Ce que c’est qu’une existence   

Christine Montalbetti

« Parce que, oui, c’est bien ce qui va se passer ici, on va suivre sur une même journée ce que vivent au même moment plusieurs personnages. »

Roman choral, Ce que c’est qu’une existence raconte cette mystérieuse évidence d’être au monde ensemble au même instant et de vivre des vies différentes. Un père, déjà âgé, observe son quartier depuis sa fenêtre. Son fils, Tom, est sur un bateau en Méditerranée. Dorris fuit son histoire amoureuse avec Tom. Ahmad, qui vient de Syrie, a séjourné en Turquie, et s’installe chaque matin sur un carton au carrefour de ce même quartier. Stan erre dans la ville,...

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Christine Montalbetti

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La presse

Pour entrer en matière, Christine Montalbetti prend le temps de regarder ses personnages et d’appréhender quelques détails de leur silhouette. Les chaussons du père, le col en polaire de Tom, la nuisette mal boutonnée de Magda, sans oublier les parfums de jasmin ou de bergamote de Rita et Dorris. Plus tard, il y aura Ahmad, le migrant qui fuit la guerre. Mais voilà qu’au moment précis où la romancière entreprend de mettre en scène ce carrefour d’existences, d’autres tempêtes secouent la société autour d’elle. Le confinement l’oblige à réviser en partie son projet, car « la forme du monde » n’est plus la même. Les masques sont apparus sur les visages et le silence de la rue est devenu constant. Qu’à cela ne tienne, Christine Montalbetti nous ouvre sa boîte à outils et nous explique comment elle va nourrir son projet polyphonique, ajoutant de l’inconnu et de l’incertitude à son plan de départ. Ce déséquilibre n’empêche pas l’autrice-narratrice de tresser des vies avec les thèmes qui l’obsèdent : la liberté de vivre et d’aimer, la paternité, l’exil, mais aussi ce « monde d’avant » qui trouble nos océans de mémoire. « La vie, une hécatombe », dit l’oncle de Tom, tandis que le père regarde les photos des étés disparus… Ce que c’est qu’une existence est un titre exclamatif et interrogatif : on y sent l’étonnement autant que l’inquiétude, et toujours ce désir de la narratrice de pointer le réel infime. Déjà, La vie est faite de ces toutes petites choses, merveilleux livre de 2016, avait pour objectif d’appréhender le monde par le détail insolite. Ce que c’est qu’une existence reprend cet examen de la fragilité du quotidien, pétri de mélancolie, avec un soupçon d’humour pour transformer un roman choral en une épopée de vingt-quatre heures dans laquelle le lecteur a son mot à dire. « Je ne peux pas vous présenter tout le monde », écrit Christine Montalbetti, faussement désolée de devoir inscrire le point final. La terre va donc continuer de tourner, la romancière d’écrire, et les vies qu’elle a choisi de nous présenter vont ressembler à ces peluches blanches qui voltigent dans les boules à neige — comme celle que le père tient ce soir dans sa main, et secoue avec un ravissement d’enfant.

Christine Ferniot, Télérama, 25 août 2021



Christine Montalbetti, doigts rivés au clavier

Il n’est pas aisé pour un roman choral de sonner juste, surtout s’il se lance le défi de réunir, dans l’espace narratif d’une unique journée, les trajectoires d’individus divers, possiblement représentatifs du monde contemporain. Christine Montalbetti se risque pourtant à l’exercice, dans un livre au trompe-l’œil, Ce que c’est qu’une existence, qui dissimule sous son enseigne un peu stricte une profusion merveilleuse… C’est, disons-le, un pur enchantement, conforme au vœu formulé par la narratrice : « Ecrire un roman, je me dis parfois, c’est, comme quand on était petits, vous emmener dans un recoin et vous chuchoter toi, tu serais ça ; vous faire entrer dans un monde qu’on construit ensemble, comme enfants, quand on conjuguait nos énergies pour imaginer des univers où on devenait quelqu’un d’autre. »

Peut-être la réussite d’un tel récit pluriel tient-elle à ce que, en fait de chorale, on y entend d’abord la voix singulière, sûre et souple, d’une romancière dont l’œuvre s’enrichit de livre en livre d’une liberté et d’une inventivité toujours plus remarquables. Ce que c’est qu’une existence raconte ainsi, à la Diderot, l’écriture d’un romain en train de se faire, où la narratrice, partie pour imaginer le destin de sa troupe de personnages, se voit confrontée à des questions qu’on pourrait dire simplement « techniques » et cependant liées à notre sort commun, dans un monde marqué par une pandémie qui n’en finit pas : que faire – narrativement – de ce fameux masque qui s’est invité dans nos vies, et des gestes barrières qui conditionnent de façon in édite toute la chorégraphie sociale, amoureuse, humaine ? L’écrivaine répond à cela sans pesanteur et sans prose, avec l’arme de l’humour et une sorte d’attente bienveillante, formidablement littéraire, à tout ce qui l’entoure, l’étonne, l’émeut.

Ce que c’est qu’une existence est en ce sens un laboratoire des possibles de la fiction confrontée aux trivialités parfois tragiques du réel : comment écrire les aventures d’un père, septuagénaire et veuf, de son fils parti sur un bateau en Méditerranée, d’un exilé syrien passant par la Turquie, d’une femme alitée à l’hôpital, d’un couple de voisins qui se disputent, d’autres personnages encore, en fuite ou heureux, en les intégrant pour ainsi dire au présent de la lecture ? Christine Montalbetti s’y emploie avec une légèreté et une dextérité cajoleuses, s’adressant à nous et se parlant à elle-même, tordant la langue avec tendresse, multipliant digressions et rebondissements malicieux pour interroger l’arbitraire charmeur ou violent de tout roman. Ainsi du beau personnage de Dorris, qui s’est fâchée avec son fiancé et décide, à la sortie d’un aéroport, de se faire passer pour la « Mrs. Rivière » attendue par un chauffeur de taxi muni d’une pancarte à son nom… Usurpation d’identité, trame de roman d’aventures, fantaisie à la Echenoz, érudition farceuse qui fait passer de Johnny Guitar au Cœur grenadine, de Nicholas Ray (1954) à Laurent Voulzy (1979) : tout est permis, pour cette nièce de Rameau, qui s’autorise les audaces les plus allègres.

La moindre n’est pas de créer une émotion crue, dans les plis a priori artificiels de ces vies qui se croisent ou se télescopent, quand une séquence développe comme en musique les variations d’un père découvrant soudain que son fils est devenu adulte, ou que surgit un mot, « clarines », employé presque par surprise et conservé pour le plaisir de la page, qui rappelle un souvenir d’enfance à la campagne, le tintement des clochettes pendues au cou des vaches, autrefois : « Alors clarines, oui, je nourris cette histoire avec ça, je vous le donne, et puisque j’en suis au moment de l’écriture où le roman a envie d’absorber tout, d’ingurgiter ce qui m’arrive aux oreilles, ce que je vois, ce que je sens, gourmand comme il est, joyeux et dynamique, à réclamer beaucoup, ogre à sa façon, boulimique. »

C’est la prose qui ainsi déploie son faste savoureux, pour ce qui pourrait n’être au fond qu’un exercice de style, ou la réponse flatteuse à la contrainte chorale que s’était fixée la romancière, mais se révèle en définitive une sorte d’expérience vécue de la littérature en acte, quand elle a la générosité de dire, avec autant de grâce, le multiple d’une existence partagée.

Fabrice Gabriel, Le Monde, 26 août 2021



Les égarés

Avec Ce que c’est qu’une existence, Christine Montalbetti signe une fresque romanesque chorale sur l’amour, la vieillesse, l’incertude d’être.

Christine Montalbetti est une artiste de l’équilibre. Je connais peu de phrases contemporaines aussi sobrement ajustées que les siennes. Ainsi, dans Ce que c’est qu’une existence : "Ce n’est pas rare que ça prenne, le père, les monologues sur comment le monde a changé, et il n’y a pas que la nostalgie, non, plutôt un genre de surprise égarée.".

Cet égarement s’avère le sujet premier de ce nouveau livre de Christine Montalbetti. L’égarement de l’amour. L’égarement de la migration. L’égarement soudain d’un homme dans sa propre existence. Il s’appelle "le père", et il ouvre et ferme le long travelling de Ce que c’est qu’une existence, ce vieil homme seul qui cherche dans ses souvenirs et la rigueur d’un quotidien solidaire, à saisir sa vie. Il cèdera la place à Dorris, Magda, Ahmad, Tom, autant de personnages qui chutent et renaissent, par la maladie, l’amour, la guerre, la clandestinité. Dans une narration qui se défait et se renoue, l’écrivain nous fait partager d’une traite leurs destins multiples. Et dans ces récits individuels, l’écrivain donne forme à un sentiment collectif : écrit avant et pendant la crise du covid, ce roman s’avère celui de notre sentiment d’égarementt. Sans surprise donc, nous découvrons un personnage qui s’inscrit entre eux, le "je" de l’écrivain. Dans un jeu postmoderne, Christine Montalbetti intervient pour nous raconter la rupture qu’a marqué le covid et le confinement dans son travail, l’incertitude aussi. Sans doute, la structure chorale et suspendue du roman tient beaucoup de ce sentiment de perte et d’invraisemblance qui a pu tous nous marquer depuis le début de cette crise. Cette idéée d’un "monde d’avant", sans "monde d’après".

Mais cette manière de se raconter dans la fiction n’est pas une nouveauté dans le travail de l’écrivain, et va bien au-delà d’une réaction aux circonstances dramatiques que nous traversons. Déjà, dans le très beau texte théâtral adapté à la Comédie française il y a deux ans, La conférence des objets, Christine Montalbetti se plaçait parmi les "choses" de sa vie, ni plus, ni moins qu’elles.

Individu réduit, singularité exacerbée, le double mouvement de Montalbetti lui confère une approche très originale de chaque personnage. Et nous voilà tentés, comme souvent lorsqu’elle publie un roman, d’intituler cet article "les choses de la vie", tant il y a dans ce roman, une pensée de l’existence à hauteur de détails, d’objets, de mots perdus.

Mais il y a l’amour. La grande affaire de ce roman. Sa naissance, ses conflits, sa mémoire.

Ainsi de Tom perpétuellement en colère, jusqu’à ce qu’il rencontre une jeune femme, sur un bateau, qui l’invite à autre chose. Ainsi du père qui se souvient de celle qu’il a aimée. Ainsi de Dorris qui fuit l’échec d’une histoire. Sans cesse, l’amour anime les existences, notamment pour une raison que l’écrivain avoue au détour d’une phrase, "à cause du roman qu’il y a dans toute relation sentimentale au bord de débuter, ou qui pourrait bien débuter...", et c’est bien aussi cela qui occupe l’écrivain dans ce livre, les infinies possibilités romanesques de chaque existence : dans leur accomplissement, ou dans le remords de ce qui n’a pas pu avoir lieu.

Enfin, le romanesque de l’existence s’exprime aussi dans la vie d’Ahmad, la destinée épique du migrant qui fuit ce que Montalbetti nomme avec force "la grande douleur affolante de la guerre". Ahmad, l’égaré de l’histoire, répond au père, égaré de l’âge, car tout prend sens et place dans ce roman apparemment éclaté mais véritable variation sur l’espoir du vivant.

Oriane Jeancourt Galignani, Transfuge, septembre 2021

Agenda

Samedi 25 et dimanche 26 septembre
Christine Montalbetti, Célia Houdart, Alain Guiraudie, Marie Darrieussecq et Emmanuelle Salasc aux Correspondances de Manosque

Pour plus de renseignements

04 92 75 67 83
contact@correspondances-manosque.org

Bureau des Correspondances
Hôtel Raffin
3 bd Élémir-Bourges
04100 Manosque

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Mardi 28 septembre à 19h
Christine Montalbetti à la Maison de la Poésie (Paris)

Maison de la Poésie
157, rue Saint-Martin
75003 Paris

 

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Jeudi 30 septembre à 19h
Christine Montalbetti à la librairie Les Traversées (Paris)

Les Traversées
2 rue Edouard Quenu
75005 Paris

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Mercredi 13 octobre à 20h
Lecture de "Ce que c'est qu'une existence"

Maison de la Culture
2, boulevard Pierre de Coubertin
58000, Nevers

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Jeudi 16 décembre à 19h
Rencontre avec l'écrivaine Christine Montalbetti au Nouveau Théâtre d'Angers

Nouveau Théâtre d'Angers - Le Quai
17, rue de la Tannerie
Accès : quartier de la Doutres, en face du château du Roi René, sur l'autre rive de la Maine
Cale de la Savatte
49101, Angers

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Et aussi

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