur de plusieurs documentaires.
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Yann Dedet

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La presse

Passe Montage


Dans un passionnant livre d’entretiens initié par Julien Suaudeau, le monteur Yann Dedet combine récit truculent et transmission limpide de son art.


Qui a lu Le Point de vue du lapin. Le roman de Passe Montagne (P.O.L, 2017), arpentage inspiré de l’aventure jurassienne qui l’a lié à Jean-François Stévenin, connaît déjà la voix écrite du monteur Yann Dedet. Dans un nouveau livre où il s’entretient avec Julien Suaudeau (Le Spectateur zéro, P.O.L), il aborde le montage de manière à la fois plus autobiographique et plus pédagogique, mais avec la même jubilation précise. Les échanges avancent chronologiquement, du premier stage au laboratoire LTC, au milieu des années 1960 («  je plonge dans la matière du film, les odeurs, les bains chimiques »), aux consultations qu’il effectue aujourd’hui pour des réalisatrices (Andrea Arnold, Emmanuelle Bercot, Rungano Nyoni...) et des au teures ou auteurs de premiers films. Loin de toute autoédification, le collaborateur de Truffaut, Pialat, Stévenin ou Garrel retrace la relation qui se tisse avec une ou un cinéaste et le cheminement mental et physique qui préside aux choix, quitte à revenir sur des repentirs ou des ratages.


A l’origine de la vocation de Yann Dedet, il y a une machine, la Moritone à manivelle : l’apprenti monteur voit dans la fragmentation image par image « la possibilité d’y sculpter une mosaïque harmonieuse », d’où la déception une fois le film projeté : « Quand je vois les mêmes bobines en projection, la magie a disparu, le monde s’est remis à l’endroit: les déplacements sont prosaïques, banals.» Tout part de cette certitude intérieure de pouvoir contribuer à faire oeuvre à partir de ce que Truffaut désigne comme « toute cette merde » : la moisson faite au tournage. On imagine la pression immense en présence d’un cinéaste qui doute, comme Truffaut, qui « se demande constamment s’il ne s’est pas trompé de film », ou Pialat, qui ne trouve rien de mieux que d’embaucher pour la première fois Dedet en lui lançant au bistrot : « Tu pourrais peut être monter mes merdes ? » Spectateur zéro, le monteur (masculin générique qui, dans la réalité du métier, ne l’emporte pas) entre en jeu à un point de déséquilibre, parfois compliqué pour Dedet par son choix de collaborer très souvent avec l’autre sexe, en une relation « encore plus conflictuelle qu’avec les réalisateurs ». Cette éducation mutuelle et parfois houleuse, empreinte d’un scepticisme qui plairait à Stanley Cavell, pointe en réalité le « rôle d’opposant » que doit tenir tout monteur. Dedet cherche ce qui lui résiste, et pour cela, préconise de « se risquer à parler, quitte à avoir l’air idiot » devant les silences pénétrants de Claire Denis ou le « génie » de Rungano Nyoni (réalisatrice de I Am Not a Witch, 2017).


A travers cette trajectoire foisonnante où Patrick Grandperret côtoie Dusan Makavejev, la description du métier soulève un pan souvent délaissé de l’analyse du cinéma, perdu dans les plis de la subjectivité du spectateur : le rythme. L’exemple d’Agnès Guillemot, que Dedet a assistée avant de la remplacer chez Truffaut,montre de manière probante que la musicalité de Godard requérait la « pratique spirituelle et poétique du montage et du cinéma » de cette « monteuse quasi mystique », là où Truffaut, « moins musical », possédait un « rythme personnel, étrange, syncopé ». « Il ne bat pas la mesure comme on s’y attendrait», traque les silences dans les dialogues, toujours resserrés au montage, ce qui a laissé des traces dans le travail ultérieur de Dedet. Dans J’entends plus la guitare de Philippe Garrel, le monteur supprime les silences au début de chaque plan en champ-contrechamp dans une conversa tion au café entre les deux amis quittés par leurs compagnes, tout en conservant les pauses des acteurs entre les phrases. À revoir cette séquence où Benoît Régent, groggy, tente de mettre en mots ce qui vient de leur arriver, ce choix rythmique a libéré l’humour slow burn de Garrel. Mais c’est encore au rythme plus complexe de Pialat, alliage de fluidité et de brusquerie, que Yann Dedet a le mieux contribué, des « plans pour rien » qui ponctuent Van Gogh à l’intuition partagée de l’endroit où « un plan doit être quitté » (deux expressions de Pialat). Cocréateur en position d’écoute, de guet du souffle de l’autre passé au tamis de sa propre sensibilité, le monteur n’est pas seulement le spectateur initial. Il est aussi le critique zéro.


Charlotte Garson, Cahiers du cinéma, juin 2020



Un homme à la colle


Yann Dedet a passé cinquante ans en salle de montage. Il a commencé avec Truffaut (des Deux Anglaises à L’Argent de poche) et a retenu le mot d’ordre de la Nouvelle Vague : « Tourner contre le scénario, monter contre le tournage. »

« Ces deux "contre" signifient "dépasser", "sublimer" : c’est par ce travail que le rêve du film redevient accessible », explique Dedet dans Le Spectateur zéro, livre d’entretien passionnant. Il raconte à Julien Suaudeau sa collaboration, parfois houleuse, avec les réalisateurs Stévenin, Garrel, Poirier, Kahn et, bien sûr, Pialat, de Loulou à Van Gogh. « Nous faisons confiance à chaque plan le plus longtemps possible », se souvient le monteur. « J’aimerais que ce soit un boulevard, dit Maurice, comme si ni le film ni les séquences ne pouvaient avoir de fin. »
Il revient aussi sur son travail, sur les scènes de groupe de Polisse, de Maïwenn, « deuxième main pour abattre les kilomètres de rushes, d’autant que tout a été filmé à trois caméras ». Avec les réalisatrices, l’histoire finit mal en général. Nicole Garcia l’éjecte du Fils préféré. Avec un franc-parler rare, Yann Dedet nous fait entrer dans l’intimité du montage, qu’il compare à une chambre, « non pas chambre des amants mais celle d’un couple dont le but n’est pas de vivre ensemble mais d’enfanter... Et d’accoucher d’un enfant qui ne soit pas un monstre, ou alors à nul autre pareil ». L’artisan de la collure n’a qu’un regret, ne pas avoir monté un film de Bergman.


Etienne Sorin, Le Figaro, 3 juin 2020



A tout monteur tout honneur


Cinquante ans de carrière et autant de souvenirs, voilà ce que Yann Dedet a voulu nous faire partager. Lui qui a collaboré avec les plus grands réalisateurs et contribué à de nombreux succès cinématographiques.


Passe montagne (1978), de Jean-François Stévenin, est l’un des films montés par Yann Dedet. Délicate position que celle du monteur dans la production d’un film, à la fois « spectateur zéro » et « dernière roue du carrosse ».
Yann Dedet joue ce rôle d’équilibriste depuis cinquante ans et a collaboré avec Truffaut, Pialat, Stévenin, Garrel, Claire Denis, Cédric Kahn, Amos Gitaï... Dans un riche livre d’entretiens, il revient sur la genèse des films auxquels il a participé,
La Nuit américaine, Passe montagne. Sous le soleil de Satan, Roberto Succo... Passionnant, le monteur est aussi un funambule de l’anecdote de tournage, parvenant à aborder simultanément la petite histoire et sa méthode large et généreuse. Lorsqu’il se souvient d’un Truffaut geignant « Qu’est-ce qu’on va faire de toute cette merde ? » devant les images filmées, le monteur embraie : « C’est un bon départ d’être affligé par ce qu’on a tourné, ça permet de faire repartir l’envie de zéro. »
Se dégage de ces conversations un goût pour le mystère et l’inachèvement de celui qui, pourtant, est responsable du découpage. Belle interrogation qui affleure : comment être celui qui tranche le récit sans en décapiter le sens, comment refermer les scènes tout en les laissant ouvertes ? Même des années après, Yann Dedet confesse: « En revivant
tout ça, j’ai souvent l’impression d’être encore en montage, que rien n’est fini. »


Pierre-Édouard Peillon, Lire, juillet-août 2020



Les entretiens trop rares avec les collaborateurs artistiques (directeurs de la photographie, chefs décorateurs, musiciens, monteurs) sont parmi les plus enrichissants qui soient, peut-être parce que l’on y parle avant tout de recherches formelles, donc au coeur de la création artistique. Ce livre magistral en est une des preuves les plus convaincantes. Yann Dedet, un des plus grands monteurs du cinéma français, explique avec pertinence pourquoi sa position par rapport à l’oeuvre en cours est particulièrement privilégiée : « Il est improbable que le réalisateur ait la distance nécessaire vis-à-vis de son film pour le juger avec la sévérité requise et avec sérénité. » Impliqué esthétiquement, mais moins personnellement, le monteur peut se montrer d’une extrême lucidité et Yann Dedet, collaborateur des plus grands (Truffaut, Pialat, Poirier, Makavejev, Kahn, Garrel), ne cache pas parfois ses réserves sur certaines œuvres des artistes qu’il admire : « Il est piquant que ce soit avec Sous le soleil de Satan, dont Pialat connaît le moindre défaut, qu’il ait obtenu sa seule Palme d’or. »


Le livre est né d’une collaboration avec Julien Suaudeau dont Dedet avait fait la connaissance il y a vingt ans, lors d’une rétrospective des films de Dušan Makavejev au Jeu de Paume et où, jeune critique à Positif, Julien Suaudeau préparait un long article sur le cinéaste yougoslave qui avait confié le montage de Sweet Movie à Dedet. L’intelligence et la précision des questions permettent sans cesse au monteur d’approfondir ses commentaires, au point de nous faire comprendre, preuves à l’appui, cet art plus que tout autre difficile à cerner : ellipses, condensations, choix des prises, problèmes de rythme. On connaissait la qualité littéraire de Yann Dedet avec son beau livre sur Passe Montagne de Stévenin, Le Point de vue du lapin (P.O.L, 2017) ou le récent texte sur Dušan Makavejev qu’il a confié à Positif (voir n° 710, p. 56), mais frappe, dans cette performance orale, la tenue du style qui permet une lecture fluide. Le livre est aussi une galerie de portraits mémorables de Truffaut, presque toujours absent de la salle de montage, surnommé « Petit Gris » pour son allure « toujours égale avec sa cravate multicolore et son petit costume gris », à Pialat déclarant, avec sa cruauté d’ours mal léché, après la première projection de travail de Loulou : « Dedet a monté toutes les mauvaises prises et il a pris les plans là où il fallait les quitter. » Ces metteurs en scène avec lesquels il a travaillé sur cinq ou six films lui permettent néanmoins autant d’exercice d’admiration.


Le Spectateur zéro, belle définition du monteur, est aussi un autoportrait où l’auteur ne cache pas une personnalité difficile. Il y confesse ainsi ses rapports tendus avec les femmes cinéastes : « Avec Yolande Zauberman, sur Moi Ivan, toi Abraham, c’est le début d’une longue et complexe relation avec les réalisatrices qui sera toujours, pour elles et moi, encore plus conflictuelle qu’avec les réalisateurs. » Le portrait acide qu’il fait de Catherine Breillat lors du montage de 36 Fillette en témoigne. Ce sont ces portraits de lui-même et des autres, aux arêtes vives, tout comme la finesse et la profondeur des réflexions sur son art, qui font le prix de cet ouvrage indispensable.


Michel Ciment, Positif, Mai 2020



Raccords et désaccords


Métiers de l’ombre. Monteur pour Truffaut, Pialat ou Nicole Garcia, Yann Dedet décrit son travail, qui ne se résume pas à couper.


Il a fait ses premières armes auprès de François Truffaut. Il y a pire pour commencer une carrière. Yann Dedet, 74 ans, compte plus de 70 films à son actif et des anecdotes à la pelle. Un chapelet de souvenirs qu’il égrène dans Le Spectateur zéro - Conversation sur le montage (P.O.L), livre d’entretiens littéraire et cinéphile avec l’écrivain et documentariste Julien Suaudeau. On y croise entre autres Maurice Pialat, Jean-François Stévenin, Philippe Garrel, Claire Denis ou Cédric Kahn, quelques-uns des réalisateurs avec lesquels il a travaillé. Premier spectateur des films auxquels il collabore, Dedet est surtout celui qui met un point final à leur conception, le montage étant selon lui « la dernière version du scénario ». Loin de se cantonner à couper les scènes ratées ou à appliquer aveuglément les consignes des cinéastes, il veille à la cohérence de l’ensemble, quitte à apporter des modifications ou bousculer la chronologie initiale. « Le monteur est à la fois un caméléon et un électron libre, développe-t-il. Il doit respecter le style et l’univers du réalisateur, car on ne monte pas un Truffaut comme un Pialat. Il doit également proposer des solutions. Ce n’est pas en coupant une mauvaise scène qu’on résout les problèmes d’un film. Il faut la cuisiner autrement, par exemple en enlevant les dialogues et en les remplaçant par de la musique. » La réussite d’un longmétrage tient beaucoup aux bons échanges du duo cinéaste-monteur. Les plus grands réalisateurs accordent d’ailleurs souvent un large champ d’action à ces professionnels. Conscients des promesses que recèle la contradiction, certains vont même jusqu’à choisir des techniciens ayant oeuvré aux côtés de metteurs en scène très éloignés de leur cinéma, tel le Serbe Dusan Makavejev (Sweet Movie), qui a engagé Yann Dedet pour son expérience avec Truffaut, qu’il détestait pourtant. Des Deux Anglaises et le Continent (1971) à L’Argent de poche (1976) en passant par L’Histoire d’Adèle H. (1975), le fringant septuagénaire a travaillé cinq fois avec le pilier de la nouvelle vague avant que celui-ci ne change de monteur, comme il le faisait tous les cinq films pour « ne pas tomber dans la complaisance ». Et autant avec Maurice Pialat, de Loulou (1980) à Van Gogh (1991), sans doute le cinéaste qui l’a le plus marqué. «Avec lui, ça a été très fort, raconte Dedet. C’est la personne la plus “souffrante” avec laquelle j’ai travaillé, et en même temps je le revois rire... On a eu quelques engueulades. Il pouvait quitter brusquement la salle de montage, faire la gueule. Avec Maurice, il fallait que ça puise : il n’hésitait pas à jeter des scènes, même réussies, quand il les jugeait sans grâce ni émotion ou bien parce qu’il estimait qu’elles doublonnaient. Il faisait confiance aux spectateurs. Il savait qu’à la séquence suivante, malgré la coupe, ils ne seraient pas perdus. L’une de ses forces, c’était l’intimité qu’il parvenait à établir entre les personnages et les spectateurs. » Le technicien ne garde pas que des bons souvenirs des réalisateurs avec lesquels il a collaboré. Notamment de Catherine Breillat, sur 36 fillette (1988). «Ses dialogues étaient démonstratifs et grossiers, se souvient-il. On était face à un texte hurlé ou marmonné. Il m’était impossible de mettre les phrases à juste distance, mais elle s’en tapait parce qu’elle pensait que la démesure et la violence sont des vérités absolues. » Sa relation avec Nicole Garcia, pourtant une amie proche, fut également orageuse sur Le Fils préféré (1994). « Nous avions un différend à propos du premier tiers, que je trouvais factice. Je l’ai beaucoup raccourci. Nous sommes convenus qu’il était préférable qu’une autre personne le monte... Pour me punir, sur ses films suivants, elle m’a demandé de lui donner des conseils gratuitement! » Au cours de cette imposante carrière faite de raccords et de désaccords, de coupes et de compromis, Yann Dedet a été nommé trois fois au césar du meilleur montage. Il en a remporté un en 2012 pour Polisse, de Maïwenn, mais il a préféré bouder la cérémonie. « Ils ont été vexés comme des poux, s’amuse-t-il. Mais pour ce film, j’ai travaillé avec Laure Gardette, la monteuse habituelle de Maïwenn. Je me voyais mal récolter les fruits de cette collaboration, fut-ce la moitié. Et puis, comme souvent, ça m’amusait d’être un peu désagréable. J’ai quand même demandé qu’on m’envoie “le hochet”, comme disait Pialat. Il me sert à caler des livres. »

Baptiste Thion, Le Journal du dimanche, 17 janvier 2021


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