Suivant l’azur   

Nathalie Léger

« Il n’y a rien à savoir de l’amour, et rien à connaître de la mort. »


Dans la nuit 23 au 24 novembre 2018 mourait Jean-Loup Rivière (écrivain et dramaturge). Il était marié à Nathalie Léger. Suivant l’azur est un livre de deuil qui est avant tout un livre d’amour. Un texte bref porté par l’urgence d’écrire après la disparition de l’autre aimé. Parce qu’il n’y a qu’un lieu pour dire le manque et sa souffrance, le manque à jamais, c’est l’écriture – à la fois terre, boîte et corps. Ça s’appelle en littérature aussi un Tombeau.


« Il...

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Nathalie Léger

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Écrire la mort, obstinément


L’absence, à soi et aux autres, est au cœur de l’œuvre de Nathalie Léger, de L’Exposition à Supplément à la vie de Barbara Loden. Avec Suivant l’azur aujourd’hui, l’autrice dit la douleur de perdre un être cher, faisant de l’écriture un rempart contre le chagrin et une manière de nommer “là où quelqu’un n’est plus”.


L’absence à soi et aux autres, au monde, une étrangeté qui vous jette au-dehors, une perte, une errance, c’est ce que Nathalie Léger n’a cessé de travailler dans de très beaux textes souvent portés par des figures de femmes ayant réellement existé. Dans l’éblouissant L’Exposition (2008), Léger (par ailleurs présidente de l’Imec – Institut mémoires de l’édition contemporaine) racontait l’étrange geste de la comtesse de Castiglione, courtisane et espionne du XIXe siècle, qui se faisait photographier en se mettant en scène dans les costumes de son choix et qui finira par dériver dans Paris tel son propre fantôme.
Autre personnage à la dérive : Wanda, mise en scène dans le film culte de Barbara Loden qui porte son nom, elle-même une énigme, reconstituée dans Supplément à la vie de Barbara Loden (2012, prix du livre Inter). Enfin, dans La Robe blanche (2018), Léger suivait cette jeune artiste idéaliste, Pippa Bacca, qui, décidant de voyager à travers l’Europe en robe de mariée, finira violée et assassinée en Turquie.
Peu après cette dernière parution à la rentrée 2018, le mari de celle qui mène une œuvre discrète mais très belle, le théoricien du théâtre Jean-Loup Rivière, trouve la mort en novembre. Avec Suivant l’azur, d’une finesse, d’une subtilité et d’une poésie toujours à fleur d’écriture, Nathalie Léger parvient à dire le manque, la douleur insensée face à l’irruption du néant dans la vie, l’impensable de la disparition de l’être aimé qui vous jette hors de votre vie même, comme on l’aura rarement lu.


A la suite de la mort de l’homme que vous aimez, est-ce que l’écriture s’est imposée immédiatement ?

J’ai du mal à le dire. On est exténué par l’effroi, et l’écriture est là. Elle obsède et elle calme. Elle oblige et elle apaise. On cherche, on avance à l’aveugle, on veut seulement dire la désolation, l’incompréhension, le dénuement de ce qu’on appelle discrètement le chagrin.
Cet aveuglement est peut-être une forme de bêtise, mais peu importe, cette mort, je veux l’écrire, obstinément, parce que chaque page, chaque mot, chaque frappe et chaque blanc forment désormais le corps de ce qui n’est plus. C’est nécessaire et c’est impossible. C’est décisif et c’est banal. On peut me dire que ce n’est qu’une souffrance trop personnelle, vraiment très ordinaire, mais les mots sont là, inscrits.


Pourquoi avoir choisi de ne pas donner davantage de détails le concernant, ce qu’il faisait dans la vie, de quoi il est décédé, votre vie ensemble ?

Parce que j’ai suivi le rythme, la pulsation de cette douleur – sa mort, la mort –, et c’est une voix tyrannique. Parce que j’aurais été incapable, parce que je suis vraiment incapable de la distance nécessaire pour raconter qui il était, pour ordonner sa vie, pour faire le portrait complet de l’amour. Là, je n’ai été capable que d’un rythme, que d’un halètement. Et ça passe par le calme apparent de la prose, un calme qui permet parfois de croire qu’on va maîtriser la mort elle-même, qu’on va l’agrafer entre deux virgules, qu’on va la dézinguer dans la syntaxe, et c’est ça qu’on veut.
Moi, il me semble que je n’ai parlé que de ce que vous dites : l’amour, la vie, la rencontre, indirectement sans doute, parce qu’ici toutes les lignes, tous les tracés repassent par le point focal d’un désastre intime. Et les détails sont là, j’y tiens, minuscules, discrets, c’est vrai, parce que je suis devant ce qui m’est le plus cher, le plus secret. La mort est si tonitruante, on ne peut que se glisser dessous, in memoriam.
“Tout le monde sait que le deuil relève désormais d’une donnée sociologique, ce n’est plus la description d’une douleur”


L’objet de ce texte est avant tout le deuil ?

Spontanément, j’ai envie de dire que je suis bien incapable de savoir ce que c’est que le deuil, parce que j’ai déjà suffisamment à faire avec la mort. Tout le monde sait que le deuil relève désormais d’une donnée sociologique, ce n’est plus la description d’une douleur, d’un état psychique, mais c’est le processus de retour "au monde d’avant", si je peux dire, et le plus vite possible, hein, parce que sinon l’ennui menace. Ça aussi, Flaubert aurait pu le mettre dans son Dictionnaire des idées reçues : "Deuil. Se grouiller d’en sortir."
C’est devenu un mot qu’on se refile, très utile pour désigner de loin ce qui affecte les autres quand la mort est là. Alors qu’à l’intérieur, tout est complètement immobile, énorme, assommé, fracassé. Et c’est long avant d’avoir envie d’en sortir, car il y a aussi une loyauté du chagrin : on veut y rester, c’est long, c’est dur, ça n’en finit pas.
Peu de gens peuvent le comprendre, mais je crois que c’est une bonne nouvelle – au fond, c’est bien. Cette ignorance, ce refus parfois, c’est simplement la marque éclatante de la vitalité. Vous imaginez un monde où chacun aurait une conscience précise du malheur de l’autre, un monde où on passerait son temps à se consoler les uns les autres à perpétuité. L’indifférence étonne, elle blesse, mais elle est utile.


Aviez-vous Roland Barthes en tête, par exemple, dont vous avez édité Journal de deuil, autour de la mort de sa mère, en 2009 ?

A vrai dire, dès le premier moment, je n’ai recherché que les livres qui racontaient cette souffrance. Les amis suggéraient "quand même, tu devrais peut-être…", non, non, c’était le seul endroit où il était possible de se tenir un peu au calme, le seul endroit où trouver un apaisement, un soulagement à la souffrance, un lieu où il était possible d’échapper à l’envie de mourir. Ces mots paraissent grandiloquents, mais c’est pourtant ce qui se passe.
“De Homère à Woolf, de Villon à Christophe Tarkos, c’est toute la littérature qui dit la mort”
Pour suspendre un instant la douleur, on cherche partout les récits qui aident à amortir la sauvagerie métaphysique, le coup porté par la mort. L’amitié de ces livres, la protection qu’ils m’ont donnée, c’était un abri avec une lampe-tempête… oui, c’était comme une amitié, une protection. On entend beaucoup dire en ce moment qu’il y aurait un genre littéraire du deuil et que ce serait un trait lamentable de notre époque.
Mais, de Homère à Woolf, de Villon à Christophe Tarkos (poète français mort en 2004 – ndlr), c’est pourtant toute la littérature qui dit la mort, qui a toujours dit la mort, pas que la mort, mais toujours la mort, la peur, la déploration, le tempo de ce qui est perdu à jamais et qui peut rendre fou. Après la mort de sa mère, Roland Barthes, puisque vous en parlez, le formule très bien dans une conférence préparatoire à son cours sur La Préparation du roman, une conférence dans laquelle il lie indissolublement amour et mort, et qui est l’un de ses plus beaux textes sur la littérature.
Bien sûr, j’ai relu le Journal de deuil que j’avais édité au Seuil à partir des inédits déposés à l’Imec. Et ce petit corpus de fiches, si essentiel, que je croyais connaître sur le bout des doigts, j’ai eu l’impression, avec stupeur, de le lire pour la première fois. Et puis, à côté de ça, il y a un autre espace, comme étrangement étanche, qui est celui de l’écriture. On ouvre la trappe, on enfile un scaphandre et on descend dans l’obscurité, un rameau d’or à la main, comme Enée descendant aux enfers parmi les âmes errantes. Et là, on fait ce qu’on peut, au ralenti. On assemble des morceaux, on rapièce, on bricole pour que ça se tienne.


Vous écrivez cette phrase magnifique : "Le sens d’une vie ne tient pourtant qu’à ça. Que les mots soient dits." Quels mots, par exemple ?

Il y a les mots qui manquent, ceux qu’on ne peut pas dire, et on pleure de n’avoir pas pu, pas su les dire. Ce ne sont pas les mots de l’amour – il y avait une circulation incessante de l’amour, en gestes, en mots –, mais ce sont ceux de la mort, de la conscience de ce qui est imminent, de ce qui peut, de ce qui va advenir, les mots de ce qu’on croit être la sagesse, les mots des adieux, les adieux, des mots beaux et inaccessibles qu’on se reproche de n’avoir pas su dire, dans l’angoisse, on n’a pas pu les trouver.
“On peut parler d’impudeur, mais après tout l’écriture a été inventée pour ça”
Ou la peur, pendant des semaines, je m’en suis tellement voulu de n’avoir pas su trouver les mots qui auraient pu apaiser la peur lorsqu’elle est venue. Et puis il y a ceux – je ne sais pas bien comment les dire ceux-là non plus –, disons que ce sont les mots de la solitude et des larmes. Je crois que c’est Gershom Scholem (philologue, historien et théologien israélien mort en 1982 – ndlr) qui le dit le mieux : "Se lamenter, c’est ouvrir le langage", "Se lamenter, c’est connaître".
On peut en être gêné comme d’un excès, on peut parler d’impudeur, mais après tout l’écriture a été inventée pour ça : recueillir les noms communs et propres, décrire ce qui est entre les choses, donner forme à ce qui n’est plus. Je veux le retrouver, je veux aller là où je sais qu’il n’est même plus. Où est-ce que c’est, comment ça s’appelle là où quelqu’un n’est plus ? Je sais maintenant que cet endroit ne s’appelle pas la mort, il s’appelle l’écriture.


Des Vies silencieuses de Samuel Beckett, votre premier livre en 2006, à ceux qui ont suivi, L’Exposition, Supplément à la vie de Barbara Loden et La Robe blanche, votre travail littéraire semble tourner autour du silence ou du vide, du manque, et d’une certaine mélancolie qui l’accompagne…

Si mélancolie il y a, alors c’est celle du combat de boxe de Charlot. S’obstiner joyeusement, courageusement, alors qu’on sait dès le début qu’on finira sur le carreau même si on gagne. La mélancolie est peut-être une ruse vivifiante pour boxer avec la mort.
Ou alors, autre hypothèse, la mélancolie est un équivalent du MacGuffin d’Alfred Hitchcock, ce truc, cet objet parfaitement inutile, mais pourtant c’est lui qui fait avancer le récit – sans lui, pas de film. Et puisque par tradition le mélancolique est un sujet hanté par le texte des autres, je vais me faire aider par Pessoa pour vous répondre : "J’écris parce que c’est là le raffinement, viscéralement illogique, de mon art de cultiver les états d’âme."


Dans le cas de L’Exposition, de Supplément… et de La Robe blanche, il est à chaque fois question d’une femme fascinante. Vouliez-vous interroger le féminin ?

Non, pas le féminin. A vrai dire, le féminin, je ne sais pas bien ce que c’est, et je ne suis pas sûre que ça m’intéresse. Mais telle femme qui fait face au monde, qui y va comme elle peut, avec sa folie, sa faiblesse, sa détermination, ses larmes et ses victoires. Telle femme, toutes les femmes. Ça oui.


Est-ce leur fuite en avant qui vous intéresse ?

Je dirais plutôt l’inverse. Il y a chez chacune d’elles une obstination, un entêtement qui forcent l’admiration. L’énigme de sa propre image pour la Castiglione, la force inattendue de l’abandon et de la dérive chez Loden, l’affirmation d’une grâce au péril de sa vie pour Pippa Bacca.
Je comprends qu’on puisse parler de "fuite en avant", mais quand même, il en faut de la détermination pour mener à bien ce que chacune a accompli. Rien de triomphal, c’est vrai, comme si chacune d’elles nous apprenait une chose : quittons l’illusion de la maîtrise.


Finalement, après la mort, après un temps, il semble que l’on revienne soi-même à la vie. Quel en est le premier signe ?

L’azur, c’est la relance, c’est le mouvement, c’est le "Dansez, le voulez-vous ?" de la fin du Gai Savoir (publié par Nietzsche en 1882 – ndlr). Cet azur, disons que c’est la joie "viscéralement illogique". Cet azur n’est pas mystique, il est terre à terre, il est l’inattendu, la vie même. Le premier signe ? C’est certainement un rire, le rire filé, perlé, heureux, d’un assentiment.


Nelly Kapriélian, Les Inrockuptibles, octobre 2020



Nathalie Léger : supplément à la vie de l’homme aimé


La romancière de « Supplément à la vie de Barbara Loden » augmente celle de son mari, décédé en 2018. Dans le concis « Suivant l’Azur », elle dit l’immensité et la beauté de l’amour.


Un tout petit livre, du poids d’un soupir, vient clore cette rentrée littéraire, où se sont affrontés, pour gagner la coupe Goncourt, de gros romans de sumos. Il est si fin, si feutré qu’on craint, en l’ouvrant, d’être indiscret ou de le blesser. Signé Nathalie Léger, qui n’a jamais mieux mérité son patronyme, il s’intitule « Suivant l’azur ». En épigraphe, elle a placé deux phrases de Jean-Loup Rivière : « Pour savoir où je suis, il faut la carte où je ne suis pas. Il suffit d’interroger les lois du labyrinthe et de suivre le fil. »
Dramaturge, conseiller de la Comédie-Française, professeur d’études théâtrales, traducteur de Pirandello, auteur de « Comment est la nuit ? » (il a désormais la réponse), Jean-Loup Rivière s’est éteint, à Caen, le 23 novembre 2018, à l’âge de 70 ans. Il était le mari de Nathalie Léger, qui n’a pas pu, malgré tous ses efforts et ses suppliques, alors qu’elle enserrait et embrassait son « corps abandonné », l’empêcher de partir : « Une dernière fois j’ai voulu te retenir, mais c’était trop lourd, car vous étiez deux maintenant, toi et la mort. » On n’ose écrire que ce texte bref est à l’os, mais on le pense. La romancière de « Supplément à la vie de Barbara Loden », qui augmente aujourd’hui celle de l’homme aimé, dit avoir eu « honte », à l’instant de son départ, de « mimer une lamentation de théâtre, honte de ne savoir que répéter les gestes usés par des généalogies de déploration ». Alors, pour s’en garder, elle étouffe ses sanglots et forme des phrases pointues avec des mots maigres. Elle met sa douleur au régime sec. Et voici que, miracle, par petites touches, le mort revit, avec ce « regard d’un bleu profond, dont la rondeur chromatique est tout simplement celle de la bonté ». Il rajeunit même, comme dans ce film avignonnais de Raoul Ruiz au titre prémonitoire : « la Présence réelle », où il a 35 ans et « rayonne de beauté ». Il continue, dans son bureau, de relire Barthes, d’écrire sur le théâtre, « l’endroit où l’on peut croire sans se faire d’illusions », et de regarder une série, « The Leftovers », où les habitants d’un pays disparaissent brutalement. Et tandis que Nathalie Léger entre « dans l’épaisseur crasse du chagrin », elle le voit embarquer, rieur, suivant l’azur, dans une nacelle du haut de laquelle il est saisi par « l’immensité et la beauté du monde ». Immensité et beauté aussi de l’amour qu’elle lui porte, et qui déborde jusque dans les blancs de ce texte concis et marbré comme une épitaphe.

Jérôme Garcin, L’Obs, novembre 2020


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