La vie des organes dans un corps individuel est la table d’orientation parmi les tumultes de la rue. Des personnes déguisées, en petits groupes, démontent la maison du Juge et envoient des fusées de merveille. Elles éclairent en pointillé la possibilité d’un retour pour la mort d’une personne assassinée. Des phrases sont prononcées, intérieures. Elles sont écoutées afin d’y entendre le bruit, afin de distinguer dans le bourdon entre les innombrables doubles qui reviennent depuis les morts des personnes tuées militairement.
La langue n’est pas chez Bénazet un espace fermé, elle désigne, entre autres, une extériorité. Un...
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La vie des organes dans un corps individuel est la table d’orientation parmi les tumultes de la rue. Des personnes déguisées, en petits groupes, démontent la maison du Juge et envoient des fusées de merveille. Elles éclairent en pointillé la possibilité d’un retour pour la mort d’une personne assassinée. Des phrases sont prononcées, intérieures. Elles sont écoutées afin d’y entendre le bruit, afin de distinguer dans le bourdon entre les innombrables doubles qui reviennent depuis les morts des personnes tuées militairement.
La langue n’est pas chez Bénazet un espace fermé, elle désigne, entre autres, une extériorité. Un monde désirable, celui de l’abolition des rapports sociaux de domination. Il essaie, par son travail accidenté, d’abolir les champs de pouvoir qui contraignent la langue et qui la corsètent. Mais cette expérimentation ne se veut en aucun cas avant-gardiste. Elle n’est pas une prise de pouvoir dans le champ de la poésie comme l’ont souvent été les avant-gardes historiques. Ce refus anti-autoritaire d’une prise de position est au cœur du travail de Bénazet jusque dans la langue et ses usages. Le texte nous alerte sur les dangers des langues de pouvoir. Le fascisme n’est pas qu’un régime politique, un État totalitaire et ses milices. Il est aussi une langue, une langue qui travaille les corps, les imaginaires, les relations sociales et l’intime.
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Une recension de Soleils d’artifice par Thomas Dunoyer de Segonzac, à retrouver sur la page de Sitaudis.fr.
Le fond de l’air est rouge
Avec Soleils d’artifice, Luc Bénazet explore en trois plans la possibilité de concaténation d’une langue qui serait une grenade pour demain. C’est un geste de déplacement, rugueux, âpre, puissant.
Huitième livre de poésie de Luc Bénazet, si l’on excepte les deux opus écrits avec Benoît Casas, Soleils d’artifice continue avec pugnacité un âpre travail de dégagement, ou de démantèlement : à savoir tenter d’écrire, jusqu’à en endurer la solitude, une langue dont l’effort aura été de s’arracher au socle de domination auquel elle appartient. Jacques Dupin, dans Dehors (1975), avait dit ce retournement inexorable et sa rage à en sortir par un bon de singe. Bénazet continue la tâche des horribles travailleurs par ce livre dont les artificiers font clin d’œil aux Instructions pour une prise d’armes de Blanqui. La seconde partie du livre (au titre éponyme), plus explicitement peut-être, l’appelle : le poème de Bénazet y est ici remarquable par les marques d’un déphasage général de la syntaxe et de la grammaire, une déconstruction syllabique des mots, de leur prononciation, hachurée, bégayée, jusqu’à troubler le régime phonétique lui-même. Cette prise d’armes a, par cet effort de syntaxe inouïe, une force antididactique, qui ne la met ni au pas du slogan, ni ne la conduit à la position de l’ironique détaché suffisant. Bien au contraire, ces mots insurrectionnels, sans aucune fausse modestie, donnent à voir. Leurs points de vue sont des exercices (d’)incendiaires, chacun.e doit les prendre comme il se peut à même la saccade qui les emporte, énigmatiquement parfois.
La première partie du livre (« Le travail de la normalité ») en dit le projet en suivant quatre sections d’attaque : « Comme c’est tout éteint. J’explore la/physiologie en suivant une douleur indicielle. (...) /La puissance du refus est humainement/immense/(...) De là sont projetés les horizons qui me/renversent et d’abord me traversent ». Car « tout arrive indifféremment/exactement sans délai », tout est indirigeable. La thèse, si on en décrypte quelques-unes, voudrait que s’interroge à partir d’une situation d’impasse la possibilité de réexamen d’une langue dure comme un poing : « La répétition des jours accuse l’impasse./Où les motifs d’appel se réduisent à/l’appel et donc tendent à l’effacement (...) C’est bien à/partir de ce vide que nous veillons à ne/recouvrir de toutes les sortes de/cendres, poussières de mots éteints (...) que nous voulons démarrer ». Mais quoi, demanderons-nous ? Peut-être le chant ras d’une langue qui fait le pari d’être soulevée ou de s’embarquer. C’est qu’un « semblant dehors scintille dans le/domaine terne ». Ce point-là, saillant, suffit à appeler l’artificier des soleils, à faire éclater dans le ciel ses grenades de sons et de signes lointains : « Parmi les masques qui couvren t ,//Un se simple ;, mouchoir/Un bout de linge/Un morceau de toile ; cousu à un/bonnet de lianr laien/Un bonnet tire é sur le visage masu/mais ajouréf f pout pour les ; yeux et pou r le ner,/nez ,». C’est un presque chant de Mandrin qui s’annonce là avec ses ritournelles et reprises, mais s’y ajoute le joyeux bordel de la dégringolade des verbatim, l’arrivée d’énoncés aussi parataxiques qu’ils seront de vrais actes de parole. Puissance des verbes où se cherchent impératifs et participe présent : « Aec avec de voeux vieux bm balais,/de s déguisée s/étendent grossièremen,t n et reapidemnt e uen couleur du/fond du se sceu sceau sr sur les murs s e de la mason/maison de Juge (...) Dans le projet de/barbvouiller le Juge , s’il venait à sortir s de sa maiso,n de/fonction, ».
Il faut toutefois ne pas oublier que ces appels à badigeonner de bouillies les façades des responsables de répressions, voire à leur en barbouiller la gueule (le Juge), est aussi rappel de ceux que les forces de l’ordre ont pu mutiler et tuer : « une mobilité est rendue à des morts qui sont désignés pour la vengeance. Des émeutes ont parfois cette raison ». C’est que ces « soleils d’artifice » éclairent « en pointillé la possibilité d’un retour pour la mort d’une personne assassinée ». Les blocs de proses éclatées de Bénazet ressemblent à la tête peinturlurée de bleu du personnage de Pierrot lefou (Jean-Luc Godard) : elles sont bardées comme lui de bâtons de dynamite rouge vif, elles assaillent le ciel indifférent et « ressemblent de par leur vélocité et bourdonnement, à un essaim d’abeilles chassées de leur ruche » (écrit, à propos de l’art incendiaire, Gasparo Alveri en 1664).
Emmanuel Laugier, Le Matricule des anges, janvier 2026.