— Paul Otchakovsky-Laurens

Mes meilleures années

Charles Juliet

« Depuis longtemps, j’avais la sensation d’être inachevé, et je m’efforçais de développer mon humanité. Désormais, je vis en accord avec moi-même, adhère pleinement à la vie. Simplifié, serein, ouvert, je peux enfin aller de l’avant et marcher à la rencontre d’autrui. Je n’ai plus à chercher ce que je vais écrire. Il suffit que je creuse dans mon vécu, ma mémoire, mon inconscient. Je peux panser mes blessures, me débarrasser en partie de mon enfance, poursuivre ma réflexion sur l’être humain. »


Charles Juliet est mort le 26 juillet 2024. Les éditions...

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La presse

Le dernier tome du journal de l’écrivain, cadeau posthume inespéré, d’une éclatante simplicité.

Charles Juliet est mort le 26 juillet 2024, le jour de la cérémonie d’ouverture des jeux Olympiques de Paris, concomitance moins anecdotique qu’il n’y paraît. D’abord parce que le bruit médiatique retentissant a totalement éclipsé la disparition de l’écrivain, qui ne pouvait espérer plus concordante partance, dans la discrétion et la modestie, ses deux valeurs de prédilection. Par ailleurs, mourir un jour de fête du sport, pour ce marcheur infatigable, doublé d’un insoupçonnable passionné de rugby, fut un clin d’œil final émouvant. Nous avions alors loué son humilité de pierre et de mousse, qui résista aux longues saisons arides de l’angoisse grâce à la certitude que, toujours, viendrait le jaillissement désaltérant de l’écriture. Nous nous étions aussi arrimés à son legs irremplaçable : romans, poèmes, récits, journaux, refuges à disposition où s’arrêter, souffler, méditer, sentir s’ouvrir en soi l’éventail de la plénitude. Et voilà que nous parvient un cadeau posthume qu’il avait préparé avant de se retirer : le tome XI de son journal, titré par ses soins Mes meilleures années en signe de son accession à la sérénité, lors de la dernière décennie de sa vie.

Charles Juliet n’a pas eu le temps de tout à fait peaufiner l’agencement des textes, ni de finaliser leur élagage soigneux pour que la vérité apparaisse à nu. Pourtant, un sentiment d’achèvement émane de ces écrits. L’auteur revisite comme toujours ses souvenirs traumatiques d’abandon, qui ont fait naître chez lui une double nécessité de recueillement : être recueilli, se recueillir, apprécier les mains tendues salvatrices, tout en continuant de forer en soi pour atteindre le silence, l’authenticité. Il rend hommage aux écrivains qui lui sont venus en aide, Camus, Beckett, ainsi qu’aux anonymes dont il a toujours su percevoir l’humanité profonde, même lors de très brèves rencontres. De sa femme M.L., chargée d’un chagrin secret qu’il partage ici sans la trahir, il pleure la mort dans un poème d’une douceur poignante. Charles Juliet n’avait pas peur des larmes, ni des mots. Il en était économe, par souci de ne pas gâcher, si bien que le moment venu, dans le rayonnement d’une éclatante simplicité, il acceptait leur surgissement, accueillait leur justesse, offrait leur réconfort à qui en aurait besoin. C’est-à-dire à nous tous, plus que jamais.


Marine Landrot, Télérama, octobre 2025



« Mes meilleures années » de Charles Juliet : une vie ramassée


La parution posthume du tome XI du Jounal de cet écrivain et poète à nul autre pareil offre un retour éclairant sur son existence et son œuvre.

« Et je m’endors en souriant. » Ces mots réconfortants sont les tout derniers de l’ultime livre de Charles Juliet, Mes meilleures années, publié quinze mois après le décès de l’écrivain et poète lyonnais. Ces fragments constituent le tome XI du Journal formant le cœur d’œuvre de l’auteur de Lambeaux et de L’Année de l’éveil. Assemblés depuis 1957, ils créent en mosaïque le récit d’une libération, l’avènement d’un écrivain, les victoires sur la mort, la peur et l’empêchement. L’étreinte du monde même, tant Charles Juliet avait eu pour projet de rencontrer « ce qui appartient à tous » et de demeurer là où il avait « la chance d’accéder au permanent, à l’intemporel ». Aventure unique, commencée dans une angoisse mortifère et le balbutiement, mais dont quelques découvreurs sensibles avaient reconnu la singularité. Il en est un qui osa porter cette démarche intransigeante à la connaissance du public et lui resta fidèle : son éditeur Paul Otchakovsky-Laurens, mort en 2018.

La grande affaire de Charles Juliet, cette transmutation qui lui permit de se « désencombrer » et de découvrir la joie d’être, lui prit près de vingt ans. C’est à ce travail harassant qu’il fait une fois de plus référence dès les premières lignes : « Chaque après-midi, bien que ne pouvant écrire, je me tiens à ma table et reste de longues heures en tête à tête avec moi. Je ne produis rien, mais je me force à faire la seule chose que je puisse faire : ne pas me dérober, ne pas fuir. »

Ce dernier tome n’est pas seulement remarquable parce qu’avec lui se referme une œuvre d’une puissante rémanence, mais aussi parce qu’il concentre le combat d’un homme, d’un artiste, pour advenir et porter ses fruits. Aux quelques textes du début, qui reformulent l’âpre bataille, succèdent des notes inédites et d’autant plus troublantes qu’elles semblent datées d’hier. Comme celle où il est question de ces fenêtres qui s’ouvraient les soirs de confinement pour applaudir médecins et infirmières. Toujours ce même regard préférant la candeur au jugement, avide de rencontres et de partage. Dans une de ces notes, Charles Juliet recopie une lettre de l’éditeur Maurice Nadeau à propos de son journal, évoquant « la zone étroite » recherchée par l’auteur « où nous abandonnons notre identité pour nous retrouver dans l’essentiel ». « Ce que j’ai à lire, ce n’est ni un journal ni Juliet mais moi-même (…) », soulignait-il avec justesse. C’est là que se cache l’attachement indéfectible que ses lecteurs lui ont toujours témoigné.


Arnaud Schwartz, La Croix, octobre 2025



L’œuvre au soir


La onzième livraison du Journal de Charles Juliet clôt une entreprise littéraire dont la matière, au long des décennies quelle accompagne, est indissociable de la vie même de son auteur. Comme témoignage, peut-être, mais avant tout comme recueil du mouvement de cette vie, de son souffle ténu que les mots auront fidèlement restitué, sans jamais rechercher l’effet, la séduction. Le murmure pour tenter de dire la nature profonde des choses, plutôt que l’affirmation assénée.

Titré Mes meilleures années, ce Journal XI est accompagné de la mention « Fragments ». Charles Juliet est mort au mois de juillet 2024, sans avoir pu achever la réalisation de cet ultime volume. II est plus mince que ses prédécesseurs et, contrairement à eux, il ne comporte aucune mention de date. Prenant la suite du Journal X qui s’achevait en 2012, les réflexions et les rencontres qu’il relate concernent les années suivantes.

L’actualité en elle-même n’a jamais eu sa place dans les volumes du Journal, ou alors de façon allusive, comme point de départ d’un questionnement sur les rapports humains, d’une brève considération sur l’ordre social. On retrouve dans ces dernières pages les thèmes qui depuis longtemps alimentent l’écriture : les années cruciales de l’enfance, meurtrie par l’arrachement à sa mère internée dans un hôpital psychiatrique (où elle devait mourir de faim et de mauvais traitements en 1942) tout de suite après sa naissance et la reconstruction dans l’amour que lui a porté sa mère adoptive, une paysanne nommée Félicie Ruffieux ; les huit années passées à l’école des Enfants de Troupe d’Aix-en-Provence ; la décision brutale, à 23 ans, de renoncer à ses études de médecine à l’École de Santé militaire de Lyon, provoquée par l’impérieuse nécessité de se consacrer entièrement à l’écriture, laquelle se confondra bientôt avec le laborieux processus de la connaissance de soi qui occupera l’écrivain jusqu’à son dernier souffle. « Je veux travailler à être vrai, à devenir ce que je dois être, je veux m’approprier ma vie », écrit l’auteur dans un texte d’ouverture, affirmation qui trouve un peu plus loin un écho dans un fragment du Journal : « II faut donc détruire ce qui nous entrave, ce qui nous empêche d’être nous-même (...). Ce travail d’élucidation, d’arrachement, est perturbant, mais il est indispensable ». Ailleurs encore : « Cette connaissance a été le soubassement grâce auquel j’ai pu avoir une autre attitude, face à l’éphémère et à la hantise de la mort. » Plusieurs notes renvoient à cette angoisse venue à l’adolescence et tardivement surmontée. « Aujourd’hui, en raison de mon âge, je sais que la mort peut surgir d’un jour à l’autre, mais cela ne préoccupe plus et je m’en étonne. » La maladie puis la mort de ML, l’épouse aimée, la compagne de toute l’aventure qu’aura été cette vie, sont évoquées avec une pudeur qui n’occulte en rien la souffrance qu’elles lui infligent : « Depuis qu’elle n’est plus là, mon regard continue de chercher son regard, mais il se perd dans le vide. »

Charles Juliet est un solitaire qui s’est construit dans les rencontres, s’est nourri d’elles. Littéraires, artistiques, de hasard, physiques ou simplement livresques, les rencontres sont une expérience dont il a à cœur de partager avec le lecteur ce qu’il en a retiré. Certaines, telles celles avec Bram Van Velde - qui deviendra un ami et dont une œuvre, accrochée au mur de sa chambre d’hôpital, accompagnera ses derniers jours -, Samuel Beckett ou Pierre Soulages donneront naissance à des livres dans lesquels il s’effacera pour faire faire place à la voix de l’artiste. D’autres, plus nombreuses, relatent dans des notes du Journal des conversations avec des proches ou bien des inconnus, souvent des femmes, qui nous font entrevoir les blessures, les épreuves endurées, mais surtout la beauté, la profonde humanité. Une note singulière du Journal XI donne à entendre une plainte animale, écrin sonore d’une évocation de son enfance à la ferme. Dans l’épais brouillard où il retentit, le mugissement d’une vache dont le veau a été conduit à l’abattoir accompagné une série de réminiscences qui scandent l’accès du jeune garçon à une conscience douloureuse du monde : « il comprenait qu’il était seul, qu’il serait toujours seul, qu’il lui faudrait désormais faire preuve de courage. »

Les rencontres sont aussi celles qu’offrent les livres et leurs auteurs. Parmi la longue cohorte de ceux qui l’ont accompagné et nourri, Charles Juliet revient longuement, une fois encore, sur son profond attachement, jamais démenti, à l’œuvre d’Albert Camus et à l’homme qui l’a engendrée : « Quand un livre nous transporte ou nous bouleverse il reste en nous. (...) il pénètre au plus profond de nous-même. Alors son auteur devient un ami qui fait partie intégrante de notre monde intérieur. »


Jean Laurenti, Le Matricule des Anges, décembre 2025



Le Crédo de Juliet


Charles Juliet a écrit son Journal jusqu’à sa mort.

Charles Juliet, l’auteur de « l’Année de l’éveil », avait un profil anguleux de moine chartreux. C’était un contemplatif sans Dieu, un mystique sans foi, un solitaire sans clôture. Dans ses moments de doute ou de désespérance, il prenait appui, pour se relever, sur les sermons de Bernard de Clairvaux, qui fut moine à Cîteaux, les « Pensées sur l’amour de Dieu » de Thérèse d’Avila, les traités de Jean de la Croix et « le Cantique des cantiques ». La mort, à Lyon, le 26 juillet 2024, de celui qui toujours écrivit à voix basse et préférait habiter le « Pays du silence », ne fit aucun bruit. Car l’ouverture spectaculaire et tonitruante des Jeux olympiques éclipsa la disparition de l’ancien enfant de troupe, qui abandonna autrefois la médecine pour se consacrer à l’écriture et ainsi soigner ce que Donald Winnicott appelle « l’agonie primitive ». Avant de s’éteindre, à 89 ans, il avait confié à son éditeur, en guise de dernières volontés, des textes épars destinés à former le onzième volume de son Journal. Dans ce livre, d’autant plus émouvant qu’il est inachevé, Charles Juliet rend grâce une nouvelle fois à sa mère biologique, morte de faim en 1942 dans un asile psychiatrique, et à celle qui, dans une ferme de montagne, le recueillit, l’éleva, l’aima comme un fils. Il rend grâce aussi à Camus, qui a « exalté le meilleur de [lui]-même », et à Beckett, dont « l’écriture simple, directe, dépouillée » fut un modèle pour lui. Et il rend grâce, dans un poème poignant, à sa femme, terrassée par le cancer, dont les presque derniers mots furent « Il ne faut pas m’en vouloir, ce n’est pas ma faute ». En somme, ce Journal posthume de Charles Juliet est une action de grâces.


Jérôme Garcin, Le Nouvel Obs, décembre 2025

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Charles Juliet Grand Prix de Littérature de l'Académie Française 2017

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