Meta donna   

Suzanne Doppelt

Dans la petite ville de Galatina, dans les Pouilles, on peut assister à un curieux rituel de dépossession autour de l’araignée et sa morsure. Un exorcisme dansé et chanté, sur plusieurs jours, qui permet une forme de régulation de l’ordre social, de redonner un sens au désordre, de soulager les conflits individuels et collectifs. Le pseudo poison circule entre l’araignée, les musiciens, la famille et les villageois rassemblés pour la circonstance. Il faut s’identifier à l’araignée, danser comme elle le ferait puisqu’elle se déplace en dansant, pense-t-on, sur une musique effrénée puisque sa morsure est musicale. Il est question de pauvreté, de...

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Suzanne Doppelt

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Suzanne Doppelt, complètement piquée


« Pied avec pied s’en est venu, pied avec pied s’en va » : c’est ce qu’on chante à celles qui un jour, aux champs, au saut du lit, ou en triant les feuilles fraîches de tabac, ont été piquées par l’« araignée loup », que l’on nomme aussi tarentule. La mélancolie que lui a instillée le « modeste animal » doit s’enfuir comme elle est venue. Le pied, dans la danse doit payer la rançon du pied mordu. C’est au début de l’été, à « l’heure sans ombre » que cela se passe. Trois hommes, au violon, au tamburello et au fisarmonica, un petit accordéon, accompagnent celle qui, au sol, se traîne, « diventa el ragno », devient l’araignée. À moins que ce soit la musique qui l’attire. Comme l’araignée au sortir de son terrier la femme roule sous un rideau, apparaît dans la maison, tenant un linge figurant peut-être une toile, puis, peu à peu, se lève et danse, frappant le sol du pied selon « un bon rythme d’Arachné ». Chaque année, le même « remords », « même chant, mêmes suites somatiques ». C’est à Galatina, « très blanche et très poussiéreuse », dans les Pouilles, que « le 29 juin le passé revient. »
Suzanne Doppelt, à partir du documentaire de Gianfranco Mingozzi, « La Taranta », tourné en 1961, rejoue par l’écriture ce « cirque invariable » dont les actrices sont femmes et araignées. Des duos où la femme représente son « double mutique », où « le petit animal ventriloque » parle par son intermédiaire. Ce 29 juin, de midi jusqu’à la nuit, elle est à demi femme et à demi araignée, « meta donna meta ragno ». Suzanne Doppelt explore cette réédition d’un « racontar antique », en fait jouer tous les prolongements. « Quand l’homme s’associe à une araignée, c’est une riche expérience pour sentir le vide et perdre l’équilibre. » Sa poésie, qui n’est pas comme on le dit souvent trop vite, pensive et réflexive jusqu’à la cérébralité, accompagne cette chute dans le vide, l’éclaire, la relie à d’autres points d’ancrage dans le monde des rites et des représentations.
Son écriture même, sous l’apparence d’une prose calme et détachée, travaille les rythmes, s’ajuste à la cadence de la danse enragée, s’allonge avec la catatonie somnambulique des « envahies ». Les motifs se répètent à l’image des formules conjuratoires et des notes du violino, instaurant un système d’échos dans l’espace du livre : « tout droit sorti de la nuit », « un seul fil tendu », « outil atmosphérique », « chaque année le 29 juin », « petit animal ventriloque ». Reprises tout au long de la phrase, serrées ou espacées, loin des litanies ou anaphores rebattues, elles jalonnent une mélodie continue, où la répétition est soit piétinement obsédant, invocation ou injonction (en particulier au début du texte), soit reprise musicale, rappel du rite immémorial.
« Meta donna » n’est pas un compte rendu de film, ni un calque de la danse des « tarentées ». Suzanne Doppelt s’empare de ces scènes pour en prolonger la sidération. Autour de l’image de l’araignée « spectre graphique et domestique », de son fil, elle élabore sa propre construction, avec funambule, pendu, équilibriste, tête en bas. Bien d’autres motifs sont ainsi traités. Elle réinvestit les rapports de l’humain à l’animal sur le thème du double on pourrait dire totémique de la mue, du mimétisme, de la possession. La gestuelle de la femme mordue, devenue araignée, évoque aussi le serpent rampant au sol, l’ours piétinant la terre battue. « Meta donna » est ainsi troué d’échappées vers l’imaginaire poétique de l’autrice, et parcouru par le monde animal, une thématique familière qu’on avait vue dans « Mouche », par exemple. On y retrouve un questionnement de l’espace constant dans son œuvre, une attention à la géométrie des parcours dessinés par les femmes dans le lieu clos des maisons ou la surface ouverte mais cernée par la foule de la place publique. C’est là que tous les 29 juin convergent les « demi-femmes ».
« Meta Donna » ne se referme pas sur ce théâtre anthropologique. Y paraissent Victor Hugo, Pavese, et même Molière, discrètement escortés de ventriloques célèbres. La cérémonie d’expulsion de ce venin collectif se relie à des représentations, des inventions, des rêves dont toute notre culture est irriguée. Le livre est ainsi élargi autant qu’il creuse. Avec « Meta Donna » Suzanne Doppelt assume la fonction essentielle du poète pour qui le donner à voir ne saurait se concevoir sans donner à penser, et surtout à rêver. Et à désirer : nous voilà tous piqués.


Alain Nicolas, l’Humanité, Décembre 2020



"La danse de l’araignée", un article de Agnès Disson à propos de Meta donna, à retrouver sur la page de En attendant Nadeau.



"Meta donna, de Suzanne Doppelt, une variation sur la tarentelle", un article de Cécile Dutheil de la Rochère à retrouver sur la page remue.net.



Un article de Lionel Bourg à propos de Meta donna, à retrouver sur la page de Sitaudis.



Une note de lecture de Hugues à propos de Meta donna, à retrouver sur le blog Charybde 27.

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