— Paul Otchakovsky-Laurens

Une belle maison

Sylvie Altenburger

« Une belle maison d’une ville de province dans l’ouest de la France », dans les années 60 du siècle précédent. C’est la maison familiale, dans laquelle « il y avait des histoires », marquées par le non-dit, la souffrance muette, les résignations intimes, et dans une société où la place des femmes, des mères et de leurs désirs reste étouffée. Ce livre est lui-même une maison de mots, pour la mère et le père. Derrière le décor d’une belle maison bien française, se cache en réalité une profonde mélancolie : celle d’une mère brillante, cultivée,...

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La presse

La musique intérieure

Dans son premier roman, bref et saisissant, la musicienne Sylvie Altenburger met en scène un petit théâtre familial, ses secrets et ses blessures.

Après une carrière de professeur d’alto et de musique de chambre, mais également d’interprète, Sylvie Altenburger publie son premier roman, une histoire familiale à l’écriture dépouillée, tendue et émouvante.

Sa narratrice, musicienne elle aussi, raconte comment elle perçoit ses parents, et le petit théâtre familial auquel elle ne comprend, durant des années, pas grand-chose. Le père, ouvrier, ne parle pas à table. Si l’une de ses filles se montre trop volubile à son goût, il lui donne un méchant coup de fourchette. La mère, elle, parle quand elle est seule, dans la cuisine. La narratrice, rentrée plus tôt de l’école, assistera un jour à son curieux monologue, à sa vie secrète. La mère semble toujours légèrement à côté de la réalité. Lorsque la narratrice reçoit une punition, écrire 100 fois « Je ne dois pas me lever en classe », c’est sa mère qui prend le stylo, et recopie 100 fois « Ma fille ne doit pas se lever en classe ». L’enfant perçoit chez cette femme si belle sur les photos (« elle avait l’air têtue, rigolote, décidée, intrépide »), une profonde tristesse, l’envie de partir, de tout abandonner.

Secret de famille

La famille quitte le Jura en 1967 pour déménager « à l’autre bout de la France ». Dans la nouvelle ville, la mère cesse de faire la cuisine. À chaque repas, même menu, camembert et sardines. Le linge moisit dans la machine à laver. La narratrice fait le ménage pour aider sa mère. « Je faisais le ménage dès qu’elle s’absentait. Je ne voulais pas qu’elle croie, qu’elle croie que c’était une critique je veux dire. » En grandissant, elle tombe sur un indice dans le livret de famille : « Je lis mon nom sur la première page, celui de mon frère sur la deuxième et puis je tourne encore une page et je déchiffre un nom que je ne connais pas, Pa-ss-cal. »

Coudre les chutes

Plus tard, dans une armoire, elle découvrira les vêtements de bébé que sa mère a continué de confectionner pour l’enfant perdu, vingt-huit ans durant, avec des chutes. « Je reconnaissais tous les tissus. J’avais eu un pantalon avec ce tissu à rayures vert et blanc, je ne l’aimais pas car elle avait fait aussi leur couvre-lit et les rideaux de leur chambre avec, j’avais l’impression de faire partie des meubles du coup, des meubles de leur chambre en plus. » Le livre, en quelques pages, raconte la vieillesse des parents. La mère absente, « j’aurais voulu lui dire qu’elle survivait alors que j’aurais tant voulu qu’elle vive », jusqu’à la fin. « Le jour de l’enterrement il y avait beaucoup de monde, à croire qu’on la préférait morte. » Puis la solitude du père et sa perte progressive de mémoire. On apprend qu’il aimait la musique et possédait des talents de luthier. Il décède en 2023, presque au moment où Sylvie Altenburger met fin à sa carrière de musicienne (elle a joué entre 1980 et 2024). Comme si ce livre bref et saisissant n’avait pu s’écrire que dans l’absence.

J.B., Le Temps, 21 février 2026



On n’arrête pas le propret

Failles d’une famille modèle par Sylvie Altenburger

Il y a un garçon et trois filles dans Une belle maison, mais la fratrie reste au second plan, on met d’ailleurs du temps à en saisir la composition. Une belle maison, premier roman de Sylvie Altenburger, se concentre sur les parents, d’abord la mère, puis le père quand il est veuf. Une des filles raconte, sans doute est-ce l’aînée. Elle a 10 ans en mai 1968 lorsque la famille emménage dans « une belle maison d’une ville de province dans l’ouest de la France », deux étages, une véranda et un jardin. Un an auparavant, ils vivaient dans le Jura. Deux personnes au moins ont regretté de partir : la mère, et la narratrice qui aimait tellement son école. La mère, au moment de ses fiançailles en 1956, avait reçu la promesse que jamais ils ne quitteraient le Jura.

Portes saloon

À la fin du roman, lorsqu’il est temps de mieux connaître cet homme dont on avait surtout perçu les manques, le père « tourne les pages de son livre sur la lutherie ». Un tour sur Internet : il s’agit du Manuel de lutherie à l’usage des amateurs, l’auteur en est Paul Altenburger. Il contient ce qu’il faut savoir pour fabriquer soi-même un violon, un alto, un violoncelle, tous instruments que le père fabriquait, mais nous, lecteurs, on ne l’a pas vu. II était ingénieur, d’autre part « il adorait le travail du bois ». Et la musique, puis que « tous les dimanches matin il enregistrait sur cassette la Cantate de Bach qui passait à la radio ». C’est comme la fratrie, la musique est importante sans être le sujet. Sylvie Altenburger, à présent écrivaine, est d’abord musicienne dans la vie, elle est altiste. On la voit juste, dans le livre, donner son « premier vrai concert » à l’âge de 14 ans. À cette occasion sa mère lui avait cousu une robe longue avec des boutons en nacre.

Une belle maison, petit livre, petit format, nombre de pages modeste, est profond et plein comme une armoire. On peut le lire comme un Manuel d’initiation aux Trente Glorieuses à l’usage de ceux qui ne les ont pas connues. En voiture, les parents fument leurs gauloises sans filtre sans se soucier des gosses à l’arrière. Seule la 2CV grise des vacances à la mer – un mois l’été, c’est obligé – est aérée, il y a un trou dans le plancher. Sa montre Kelton ravit la petite fille. Un « mini vélo » Peugeot fait rêver l’adolescente, au même titre que les fringues à la mode qu’elle n’aura pas non plus. La mère coud les vêtements des enfants, cela se fait parfois jusque dans les années 70. La maison, après l’appartement, est un jalon obligatoire pour une famille nombreuse de la classe moyenne. II y a des « portes saloon » entre la salle de séjour et la cuisine. Les goûts, romans-photos, Noële aux quatre vents, sont aussi datés. On lit encore le Mouron rouge.

Mais la romancière a autre chose en tête : quelques scènes, vécues et emmagasinées par l’enfant qu’elle était, éclairées par l’adulte orpheline. Le jour où, rentrant du collège plus tôt que prévu, elle a surpris sa mère en train de parler toute seule et de boire autre chose que de l’eau. Le jour de 1971 où sa mère a laissé tomber la pile d’assiettes à dessert. C’était son anniversaire, son mari lui avait offert un cadeau si offensant qu’elle n’avait pas pu le supporter. Elle avait balayé les morceaux, il était monté faire sa sieste comme d’habitude. Jamais de ménage ni de repassage, des steaks hachés à chaque déjeuner pendant sept ans pour la narratrice, obligée de les manger crus à partir du moment où elle s’est rebellée. Et enfin le jour de 1989 où la mère a sorti d’un sac les vêtements qu’elle n’avait cessé de coudre pour Pascal, le bébé mort à trois semaines en 1961 dont on n’avait pas parlé aux autres enfants : « Je reconnaissais tous les tissus. »

Pas une bonne idée

« Elle était folle. Pas juste dépressive comme je le croyais depuis des années. » Folle, et aussi courageuse, audacieuse, invivable – et sa fille l’aimait. Sur les photos, jeune, elle était « magnifique ». Après d’excellentes études, elle a abandonné son poste à l’université. « C’est mieux si tu arrêtes de travailler il lui a dit. Il voulait une famille comme dans les magazines, avec un intérieur propret, des enfants bien élevés et une femme au foyer. Ce n’était pas une bonne idée mais c’était son idée à lui et on a vécu avec. » En 1958, le père était en Algérie quand sa fille est née. Il avait 24 ans, et on sait que beaucoup de jeunes hommes sont revenus changés de la guerre, sans que le traumatisme, ces années-là, soit pris en considération. Le roman n’en parle pas. Le mutisme pénible que le père a observé et imposé aux siens, la vie ravagée de la mère : une famille française.

Claire Devarrieux, Libération, 21 février 2026



Une belle maison, de Sylvie Altenburger

La belle maison du titre apparaît très vite, dès la deuxième page : « Deux étages, pierres de taille, fenêtres encadrées de briques rouges, une belle maison d’une ville de province dans l’ouest de la France. » Entre ces murs, loin de son Jura natal, vit une famille-type des années 1970 ; pendant que Papa est au boulot, Maman reste au foyer, schéma classique. C’est l’une des filles de ce couple en apparence très lisse qui se souvient de ce temps-là. Encore une histoire de famille ? Oui, mais elle sonne juste, bien plus que de trop surmédiatisées récentes parutions...

Musicienne vivant en Allemagne, la Française Sylvie Altenburger signe ce court premier roman (autobiographique ?) qui est autant le précipité d’une époque qu’un portrait en deux temps. D’abord celui de la mère, femme assignée à la sphère domestique qui se résigne à n’être que cela, femme d’intérieur, basculant dans une forme de folie douce, entre tricot, fourneaux et roman-photo ; ensuite celui du père, après la mort de son épouse, un homme esseulé, pas commode, qui « ressemblait vraiment à Yves Montand », friand des « tartines à la moutarde saupoudrées de gros sel ». La narratrice jette sur ses parents un regard presque neutre. Refuse de les juger rétrospectivement, d’avoir cette position de surplomb que prennent parfois les vivants face aux morts. Elle distribue les scènes et les rôles, mais pas les bons points ; il y a du détachement dans la phrase d’Altenburger qui se fait tantôt généreuse, tantôt plus sèche, pour dire les non-dits « de la vie à la maison ». Ici pas jeu de massacre, pas de convulsions, l’autrice raconte sobrement failles, glissements, obsessions qui emmurent, drames dissimulés. Ses parents disparus, la narratrice se rend compte du sens de certains gestes, du poids de certains mots, du poison sécrété par de trop lourds silences. « II faudrait admettre qu’on vit comme des éponges. » Mentalement, elle a tout enregistré, atmosphères, tensions, répliques, et se repasse le film au ralenti. Convié à cette séance de projection intime, le lecteur est captivé.

Anthony Dufraisse, Le matricule des anges, mars 2026.



Sous le toit

Dans la grande et belle maison, il y a tant de choses dont on ne parle pas : la promesse non tenue du père, qui avait juré à sa femme, en l’épousant, qu’ils ne quitteraient jamais le Jura – elle avait déjà dû renoncer à sa carrière de professeur à l’université ; la violence, parfois, de cet homme capable de planter les dents d’une fourchette dans la main d’un enfant qui pose trop de questions ; la mort du petit frère, Pascal, dont la narratrice a découvert l’existence à 6 ans en déchiffrant le livret de famille, et dont la mère n’a accepté de dire quelques mots qu’une vingtaine d’années plus tard, en révélant qu’elle n’avait jamais cessé de coudre des vêtements pour le petit garçon.

Une belle maison, de Sylvie Altenburger, à la mélodie syncopée, donne à lire le regard de leur fille sur ses parents et la « pièce de théâtre mal ficelée » jouée sous leur toit, dans l’enfance, durant les années 1960, puis à l’âge adulte. La narratrice retrouve le point de vue de celle qui, à 5 ou 11 ans, est « envahie par la détresse » des siens et collecte les indices de la folie familiale – les monologues alcoolisés de la mère, surpris par hasard ; sa manière d’ « assassiner méticuleusement le quotidien » et de s’opposer au sort qui lui est fait à coups de « repas immangeables » et de ménage jamais fait. Des décennies plus tard, elle comprend, cependant qu’elle regarde la vieillesse s’emparer de ses géniteurs. Le premier roman de Sylvie Altenburger est un texte plein de pitié et d’amour pour ces deux êtres, qui offre un asile à leurs chagrins et à leurs secrets.

Raphaëlle Leyris, Le Monde des livres, 27 février 2026.

Agenda

Samedi 11 avril à 16h
Sylvie Altenburger au Forum du Livre Saint-Louis

1, place du Forum

68300 Saint-Louis

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