— Paul Otchakovsky-Laurens

L’ Appartement

Sébastien Brebel

« Depuis combien de temps je suis ici ? Les bruits de la ville me parviennent, irréels, comme estompés par la distance. Qu’importe le froid : protégé par les épaisseurs de vêtements et solidement ficelé dans mon antique robe de chambre, je résiste vaillamment au passage des heures. Une atmosphère de naufrage règne sur les lieux. Les tâches sur le parquet, les tapis crasseux, les faibles reflets sur l’argenterie ternie ; c’est comme si le temps s’était figé, laissant paraître le vrai visage de l’appartement. »


C’est l’incipit du roman de Sébastien Brebel. Le narrateur partage un appartement avec sa...

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La presse


L’effet du logis Huis clos haussmannien de Sébastien Brebel

Le narrateur de Sébastien Brebel ferait un piètre agent immobilier. Alors qu’un membre de la profession vanterait le cossu des lieux, la vastitude, l’impression de sécurité et de vie réussie, la vue depuis le balcon filant, Abel lit d’emblée la décrépitude et l’inquiétante étrangeté qui règnent là. Dans l’Appartement, le logis haussmannien de plus de 280 mètres carrés (l’exactitude envieuse ici n’a pas cours, pas besoin de multiplier par le prix du mètre carré des alentours, d’ailleurs quels alentours ?) est un troisième personnage, après le duo frère-sœur, Abel et Léonie. Le F10 ou F15 émet des signes, les rideaux bougent comme s’ils allaient absorber les habitants, et la confrontation va orienter le devenir de chacun.

Ce sixième roman n’est pas la suite du précédent qui s’appelait Erre erre, une référence à Bashung, mais « comme une continuation », dit l’auteur, dont les thèmes de prédilection sont l’enfermement et la circularité. Il y avait eu Place forte, Villa Bunker, là la porte de l’appartement peut bien rester ouverte, le sentiment de claustration est par- tout, dans l’air qui se respire, dans la dégradation insidieuse des choses. Avec Erre erre, un frère et une sœur qui s’étaient éloignés se retrouvaient à l’enterrement d’une grand-mère villageoise. Ce seraient les mêmes qui se rejoignent par un heureux et énigmatique concours de circonstances sur le palier de ce luxueux cinquième étage. Il a été prêté par on ne sait qui, pour une raison obscure et pour un temps non déterminé. « J’ai l’impression d’avoir creusé un tunnel dans la salle de classe de Erre erre, d’avoir repris le thème du frère et de la soeur à un autre étage de la narration », dit l’auteur sur le site de son éditeur P.O.L, où de livre en livre, de vidéo en vidéo, il consolide son propos. Sébastien Brebel y parle aussi de l’influence de l’appartement du film de Tarkovski, le Miroir, et comment ses personnages deviennent toujours «la proie d’un lieu».

Au début du roman on découvre le narrateur en robe de chambre et chaussures de cuir blanches réfugié sur un fauteuil au milieu d’un salon gigantesque. L’eau monte. A la fin ou retour au début, l’eau emporte des pages blanches devenues illisibles. Il y a eu une décrue et des traces marquent les murs. Où est la sœur et ses chaussures à talons vertigineux ? Mystère. La capsule spatio-temporelle est parfaitement étanche. Abel vogue sur ce fauteuil très attirant, les saisons passent lentement. Lire l’Appartement fait naître des sensations, une perplexité un peu angoissante devant la lente transformation de l’environnement. C’est drôle de dynamiter ainsi par petits glissements de sable de sablier la valeur sûre de « l’appartement haussmannien », par ailleurs conçu au XIXe siècle comme du lotissement nouveau riche à l’esthétique lourdingue. Et plus largement déroutant d’asseoir le lecteur sur un paquet de questionnements quant à cette expérience, lire un roman. Retour à la vidéo de P.O.L, avec sa conclusion étincelante qu’on transvase sans façons. Sébastien Brebel revient sur le thème aquatique. « L’eau ce n’est pas pour produire du malaise. Mais voilà, on est jamais chez soi, c’est ce que dit la littérature. ».

Frédérique Fanchette, Libération, 16 décembre 2023.



Dégâts des eaux

L’Appartement est le sixième roman de Sébastien Brebel, et l’on se rend compte rétrospectivement que tous ses livres précédents, depuis Place forte(P.O.L, 2002), ont à voir avec une certaine idée du lieu, ou en tout cas du lien entre dehors et dedans: ils interrogent avec un merveilleux humour froid, aux frontières parfois du fantastique, les limites d’un espace indécis, troublant, entre le monde et le moi... Autant dire que l’auteur se révèle un héritier de Franz Kafka (1883-1924) au moins autant que de Thomas Bernhard (1931- 1989), duquel on l’a systématiquement rapproché à ses débuts. L’Appartement est ici le décor- titre d’un huis clos particulièrement saisissant entre le narrateur et sa sœur Léonie, qui vaquent assez mystérieusement dans un espace de 260 mètres carrés (au moins), un peu hors du temps, au cinquième étage d’un somptueux immeuble haussmannien: on ne saura pas quel prodige leur a permis de profiter d’un tel luxe immobilier, mais on assiste progressivement, et littéralement, à une sorte de naufrage à sus- pense, qui relève autant de la fable philosophique que de la farce noire. L’eau et une forme de folie croissante envahissent ainsi la fiction, et on aimerait que ce déluge invite le plus de lecteurs possible à s’embarquer sur l’arche d’un écrivain décidément formidable.

Fabrice Gabriel, Le Monde des Livres, 22 décembre 2023.



Un monde appart

Décidément, on le verrait bien dans la Série Noire. Sébastien Brebel s’entête à ne vouloir s’adonner ni au thriller ni au polar. Il y ferait pourtant des merveilles, à n’en pas douter, lui qui excelle, en mi-Cronenberg mi-Chabrol de l’écrit, à installer des atmosphères aussi pesantes qu’intrigantes. Flirtant avec le fantastique, son sixième roman, comme tous les précédents parus chez P.O.L, ne fait pas exception. Comme dans celui d’avant Erre, Erre, on y retrouve un frère, le narrateur, et une sœur, quasi reclus volontaires dans un appartement qui, quoique haussmannien et très spacieux, n’en est pas pour autant hospitalier. Ils s’y claquemurent et l’endroit va devenir un genre de bunker. Villa Bunker c’était d’ailleurs en 2009 le titre de son troisième livre. Il s’agissait, pour citer la présentation de l’éditeur à l’époque, d’un « labyrinthe où les souvenirs refluent, imprévisibles, et où les états d’âme se succèdent, contradictoires, corrosifs ». Toutes choses que l’on peut appliquer à ce nouvel opus, dont la petite musique grinçante donne tantôt des suées tantôt des sueurs froides. Le duo que Brebel met en scène dans ce huis clos perd progressivement ses repères et cela débouche sur une confusion des sens. « L’état de doute perpétuel était devenu notre état permanent. » En neurologie, on appellerait peut-être ça une synesthésie. L’apparition, au fil des saisons, de troubles de la perception ou de l’audition donne l’impression que le bien joli logis est habité (hanté ?), qu’il y a là, dans ce décor clinquant et vieillot, deux corps qui jouent les cobayes. Parenthèse spatio-temporelle, cet « appartement bipolaire » apparaît ainsi tel un labo coupé du monde. En proie à l’esprit du lieu, Abel et Léonie sont deux marionnettes que Brebel, en bon savant flou, laisse se dissoudre dans la solution aqueuse d’une éprouvette. Un roman inquiétant, à la fois amniotique et alchimique, qui se lit d’une traite. Encore mieux qu’un polar, en fait.

Anthony Dufraisse, Le Matricule des Anges, janvier 2024.


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