— Paul Otchakovsky-Laurens

Le Cortège

Gérard Gavarry

Tout commence avec un cargo sur l’île de Syros, dans le port grec d’Ermoúpoli, chef-lieu des Cyclades. Et dès ce début on sait que le bateau finira sur un chantier de démolition clandestin, quelque part sur une côte déserte d’Afrique de l’Ouest. À bord, outre des matelots comme des ombres évoluant dans l’outre-tombe, se côtoient un steward, un cuistot, un chat, quelques officiers et surtout trois amis : le commandant, un peu faussaire, un peu trafiquant ; l’écrivain parano ; le tireur d’élite qui a vu de près le pouvoir et l’argent. Plus Perpétue et Jean-Fa, deux enfants dont le terrain de jeu favori est la cale vide, ou presque...

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La presse

«LE CORTÈGE», CARGO DE VIE
UN ROMAN MARITIME DE GÉRARD GAVARRY



Le Cortège raconte un dernier voyage, celui du Nauplios, un cargo, précisément un «roulier», battant pavillon grec et appareillant du port d’Ermoúpoli sur l’île de Syros, au milieu des Cyclades. Le Nauplios a été vendu par ses armateurs et part vers l’Afrique où, ses cent cinquante mètres d’acier échoués sur une plage, il sera démantelé, découpé à la disqueuse et au chalumeau. À bord, un équipage réduit : Franky, le commandant, un taiseux un peu trafiquant, Wéwé, un tireur d’élite qui organise la sécurité avec son ami Gu, un écrivain qu’on ne voit jamais écrire. Chaperonnés par le steward, deux enfants, une fille, Perpétue, et un garçon, Jean-Fa, courent en liberté à travers les coursives et les ponts, s’émerveillent de tout. Ils se sont approprié la gigantesque cale vide ou presque et, sous le regard du chat du cuistot, y vivent leur robinsonnade.
Le lecteur embarque ainsi dans un roman maritime, traverse toute la palette des bleus de la mer Egée et de la Méditerranée jusqu’au vert émeraude de l’Atlantique Nord. Au bout de deux chapitres, il s’est amariné, a laissé tomber son baluchon de lecteur de roman car il sait ce qu’il adviendra du bateau et comment le livre doit finir. Cela lui laisse de la liberté et du temps pour entendre dans le Cortège les échos de ces histoires qui flottent sur les mers, depuis l’Odyssée jusqu’à Melville. Aussi prend-il le temps de savourer sa lecture, car la prose de Gavarry est cristalline, rythmée secrètement comme les spires d’un nautile, elle égrène les jours, la traversée, dit la sociabilité sur les cargos, parle la langue des marins. Le récit d’aventure et l’imaginaire associé à Henry de Monfreid colorent quelques épisodes de dangers. Le roulier fait des escales dans la réalité afin de vider totalement la cale de ses ballots et de quelques conteneurs. Il y a du trafic, les armes sont chargées. Mais Hermès, le dieu des marchands et des voleurs, protège la route du Nauplios et du roman.
Gavarry fait miroiter tout cela et touche à une poésie primordiale qui n’a pas changé même si les navires grecs du Ve siècle ont cédé la place à des porte-conteneurs géants. L’isolement qui fait de tout bateau une île en mouvement, la solitude et le silence malgré le bruit des diesels et du vent offrent l’occasion de faire défiler le cortège des souvenirs dans une langue tout à la fois immédiate et inouïe.
Dans un de ses livres précédents, Façon d’un roman, où l’on trouve aussi un cargo, Gérard Gavarry se mettait sous l’injonction de Roland Barthes : «Il ne reste, si je puis dire, qu’à tricher avec la langue, qu’à tricher la langue.» Gu, installé dans sa cabine avec son ordinateur, son imprimante et le dictionnaire maritime de Bruno et Mouilleron-Bécar à portée, cherche à combattre les «on» et les «ils» : les clichés, la doxa. «C’est la langue collective, explique Gérard Gavarry. Batailler contre ça étant sans doute vain et naïf, ça fait du romancier un Quichotte. J’ai traité Gu en personnage assez parano et inévitablement burlesque dans ses moments de crise. Il s’enferme dans sa cabine, je suppose donc qu’il écrit, peut-être même écrit-il le roman qu’on est en train de lire» Mais en vérité je n’en sais rien et ne tiens pas spécialement à le savoir.»


Jean-Didier Wagneur, Libération, mai 2022


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