Jennifer a une vie qui la satisfait quand, au détour d’une panne de clavier d’ordinateur, une phrase surgit, inachevée, qui fait déraper l’apparente logique de son existence. « Devant Autant en emporte le vent, Vivien Leigh et Clark Gable vont s’embrasser quand quelqu’un appuie sur pause et ». Et rien. Un blanc après ce et qui envahit la page, troue sa mémoire. Jennifer se lance alors dans une enquête hilarante et inquiétante. Seuls indices : Perpignan, la ville de son enfance, une scène de baiser dans le célèbre film, la présence de son grand-père, une tache de sang sur le petit pull jaune qu’elle portait à...
Voir tout le résumé du livre ↓
Jennifer a une vie qui la satisfait quand, au détour d’une panne de clavier d’ordinateur, une phrase surgit, inachevée, qui fait déraper l’apparente logique de son existence. « Devant Autant en emporte le vent, Vivien Leigh et Clark Gable vont s’embrasser quand quelqu’un appuie sur pause et ». Et rien. Un blanc après ce et qui envahit la page, troue sa mémoire. Jennifer se lance alors dans une enquête hilarante et inquiétante. Seuls indices : Perpignan, la ville de son enfance, une scène de baiser dans le célèbre film, la présence de son grand-père, une tache de sang sur le petit pull jaune qu’elle portait à l’époque. Elle décide de reconstituer la scène, et pour cela de reconstruire à Perpignan l’appartement de son grand-père dans les moindres détails. Entreprise rocambolesque pour recréer un décor qui devient l’archive supposée d’un trauma. Mais lequel ? Plus Jennifer tente obsessionnellement, et de façon burlesque, de restaurer la scène perdue, plus la mémoire lui joue des tours. Son comportement affole ses proches. Il y a chez Jennifer une petite fille amnésique, traumatisée, et trompée par des récits d’autant plus séduisants qu’ils la protègent d’une vérité impossible à dire.
Réduire le résumé du livre ↑
Lucie Rico - Fantaisie salutaire
Des titres comme des poèmes dadaïstes. Née en 1988 à Perpignan, Lucie Rico entre en littérature avec Le Chant du poulet sous vide (P.O.L, 2020). Suit GPS (P.O.L), prix Femina des lycéens 2022, et paraît aujourd’hui Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? (P.O.L). Tout aussi génialement inventif que ses précédents romans, celui-ci se révèle plus profond. Plus personnel aussi.
Trentenaire un peu paumée qui gagne sa vie en retranscrivant des comptes rendus de plans de licenciement, Jennifer bloque sur un souvenir d’enfance incomplet. Que s’est-il passé dans l’appartement de son grand-père, ce jour où elle regardait « Autant en emporte le vent » ? Pour le savoir, elle quitte Paris et retourne dans le Sud afin de reconstituer le passé, comme on reconstitue une scène de crime. Elle reproduit le salon à l’identique, arrache des poils de chien pour recomposer l’odeur qui y flottait et regarde en boucle le mélo esclavagiste.
« J’écris quand j’ai envie d’en découdre avec une question, dit Lucie Rico. L’amnésie traumatique, c’est comme un trou dans le langage. J’ai voulu le combler par la fiction. » Et par une imagination débordante, des jeux typographiques, des contraintes formelles très oulipiennes - disparitions de lettres, dialogue avec d’autres textes... Ecrivaine, scénariste, Lucie Rico enseigne aussi la création littéraire à Paris-8 : « De nouveaux profils d’auteurs émergent, de nouvelles langues. Les choses bougent », se réjouit-elle.
E.P,Le Nouvel Obs, Août 2026
Lucie Rico traque l’indicible
Avec Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?, l’écrivaine livre un thriller linguistique malicieux et brillant : la quête de la fin de la phrase pourtant essentielle qui ne cesse d’échapper à la narratrice.
Jennifer a bien du souci. La touche « point » de son clavier a cessé de fonctionner. Or, sous peu, elle doit livrer à son employeur le compte-rendu d’une réunion consacrée à un important plan de licenciement. Voilà donc la jeune femme qui avance « en dépit du bon sens», empilant des phrases sans fin, lesquelles, en fusionnant, « fabriqu[ent] des liens qui n’exist[ent] pas ». Ainsi, la langue et le sens se disloquent tandis que Jennifer tente désespérément de rattraper le coup au moyen d’épuisants copier-coller.
Le début du malicieux et brillant troisième roman de Lucie Rico, Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?, annonce toute la finesse qui s’y déploiera ensuite. D’emblée transparaît sa manière si subtile de mêler rire et gravité, sans que l’un prenne jamais le pas sur l’autre.
Dans cet incipit se font aussi entendre immédiatement des échos pérecquiens ; d’autant que, après le point, ce sont deux voyelles, le « a » et le « u », qui deviennent inaccessibles à la narratrice. Privée de ces lettres essentielles, l’écriture s’effrite. Impossible pour Jennifer d’écrire par exemple « trauma ». C’est bien pourtant ce qui semble se trouver au bout de la phrase inachevée qui surgit soudain dans sa tête, alors qu’elle est chez le réparateur informatique. Cette phrase renvoie à un souvenir d’enfance lié au visionnage, chez son grand-père, du film Autant en emporte le vent, de Victor Fleming (1939).
Mais elle n’a pas de fin, elle s’arrête sur un « et », suspendu dans les airs, ouvert à tous les possibles - y compris les plus dramatiques. Dès lors, cette phrase va coloniser entièrement l’esprit de la narratrice. Tout le roman sera une quête pour en trouver l’achèvement.
Lucie Rico nous entraîne ainsi dans un passionnant thriller linguistique où la langue elle-même devient un protagoniste, un organisme vivant. Percutée par un joggeur trop pressé, Jennifer remarque : « Il m’a fait penser à mes phrases : sans ligne d’arrivée, incapables de s’arrêter. » Plus loin, elle dit attendre la suite de sa phrase interrompue, « comme si elle allait arriver d’elle-même, en retard, essoufflée, en disant : - Pardon ». Le langage ici semble être doté d’un corps, de jambes, d’un souffle, d’une vitesse ; mais il est aussi un lieu dans lequel la narratrice est « coincée ».
Obstacles discursifs
Pour sortir de ce discours dans lequel elle est prise au piège, elle se rend à Perpignan, d’où elle est originaire. Incitée par son petit ami, avocat, elle tente de reconstituer à l’identique la « scène » de sa phrase : l’appartement de son grand-père (mort depuis plusieurs années), avec ses odeurs de chien et de soupe, son magnétoscope et son papier peint défraîchi. Dans ce décor, Jennifer revoit sans fin Autant en emporte le vent, dans l’espoir de rattraper son souvenir enfoui. Mais sa tante et sa grand-mère, terrifiants personnages dotés de ce « genre de douceur qui peut faire reculer d’un pas », vont tenter de l’en empêcher. C’est d’ailleurs surtout des obstacles discursifs qu’elles vont mettre en travers de son chemin, répandant autour d’elle des récits fallacieux et tentant de la faire douter d’elle-même. Le complot familial donne lieu, par ricochet, à l’une des scènes les plus drôles du roman, dans laquelle la narratrice se voit persécutée dans un supermarché par un vieillard en déambulateur.
Empruntant à la fois à la comédie, au polar, au récit à suspense, Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? fait montre d’une grande inventivité narrative. Ce qui le rend cependant remarquable, c’est la façon dont il double sa trame romanesque d’une dimension spéculative. De fait, il développe toute une réflexion sur la mémoire traumatique et sa mise en discours. La mémoire fonctionne, nous dit Lucie Rico, à la manière des films, par coupes et ellipses. Et lorsqu’un individu tombe dans l’une de ces failles, il est saisi d’un vacillement existentiel, qui prend la forme, chez Jennifer, d’une sensation de « chute (...) narrative ». Celle-ci se caractérise par l’impossibilité de reconstituer le récit du passé et se traduit par le sentiment d’être « expulsé du temps ». En construisant son roman autour de l’indicible, Lucie Rico propose une méditation sur l’écriture, qui apparaît ici moins comme le lieu d’un dénouement que comme celui d’une recherche perpétuellement renouvelée.
Alors qu’elle se promène avec son amoureux dans les rues de sa ville natale, Jennifer note : « Le vent soufflait sur nous. C’était la tramontane. Elle déplaçait nos cheveux et nos pensées dans des directions que nous n’avions pas prévues. » Pareille à ce vent perpignanais, Lucie Rico, avec sa phrase tonique et rieuse, nous emporte dans des directions imprévues. Cette formidable aventure du langage est l’une des surprises de cette rentrée. Et elle est excellente.
Lanwenn Huon, Le Monde des Livres, août 2026