Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui   

Arthur Dreyfus

Voilà comment Arthur Dreyfus présente son livre : « Un jour, il m’est apparu impossible d’avoir ce qu’on appelle un rapport sexuel sans en faire mention dans un document informatique. Il fallait raconter. À l’intention de ce journal j’ai multiplié les expériences, diversifié mes pratiques, renoncé à certaines rencontres, quand je m’en suis imposé d’autres. Plusieurs fois, j’ai interrompu l’acte pour prendre des notes. Les déceptions ont fini par devenir plus attrayantes que l’extase : elles renfermaient une dramaturgie. Le dernier chapitre de cette aventure voisinerait avec l’obscurité, avec la mort (je ne le savais pas encore)....

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Arthur Dreyfus

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La presse

Arthur Dreyfus, « avalanche sexuelle », journal gay d’aujourd’hui


Anatole France (1844-1924), dans la Vie littéraire, observe qu’«il faut être célèbre ou méridional» pour obtenir des libraires cette enviable exposition qu’on appelle «la pile». Arthur Dreyfus, né à Lyon en 1986, qui n’est pas un inconnu, dont la fiche Wikipédia est d’une longueur flatteuse, a trouvé un astucieux système pour torpiller ce principe de la pile : prenez son nouveau livre, mettez-en deux exemplaires l’un sur l’autre et déjà ils dépassent tout le monde. Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui est en effet épais et lourd, d’un format et d’un poids (un kilo cinq cents à deux grammes près, une tranche large comme celle du petit Robert. La lecture n’en est pas facilitée. De quoi s’agit-il? Essentiellement de rencontres, de «plans», comme le titre l’indique, sur un mode frénétique et répétitif. C’est un défilé pornographique. «Je les suce tous deux (le Black avec capote), me fais baiser par l’un puis par l’autre, mais le Grec n’arrive plus à bander à cause du latex: la séquence fantasmée de double pénétration tombe à l’eau. Dommage: ce n’est pas tous les jours que j’ai l’occasion d’essayer ça. Chacun retire sa capote, ils finissent par jouir de concert sur mon torse, moi allongé sous eux, me branlant également. Couvert de sperme, je retourne à la douche. Nous nous quittons sans beaucoup de paroles.» Mais l’intéressé se défend de vouloir composer un catalogue. Il n’est pas Catherine Millet dans la Vie sexuelle de Catherine M. : elle privilégie lenombre, il préfère la nouveauté. Daniel Mendelsohn, dans
l’Etreinte fugitive, a évoqué les pratiques newyorkaises dans les années 90, les backrooms et «l’efficacité expéditive de la drague de rue», la drague gay compulsive. Le romancier Philippe Mezescaze, dans les Jours voyous, paru au début de l’année (Mercure de France), suit les errances d’un jeune homosexuel vingt ans avant,
en 1977 à Paris. On croise «Roland» (Barthes), «André» (Téchiné). Les rendez-vous se donnent grâce au téléphone, et tout le monde n’en a pas. Les «nuits de chasseur» se vivent aux Tuileries, au Sept puis au Palace. Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui est branché en permanence sur Internet. «Comment aurais- je fait, avant Internet ? J’aurais passé ma vie dehors.» Arthur Dreyfus en parle souvent avec ses aînés. Ainsi «Jeune Homme», 93 ans, ami de Cocteau et de Bérard: «Les réseaux ont tout transformé. Je n’ai jamais connu de ma vie que des rencontres en demandant du feu, l’heure, ou en se regardant dans une vitrine.» Le jeune homme d’aujourd’hui, sous la table quand il dîne avec ses parents à Lyon, dans la rue, dans le bus, dans son lit, consulte Grindr. Ou autre: «Je me connecte sur Coco, le site des garçons douteux, des lascars, la salle des pas perdus de la Toile sexuelle.» Mais sommes nous si loin du journal de Julien Green (dans sa version non expurgée)? «Même si “ça évolue”, la culture du sexe impromptu (et persistant) demeure propre aux gays», écrit Dreyfus. Son objectif, réalisé, est d’aboutir à cette phrase en conclusion : «Il faut en finir avec le malheur d’être gay.»

Orgasme «stratophérique».

La modernité de ce document est indéniable. Un certain Finnin: «Quand tu penses qu’avant les smartphones, les gens n’avaient jamais vu leurs organes sexuels en photo. Aujourd’hui, les jeunes du monde entier font des snaps de leur bite ou de leur chatte. C’est quand même un gros changement civilisationnel, non ?» Encore faut-il avoir de la batterie. En pleine rue, sans téléphone, pour Arthur Dreyfus, il n’y a plus de plans possibles. Mais il est un autre aspect qui rend ce journal précieux pour les sociologues, les historiens et les lecteurs futurs : il témoigne de la menace et de l’obsession du sida, jusqu’à ce que soit prescrite la PrEP (pour Prophylaxie préexposition). Ce traitement préventif permet notamment de baiser sans capote. Même si, «qu’on l’attrape ou non, le virus est en nous», la PrEP est un «bouclier sidéral». La catastrophe, pour notre jeune homme, viendra de la drogue dont il s’était longtemps gardé. «Le nouveau fléau de la communauté gay» se nomme «le chemsex», soit le sexe chimique, accompagné de la 3MMC qui garantit un orgasme «stratosphérique». Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui est l’histoire d’un romancier qui veut «écrire la vie» en temps réel, et découvre, en tenant son journal de débordements, que celui-ci taille dans son existence une séquence bien délimitée, avec un début, une perdition et une fin heureuse. L’histoire d’un garçon qui aime les garçons, avec cette particularité que chaque scène de sexe est consignée dans un dossier secret de l’ordinateur, véritablement recyclée en écriture sinon elle n’a pas lieu d’être. «Pendant plusieurs années, note l’auteur dans son prologue, je me suis épuisé à écrire et à baiser. Chaque minute de plaisir entraînait des heures de travail.» La contrainte est telle qu’il vaut mieux parfois écourter ladite scène, parce qu’elle serait ensuite trop longue à écrire (à lire, n’en parlons pas). Au lieu de dormir, il faut chercher sur Grindr un ou des garçons, les convaincre, les convoquer (en province ou à la campagne, c’est moins facile qu’à Paris), les déshabiller, inhaler du poppers, tendre son cul ou sa bouche, doigter ou être doigté, embrasser, parler, puis n’avoir de cesse que cela soit couché sur le clavier. Se préparer demande des lavements approfondis qui requièrent que la douche ne soit pas bouchée. Il lui arrive enfin de se travestir en femme, «en Laurence» auquel cas, «de midi à deux heures du matin, j’accueille une douzaine de garçons, presque tous noirs». On ne sait ce qui, du sexe ou du récit, est le plus impérieux. Arthur Dreyfus ne supporte pas le vide, ni la solitude. Il travaille beaucoup, a toujours un article à rendre, un roman à finir, une chronique à préparer pour la radio, un scénario à lire, un film à monter, une exposition de photos à prévoir. S’il a deux heures ou dix minutes avant un rendezvous, il s’offre un plan. Il a «une heure à tuer» avant de «rejoindre Marceline [Loridan, ndlr] rue des Saints-Pères. Que faire d’une heure de latence? Les garçons bien sûr.» Une cave, un coin sous un escalier fera l’affaire. Ou bien, en chemin pour aller acheter les raviolis du dîner, il prépare «un plan à trois». Il sort de chez le médecin, son compagnon l’attend à la gare, il se donne le temps de satisfaire son «envie d’exploser». Il se demande d’ailleurs comment s’occupent les autres, comment ils font pour ne pas vivre comme lui. Peut-être lisent-ils. Pour un peu, on croirait qu’il n’en a pas le loisir. C’est faux, bien sûr. Il entre quelque chose de très enfantin dans cette manière de se glisser dans une faille temporelle avant de regagner, ni vu ni connu, le monde adulte. Du moins, dans la première partie du Journal. Ce faisant, Arthur Dreyfus ment constamment à son compagnon, le dénommé Bord Cadre, le seul (avant longtemps) avec qui il aime passer ses nuits, sans que la sexualité entre dans leur vie conjugale (sauf exception). Il le «trompe», le verbe revient souvent, comme dans un roman populaire, ou plutôt, comme dans une de ces comédies de boulevard sur lesquelles Jeune Homme, l’ami nonagénaire, a régné pendant cinquante ans. Même quand il lui arrive de raconter à Bord Cadre qui il vient de sucer, le diariste omet les détails qui figureront dans la recension : «J’ai besoin d’injecter une once de mensonge dans tout. Excepté peut-être ce journal. Car ce journal n’est personne.» Après avoir accueilli un garçon «aimant la pisse et les pieds», il se remet devant l’ordinateur. «Je ris seul du contraste entre le buveur d’urine qui vient de me quitter et ma pose parfaite d’écrivain à lunettes bercé par la musique classique - lorsque Bord Cadre surgit soudain, me faisant bondir sur mon siège: je l’attendais deux heures plus tard, ça n’aurait pas été gravissime, certes, mais je l’ai échappé belle.»


Comme rendu labyrinthique

A-t-il rendez-vous dans un café avec un certain Hyuk? Il «cède à la tentation du détour. Oui: un minet magnifique de dix-neuf ans m’implore de le baiser rudement. M’ayant transmis la photo de son cul parfait (petit trou rose grenadine), il poursuit avec trois portraits splendides, dignes d’un trésor de musée». Dans ce même passage, les plans décrits entraînant un compte rendu labyrinthique qui ouvre sur d’autres aventures, on apprend que Hyuk a besoin d’être réconforté à cause de «ce qu’il a vécu la veille» : un viol. «Lorsque j’ai relaté son viol à Bord Cadre, j’ai bien vu son oeil briller d’une discrète fièvre : un passif se met forcément à la place du violé.» Avertissement: nous sommes ici dans un monde d’où les femmes, à part les mères et un peu les soeurs, sont absentes sauf dans les blagues misogynes. Il arrive fréquemment au fil de ces pages qu’il y ait appel au viol, selon certaines règles: «Je lui demande s’il était convenu de jouer au soumis et au domi: il me garantit que non,pas du tout, à aucun moment.» Que fait l’ami Arthur? Il se débrouille pour avoir le contact du violeur, qu’il rejoint chez lui après avoir dûment précisé sur Grindr : «J’ai envie d’être maltraité par un gars en rut.» Le plan s’avère décevant. Révélation : «Ce mec ne viole que les gars qui ne l’espèrent pas - d’où le concept de viol.» D’où les excuses qu’Arthur Dreyfus présentera à Hyuk en lui faisant relire le passage le concernant : «Certains se volent des histoires d’amour. Du haut de mon toupet social, demon illusion de succès, [...] j’ai eu le sentiment de lui avoir volé son viol -la seule chose que lui avait, et que je n’avais pas.» Un autre, avec qui Arthur Dreyfus a «couché» et qu’il a photographié, demande à lire le passage le concernant, exigeant que soient supprimés les détails qui permettraient de l’identifier. Or l’auteur refuse de re noncer au «périsexe» (de même qu’il existe le paratexte), la me, le décor, le local des poubelles où il urine rituellement en catimini avant de rejoindre ses partenaires, l’appartement où il entre et où il enregistre à quel point les garçons de sa génération sont bien mal logés, quand il a la chance d’être copropriétaire d’un bel endroit aménagé par l’irremplaçable Bord Cadre. Ces notations font partie du «contrat» que s’est fixé l’écrivain. Il met son point d’honneur à situer ses rencontres, à donner les états civils, tel étudiant est en khâgne à Condorcet, tel autre est violoniste de jazz ou comptable dans un sauna gay. C’est justement ce que lui reproche le garçon récalcitrant. Il le calme en prétendant que son journal sera sélectif, coupé, amendé. Relecture :
«En réalité j’ai déjà déterminé la forme de ce texte, à savoir, et par alternance, une série de récits sexuels et de réflexions brèves sur la sexualité, comme dans Histoire de ma sexualité, sans coupe d’aucun paragraphe -l’obsession reposant bien sûr sur un principe d’exhaustivité.» Ce dispositif n’est pas ce qu’il y a de plus séduisant. «Dès le départ, j’ai sciemment évité de numéroter ou de dater ce journal, afin d’échapper au concept de tableau de chasse qui me répugne», écrit-il. Or c’est le principe même d’un journal intime que d’enregistrer, simplement grâce aux dates, la manière invisible dont le temps passe. Les années sont parfois mentionnées, ou sous-entendues (l’attentat de Nice, l’élection de Trump, la campagne d’Emmanuel Macron, on va essentiellement de 2016 à 2018 ou 2019). Peut-être est-ce pour imiter Hervé Guibert, dont le journal posthume, le Mausolée des amants, ne comporte aucune mention de jour, mois ou année. Il est un modèle évident, celui dont le nom revient le plus souvent (24 fois), devant Guillaume Dustan (21 occurrences). Dominique Noguez est très présent aussi, mais c’est au titre d’ami de l’auteur. Consulté au sujet de la rébellion évoquée cidessus, Noguez écrit qu’il n’aurait pas dû montrer au garçon les passages le concernant. «Ce journal sexuel devrait faire l’effet d’une bombe. Une bombe ne peut pas exploser toutes les cinq minutes. Je ne devrais pas te le dire, mais mieux vaut attendre quelques mois, voire quelques années (dans le silence) et faire exploser une fois la bombe.» Arthur Dreyfus est un jeune homme pressé. Il lui arrive d’avoir des doutes («qui va compulser cette avalan che de sexe ?»), il est malgré tout évident, d’entrée de jeu, que ces milliers de pages ne seront pas perdues. Misant sur le papier bible - espérons qu’il ne vise quand même pas la Pléiade- Arthur Dreyfus pense aboutir à un volume de deux mille pages. Il y a en a trois cents de plus (d’autres textes étant adjoints au journal proprement dit), et même des pages blanches et quelques fantaisies. Le tout chez P.O.L, et non chez Gallimard qui a publié ses cinq romans (ou récits). Au fil d’un glossaire sur les synonymes de bite, terme le plus couramment utilisé, «gallimart» renvoie à la maison d’édition. «En ce qui me concerne, Gallimard me ramène doublement à la bite. Du fait de l’argot-mais surtout parce que je dois à cette maison d’édition mythique, à son cadre rouge sur fond crème, le courage ou du moins la possibilité de parler de ma bite. Le prestige du catalogue me protège. Aussi nu que je sois, la “blanche” m’habille. [Note de relecture: m’habillait )» Sachant à quel point il a horreur qu’on lui dise «non» (lui-même l’avoue quand Jeune Homme commet l’affront de ne pas lui laisser son appartement), ce refus de Gallimard a dû être mal vécu. Bertrand Delanoë, Pierre Bergé, Dominique Fernandez, Françoise Fabian, Pierre Barillet: ce jeune Parisien a des relations. Mais il excelle surtout à parler de sa famille. Il l’aime, contrairement à Edouard Louis, qui fait ici une apparition. Il aime son grand-père, survivant d’Auschwitz, et encore plus sa grand-mère, dont la famille a disparu dans le génocide arménien, et qui va mourir bientôt. Son père, gynécologue, est un notable lyonnais. Sa mère joue un rôle fondamental. Elle a cette remarque irrésistible : «Ce n’est pas que je voulais que tu écrives un livre sur moi, loin de moi cette idée, je déteste qu’on révèle les intimités, alors en quelque sorte Dieu merci -mais je suis presque absente de ton texte.» La réception d’ Histoire de ma sexualité par les siens, en 2013, est l’occasion d’un «Interlude» plutôt joyeux. La mélancolie n’est pas encore apparue.

Freud et Bord cadre. Deux garde-fous

Fin 2017, assez tard dans le volume, à un moment où les querelles sont fréquentes avec Bord Cadre, Arthur Dreyfus manifeste une grande lassitude: «Entre les dissimulations, les engueulades, la prise quotidienne de comprimés pour me protéger du sida, les inquiétudes concernant les autres MST, la mutation de tout répit en péripétie sexuelle -plus la rédaction dictatoriale de ce journal... Casanova de merde : qui peut croire que je profite des fruits de l’existence ? C’est difficile et je me bats-sans savoir contre quoi.» Extraites d’un chapitre intitulé «Malade» ces lignes sont un condensé de l’entreprise. Elles s’accompagnent d’une note entre crochets - les crochets indiquant la relecture du manuscrit en 2020 - : «Freud & Bord Cadre ont raison : quelle bizarrerie de constater que l’âme humaine ne va pas spontanément vers ce qui lui fait bien.» Arthur Dreyfus se dit fan de Freud comme d’autres le sont de Britney Spears. Il est en couple avec Bord Cadre et en analyse pendant les années que couvre le Journal sexuel : ce sont les deux garde-fous à l’abri desquels il peut le vivre et l’écrire. Laissons la parole au dénommé Nono, dont l’humour et la sagacité ne sont jamais en défaut : «Je présente à Nono quelques nouveaux extraits du journal, partageant mes inquiétudes quant à la réaction de Bord Cadre en cas de publication. Mon ami édulcore : Je ne suis pas inquiet. Tu lui témoignes beaucoup d’amour. On sent qu’il y a tous les autres - et qu’il y a lui.»

Claire Devarieux, Libération, mars 2021



Sex en stock

En débitant sans fard (quoique) ses coïts débridés, Arthur Dreyfus balance un Fuck! au puritanisme woke.

Arthur Dreyfus, 34 ans, livre en 2 300 pages le journal de sa vie sexuelle de ces cinq dernières années : une suite de recensions précises et inlassables de son addiction à la «drogue de garçons», un monument de petites morts quotidiennes qui s’enchaînent en une sorte de spirale derviche. Déjà coauteur avec Dominique Femandez sur l’intimité en littérature, Arthur Dreyfus avait esquissé, avec Histoire de ma sexualité, un répertoire d’autosensualités. Ce projet se voit ici systématisé en un livre étonnant par son obsession du décompte coïtai, s’inscrivant dans une esthétique déjà frayée par l’Anglais Walter en 1888, Renaud Camus dans Tricks en 1979 ou Fellini dans La Cité des femmes. Que lisons-nous ? Amants répertoriés avec une précision d’entomologiste, du « CRSblack» au Palestinien hérissé, du Suédois de la Fashion Week au Brésilien libertaire, saunas, poppers, transvestisme, navigations sur Grindr, fièvres fixées comme au ralenti, intelligence réflexive appliquée à des vertiges remémorés. Le tout saupoudré de dialogues avec d’éminents aînés, Pierre Barillet ou Judith Magre, Françoise Fabian ou Frédéric Mitterrand, où se manifeste le devoir d’ambition d’un Rastignac du préservatif.

Contrepoison

Mais ce qui fait le prix et l’écho réverbéré de cette somme séminale, c’est sa richesse d’intrication avec des esthétiques métissées. Pornographie citationnelle, certes, comme dans les films de Kenneth Anger ou Derek Jarman, mais aussi objection au narcissisme visuel de type Instagram en proclamant l’entêtée volonté de ne pas céder sur l’écrit. C’est en cela que Dreyfus consonne autant qu’il dissone avec l’époque. En un temps où la militance LGBT s’énonce sur un mode strident et déclamatoire, il choisit le sexe sans slogans. Face au puritanisme woke, il décrit sans esprit de manifeste des jeuxde désir. Comme si le catalogue de ce Leporello gay s’inscrivait en faux contre les diabolisations du sexe qui, sous la forme d’une morale fascinée, font renaître ces dernières années un désir de censure. Le style y concourt : figurations verbales sèches, art de l’autotableau ciselé, sculptures de silhouettes enchâssées, l’hyperréalisme, jouant ainsi comme contrepoison au jugement. Dreyfus produit ici des sortes de larsens sexués annulant par excès l’obsession puritaine de l’obscène, au profit d’une esthétique presque neutre : «Sex is so nothing», disait Warhol. Ce garçon de gauche en excède les bien-pensances. Une puissance du calme qui n’oublie toutefois pas la roide devise de la monarchie hollandaise, «Je maintiendrai».


Marc Lambron de l’Académie Française, Le Point, mars 2021



Interview

L’auteur de 34 ans relate l’histoire de son addiction sexuelle dans un livre qui terrasse par son volume, sa crudité et sa force

Deux mille trois cent quatre pages de papier bible en in-quarto : c’est la taille presque proustienne («20 % plus court que la Recherche », précise Arthur Dreyfus, qui confie n’avoir pour l’instant lu que Du côté de chez Swann parce qu’il « passait] [s] on temps à baiser ») de ce livre absolu, atroce, fulgurant, furieux. Le tableau de bord de cinq années de compulsion où, mû par la « drogue des garçons », comme il dit, le jeune homme - 34 ans aujourd’hui - a exploré, jusqu’aux abîmes, jusqu’à approcher la mort, son besoin « de [s] ’enfoncer dans tous les corps, de les enfoncer en [lui], de les absorber ». A côté, La Vie sexuelle de Catherine M. (Seuil), le récit autobiographique de Catherine Millet dont la sortie en 2001 fut entourée de tout le soufre requis pour en faire un best-seller planétaire, prendrait presque, ex post, des allures de bluette gentiment hétérosexuelle. « Peut-être que je me trompe, mais j’ai l’impression que pour beaucoup de gars hétéros, le sexe, c’est du jeu, écrit Arthur Dreyfus. Or chez moi - chez beaucoup de gays -,j’ai l’impression que le sexe revêt au contraire une dimension expiatoire; qu’il n’est pas seulement amusant, mais bien plutôt une porte ouverte sur un gouffre. » Lorsqu’on arrive au rendez-vous qui a été fixé chez lui, dans le 20e arrondissement de Paris, on n’est pas très à l’aise, entêté par la musique fascinante de cette écriture qui vous malmène en imposant le procès-verbal, avec les détails obscènes et rebutants, des centaines ou des milliers, on ne sait pas - lui explique d’emblée qu’il s’est refusé à compter, et nous lecteurs hésitons entre vertige, tournis, nausée, excitation et lassitude -, des relations sexuelles de l’auteur. Autant de fragments frénétiques entrecoupés de réflexions d’une profondeur et parfois d’un mysticisme encore plus ébranlants - si l’on ose écrire. A lire cet écrivain intensément psychanalysé, « on peut aussi considérer le sexe (ou l’obsession sexuelle) sous cet angle-là : comme la prière d’un répit, d’une dissipation de l’angoisse d’être au monde ». Celui qui s’attend, tout en le redoutant, à ce que son texte fasse scandale nous accueille en pantoufles sur des chaussettes assorties à un pantalon bleu pétrole, d’une voix douce il propose du thé, « dugenmaicha », précise-t-il. On a tout juste le temps d’opiner que déjà deux tasses rejoignent des langues-de-chat sur un joli plateau japonisant. On se croirait chez un bobo bien sage

.

Pourquoi avoir, dans ce journal, poussé le vice de la vérité jusqu’à donner votre véritable adresse ?


[Il se tripote les doigts. Puis son bracelet. Et encore ses doigts. Mais parle très très calmement.] Ça me fait peur et en même temps ça m’exalte. Il y a aussi l’adresse de mes parents à Lyon. Ce livre n’est pas une autofiction, c’est un livre de vérité. Rien n’est travesti, à part moi, quand je « fais Laurence » [son nom d’expériences de travesti]. Je voulais que ce livre contienne le monde, enfin mon monde, et que ce livre-monde s’impose sans filtre. Pendant plusieurs années, au départ, personne n’avait connaissance de cet objet né comme un tableau de bord sur mon ordinateur.

Même pas votre compagnon de l’époque, qui répond au pseudonyme de « Bord Cadre » - et qui est le premier auquel vous dédiez le livre?

Je lui en ai vite parlé. C’est un personnage ambigu, fascinant. Il a ouvert un espace qui m’a permis de vivre et d’écrire ça, mais peut-être aussi de me mettre en danger. Une sorte de jeu du chat et de la souris. Quand je l’ai rencontré, il était encadreur de tableaux. Puis il est devenu psychanalyste. Avec le recul, face à lui, je me suis senti souvent à l’intérieur d’une « grande séance ». Sans lui, je ne serais probablement pas allé aussi loin. Mais je n’ai aucune rancune, parce que le gouffre fonde le livre - et que je crois à la responsabilité individuelle. Aujourd’hui nous sommes séparés. La fin du livre a été la fin de Bord Cadre. Ou inversement. Car ce récit est une plongée exponentielle vers l’obscur. Il devait finir. C’était lui ou moi.

Et ça finit dans l’amour et la rédemption. Est-ce la morale chrétienne qui a rattrapé le Juif que vous êtes?

Je suis tombé très bas, à la recherche d’une limite mortifère, jusqu’au moment où l’on peut dire - même si c’est trop chrétien - que j’ai rencontré la lumière, en tout cas quelqu’un que j’ai identifié à la lumière : celui que j’appelle « Rajou Carré », le garçon de la fin du livre. Un Breton de 20 ans. Je vis ici avec lui. Il est lumineux et simple. Une sorte d’ange laïque ? Ce « chemin de rédemption » a touché je crois Frédéric Boyer [son éditeur chez P.O.L], J’avoue que je ne m’attendais pas à ce que ce livre soit édité par un grand chrétien, et un grand hétéro! Cela dit, j’ai aussi l’impression d’être édité par un mort : Paul Otchakovsky-Laurens lui-même, disparu en 2018. J’ai dévoré tous ses entretiens, et sa vision de l’écriture me bouleverse. P.O.L croyait qu’il fallait proposer aux lecteurs les livres qu’ils n’attendent pas. Il y a enfin ce mot qu’il adorait: le magma. Un mélange mystique de ce qu’on a vécu, des pensées, de l’inconscient... Ce magma qu’on porte en soi. Et ce texte a figé mon magma. A tel point que depuis que le livre est imprimé, je n’ose plus l’ouvrir

.

Vous attendiez-vous à ce que Gallimard, qui vous éditait jusque-là, refuse le manuscrit ?

Ça a été un moment difficile...

Il faut dire que votre livre a tout pour choquer : vous avez de nombreux partenaires de 16 ou 17 ans ; vous assumez des fantasmes bruts, des simulations de viol et allez jusqu’à « voler le viol» d’un ami ; vous évoquez les garçons arabes et noirs en les essentialisant (un exemple parmi d’autres : « J’idolâtre la sécheresse caillouteuse des Arabes») ; sans compter la drogue, et les passages où vous vous prostituez...

Je fais aussi un portrait de ma grandmère ! Mais j’avais conscience en écrivant qu’il serait facile de caricaturer ce livre, de le transformer en procès à charge... Sur l’âge, je ne suis pas allé chasser mes partenaires à la sortie des lycées ; tout se passe sur Grindr, les rencontres sont sollicitées des deux côtés. Quant à réclamer un viol, même si c’est moralement troublant, ça n’a bien sûr rien à voir avec la réalité d’un viol. C’est un simulacre. Mais la pulsion, lorsqu’elle prend le dessus, vient jouer avec la morale. Puis ce qu’on appelle « essentialisation » fait partie intégrante du désir. Les Arabes et les Noirs qui baisent des petits-bourgeois blancs essentialisent aussi un fantasme inversé. De toute façon, si j’ai fait oeuvre de tout cela, c’est par besoin de convertir cette part ignoble des tréfonds en matière noble. Aujourd’hui, j’aimerais qu’on voie l’écrivain avant le monstre. Que l’objet littéraire prenne le dessus.

Vous allez vers le pire tout en en appelant en permanence à la mystique...

Le petit-fils de déporté que je suis a grandi dans l’idée que Dieu n’existait pas puisqu’il n’existait pas à Auschwitz. Je reste cependant convaincu qu’aucun athée n’échappe à une forme de spiritualité. Croire au beau, croire à l’amour - les traquer -, c’est croire en Dieu. Les Grecs l’affirmaient dès l’origine : l’amour est la plus proche incarnation de Dieu.

Faut-il comprendre qu’au fond vous êtes romantique ?

Ah oui ! Douceur est mon mot préféré ! Puis il n’y a pas que du trash dans ce livre, il y a aussi des pages tendres: si je devais choisir entre baiser et le baiser, je choisirais de très loin le baiser. A 20 ans, chaque fois que j’ouvrais une porte, je rêvais de trouver l’amour derrière. Le fantasme de répétition est aussi un fantasme d’amour, et bien sûr une lutte continuelle contre la mort. Freud avait repéré que l’inconscient ne connaissait pas de contraires. Donc le grand romantique est voisin, peut-être, du compulsif sexuel.

Votre dieu, c’est la psychanalyse !

[Ses yeux acquiescent.] Je vois mon analyste trois fois par semaine. Ces séances sont des veilleuses qui bornent un chemin. Car je me méfie de moi.

Vous écrivez : « La honte ne partage pas que son "h" muet avec l’homosexualité. Elle est un de ses ferments primitifs. » La honte est sans doute le mot qui compte le plus d’occurrences dans votre texte. En avez-vous conscience?

Beaucoup de gays ont découvert l’idée de désir et d’amour dans la honte ou le rejet, même quand ça s’est « bien passé ». La dernière phrase de mon livre est: « Il faut en finir avec le malheur d’être gay. » Moi, j’ai beaucoup assimilé la perdition à l’homosexualité. J’y ai été poussé, j’imagine, par la réaction de mes parents quand j’avais 15 ans, en particulier celle de mon père : un Juif de 50 ans, médecin gynéco, spécialiste des femmes. A travers ses imprécations, ses promesses de damnation, je me suis autoconvaincu que le mal était en moi. J’ai été victime de ses mots - enregistrés en secret sur la cassette d’un Dictaphone caché dans ma chambre. D’ailleurs, lorsque j’ai rendu mon manuscrit final, j’ai sorti la cassette du carton qui dormait dans ma cave, je ne l’ai pas réécoutée, j’ai déroulé la bande, et je l’ai brûlée. Mais, pour revenir à des mots chrétiens, je crois à la force du pardon - des deux côtés. A la fin, c’est le chemin parcouru qui importe.

Êtes vous fidèle, aujourd’hui ?

Rajou Carré connaît le code de mon portable et de mon ordinateur. J’essaie de n’avoir plus rien à cacher. Si ces mots veulent dire quelque chose

Vous parlez comme un repenti...Vous repentez-vous ?

Je ne suis pas un repenti : je déteste ce mot, comme les prêtres défroqués et les promesses intenables.

Cela veut-il dire que vous êtes un assagi?

[Moue indécidable.] J’ai peur de m’assagir. L’ébullition ne peut pas m’avoir quitté du jour au lendemain. Disons que le neuf, c’est la conscience de ma pulsion de mort, et de meilleurs outils pour la déjouer. Mais accepter « la vie tranquille » n’est pas aisé. Car la jouissance n’est pas faite pour être stable, naturelle, harmonieuse. On ne ment pas à son désir.Qu’attendez-vous de la sortie de ce livre?

Sans doute qu’il ait un impact sur ma vie tranquille.

Qu’elle le soit moins ?

Oui. Il y a des artistes punk qui le restent lorsqu’ils parlent de leur oeuvre. Le personnage de Caspar Noé ressemble à ses films. Ou Bukowski. J’avoue que ça me fait rêver. J’y vois une vérité, quand moi je suis redevenu le petit garçon lyonnais, juif, bien éduqué, qui sert du thé et des gâteaux. Je le regrette. J’aimerais avoir la force d’être tout le temps punk. Mais c’est peut être la place que je laisse à l’écriture.


Propos recueillis par Anna Cabana, Le Jounal du Dimanche, février 2021





Vidéolecture


Arthur Dreyfus, Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui, Journal sexuel d'un garçon d'aujourd'hui mars 2021

Son

Arthur Dreyfus, Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui, Arthur Dreyfus avec Laure Adler France Inter 22 mars 2021




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